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Mes relations humaines (5)

par Denis Rheprise - 20 Octobre 2009

MRH5

Vendredi. Tout est paisible. Sauf moi. Ce silence, ces conversations feutrées, ça ne me dit rien qui vaille. Avide de tempête sous crânes, je le sais, je le sens : ces silences, ces regards en biais, ces mines allongées trahissent une présence sombre et malsaine. J'en rêve la nuit... Même Riri, Fifi et Loulou font dans le mortifère. Tous trois ont débarqué, sans rendez-vous, comme d'hab', graves comme un 11 novembre non chômé pour se déchaîner: « Vous stressez le management » a accusé Riri ; « cadences et mobilité » a scandé Fifi et Loulou a porté le coup de lance : « avec tout ça, faudra pas jouer les anges après un suicide ». Que soient trois fois maudites et jusqu'à la dernière seconde de leur privatisation France-Telecom, sa haute direction et son vingt-troisième suicidé. Le suicide est devenu la menace ultime, l'argument décisif, le coup de lance final sur la croix du socialement correct. Pour le moment - j'effleure distraitement le bois de mon bureau - personne n'a encore chez nous sauté par la fenêtre, ni tenté d'introduire une arme à feu. J'ai quand même donné des consignes, principe de précaution oblige. Pas de corde qui traîne, pas de fenêtre indûment ouverte. Pendant ce temps-là, Geneviève, la petite nouvelle, s'est occupée de la grippe, laquelle, comme le tram 33, n'arrive pas.

 

Lundi. C'est pas vrai ! Le DG a un fusil de chasse accroché au mur de son bureau. A bonne portée si l'on ose dire. Un trophée de week-ends révolus en Sologne, mais amoureusement entretenu, Geneviève dixit. Et il a fallu que ce soit elle qui me le rappelle. A l'occasion, il faudra que je lui demande comment elle sait tout ça, la petite Geneviève. Un fusil, ça craint : deux cartouches au fond d'une poche, du trente grammes, et allez donc savoir qui va tenir le rôle du sanglier ? Le pire est que j'ai dû discuter pied à pied une bonne heure, pour obtenir du DG qu'il cesse d'exhiber son matériel. Il s'y accrochait comme un galopin. C'est ma faute aussi ; j'ai multiplié les périphrases et les formules délicates. Et quand, n'y tenant plus, j'ai mentionné le vingt-quatrième suicide, il a éclaté de rire, m'assurant qu'il n'avait aucune velléité de mettre fin à ses jours. Puis, il a compris et le malentendu a été total : « aucune raison pour que cette mode débarque chez nous » a-t-il décrété, ajoutant, en désignant son front et sans doute pour me faire rire : « il n'y a pas écrit La Poste, là ». Mutin, le DG. Pendant que je décrochais le fusil pour le mettre en sûreté, j'ai, un bref moment, visualisé une confrontation amicale sur le sujet entre lui et la bande des trois. Un bref moment, j'ai connu la tentation. Et puis... huit ans d'études post-bac, quinze années de carrière, une épouse et un marché de l'emploi dépressifs m'ont persuadé que ce serait un suicide.

 

Mardi. Avec toutes ces histoires, je ne vous ai pas parlé de Geneviève. La petite a débarqué tout sourire - méfiance, méfiance - elle a sorti un cahier Clairefontaine - si, si - à gros carreaux et elle a commencé à me bombarder de questions : est-ce qu'on a passé les négociations annuelles obligatoires ? Quand auront lieu les élections de Délégué du personnel ? Quel est le programme de lutte - si, si - contre les discriminations ? Où en est-on sur l'égalité femmes-hommes ? Comment allons-nous faire s'approprier la notion de responsabilité sociale aux salariés ? Quelles actions de formation pour les niveaux 5 ? Quelles mesures pour les seniors ? Des placardisés ? Des suicidaires ? Des séropositifs ? Au bout d'une heure, j'éprouvais un violent mal de tête et un non moins violent sentiment de culpabilité. Qui ne se sont pas arrangés quand je l'ai invitée à déjeuner ; après avoir accepté elle m'a rappelé - c'était dans mon CV, vous vous souvenez bien ? - qu'elle était végétarienne. Geneviève ? Un composé instable d'inspection du travail et de New age. Pendant que je chipotais au-dessus de la salade aux noix et avocats que nous partagions, je l'ai branché virus, persuadé qu'elle allait me prendre en grippe. Pas du tout : elle a eu l'air ravi ! Opinant du bonnet, elle s'est lancée dans une tirade - responsabilité sanitaire, esprit de groupe, discipline consentie, servitude volontaire -, la bouche pleine mais sans jamais postillonner. J'étais conquis !

 

Mercredi. Ce matin, j'ai bêtement confié mon admiration à Elisabeth après qu'elle m'eût demandé, en plongeant distraitement - fatalement distraitement- une petite cuillère dans son pamplemousse: « alors, ta nouvelle ? » Depuis qu'elle est revenue de chez sa mère - j'espère que tu sauras saisir cette chance - Elisabeth reste très fragile et au moment où les infos du matin annonçaient le vingt-cinquième suicide, mon regard est tombé sur la boite de Tranxène et j'ai écourté mon récit en opérant un stratégique rétropédalage : « oh, et bien, elle est, tu sais, comment dire, elle est jeune, quoi... » Malgré quoi, la suite du petit déjeuner n'a pas été très équilibré. La suite a été au diapason. Béa, ma secrétaire à moi, ma précieuse grenouille météo sociale, mon flanc droit dans la bataille, Béa donc n'est plus que maxiliaires contractés, lèvres closes, regard morne et, signe des signes : marée de kleenex, bref : une catastrophe psycho-sanitaire. Et le café est à l'avenant ! Je lui ai évidemment demandé ce qui n'allait pas, si elle se sentait mal ; à bout, j'ai fini par lui proposer un congé maladie, provoquant une fuite éperdue et bruyante dans les toilettes des femmes, lieu sacré et inexpugnable. Au moment où j'allais appeler les pompiers pour un acte genre Saint-Bernard, elle est finalement sortie au bras de devinez qui ? Gagné !

 

Jeudi. Donc, c'est décidé, Geneviève fera le café une fois sur deux. Cet arrangement subtil a ramené le sourire sur les lèvres closes de Béa et réamorcé la précieuse source des cancans rumeurs et informations si utiles au service. Sur les encouragements de Geneviève, ma secrétaire a également décidé de devenir référente sanitaire d'étage, tâche qu'elle prend en toute évidence très au sérieux. Lorsque j'ai demandé des explications à Geneviève, elle a fait la moue, puis le café, que nous avons bu en silence. Geneviève pratique le yoga, ce qui se voit et la sophrologie, ce qui ne se voit pas ; elle cite la cour de Cassation dans le texte, fait de la course d'orientation et peut disserter à loisir sur les conflits lacano- freudiens, si, si... En quelques jours, elle te vous a enveloppé tout le monde dans sa croisade antivirus, un vrai bonheur : tous heureux de participer, tous solidaires face aux menaces pandémiques, au point d'en oublier les économiques. Mais cela n'a eu qu'un temps ; en l'absence des gripeux dragons, les grises mines sont de retour. Comme si chacun attendait. Mais attendait quoi, au nom du ciel, un vingt-sixième coup de tonnerre ? « L'angoisse a à voir avec l'attente » a été le seul commentaire de Geneviève. Mon regard a dû papilloter parce qu'elle s'est penchée vers moi pour me confier dans un sourire : « Freud, bien sûr ! » ajoutant d'une voix grave : « bon, on va mettre un peu d'humour dans tout ça ».

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : DRH, humour, déboires, Denis Rheprise

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