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Mes relations humaines (6)

par Denis Rheprise - 01 Décembre 2009

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Vendredi. Total Khéops. Geneviève a un plan et deux épaules, aussi ravissantes l'une que l'autre. Le plan ? Faire rire. On ne se gondole pas, c'est son plan. Elle le détaille à la façon d'un maréchal Napoléonien ; pas question de rigoler, il s'agit de mobiliser le yoga du rire, la sophrologie ludique, le théâtre interactif, les clowns d'entreprises, relâcher les tensions via les zygomatiques. J'ai un peu de mal à suivre, mais je m'accroche jusqu'à la péroraison : « c'est la crise, Denis, la crise ; l'humour et la créativité, ils vont en redemander. » C'est un plan, ça ? A trois jours du Conseil d'établissement, ça me paraît, disons... mince.

 

Je lui fais remarquer qu'il suffira que nous le proposions pour que les syndicats refusent, elle hausse les (deux) épaules. Pas de méprise, ce n'est pas du mépris ; pas de la séduction non plus, d'ailleurs, non, c'est le plan dans le plan. Je laisse passer la double ondulation, se rétablir l'articulation harmonieuse des bras et du tronc, et reviens à la charge : « La direction générale risque de ne pas partager votre sens de l'humour ». Nouvelle ondulation, où je discerne, cette fois, si ce n'est du mépris, un léger agacement. Incroyable le degré de nuances que Geneviève peut exprimer. Cet ultime mouvement du manubrium sternal, de la clavicule, de l'omoplate et de la tête humérale, et bien, c'est le plan dans le plan dans le plan.

 


Samedi-Dimanche. Elisabeth est déchaînée. J'ai commis l'erreur de lui parler des idées de Geneviève en l'assortissant d'une description de son langage corporel. Je n'avais certainement pas la tête sur mes épaules ! Ma femme s'est mis à hurler : « plan, plan plan et rantanplan » à tue-tête tout en tirant violemment sur les épaules de son pull - encore un cachemire foutu en l'air - a croire qu'elle avait, elle aussi, perdu la tête. « Bien sûr elle a un plan, elle en a un, oui, te prendre ta place, l'hypnotiser avec ses petites épaules innocentes, le benêt qui ne voit rien venir, ah, il est beau, le plan ! » Dé-chaî-née !

 

J'ai tenté de ramener un peu de bon sens à la maison, de lui expliquer que l'hypnose ne se pratique pas au niveau de l'épaule et qu'on ne saurait s'offusquer de ce qu'un aveugle ne voit rien. Au bout d'un moment et comme Elisabeth hurlait toujours, j'ai tiré sur son pull et puis j'ai quelque peu perdu le fil. Après, on était fatigués, le compte des mailles était perdu et Elisabeth a beaucoup pleuré pour m'annoncer qu'elle résiliait son abonnement à Psychologies et entamait un stage de phytothérapie avec sa meilleure amie Pénélope. Vu l'état de son pull, j'ai failli lui faire remarquer qu'un stage de tricot aurait été plus approprié - Pénélope comprise - mais devant les hoquets ondulatoires et rageurs de ses épaules, j'ai simplement baissé la tête.

 


Lundi. Avant d'entrer en réunion du Comité d'établissement, j'observe Geneviève papoter avec Béa, ma secrétaire, intimes comme si elles avaient préparé ensemble les manifs contre le CPE. Brusquement, un doute me saisit. Et si Elisabeth avait raison ? Après tout, même une horloge arrêtée donne l'heure juste deux fois par jour. Et si j'étais l'objet du plan dans le plan dans le plan ? L'air de rien, détendu et léger - sacré vieux Denis, toujours aussi cool - je pose la question à Geneviève. Genre : tu vois bien que je rigole ; elle éclate d'un rire cristallin, genre ah là là mais où va-t-il chercher tout ça, sur quoi Béa éclate elle aussi de rire - on se demande de quoi elle se mêle, celle-là - et Geneviève ramasse son dossier en reprenant son souffle, innocence incarnée :« Ah, on est toujours le plan de quelqu'un, n'est-ce pas, Denis ? ».

 

Je me demande subitement où le DG a bien pu planquer son fusil, puis je décroche et passe mentalement en revue l'ordre du jour du Comité d'établissement et ses prévisibles jeux de rôles. Je me dis une fois de plus qu'on pourrait largement faire l'économie des réunions en rédigeant moi les interventions de Riri, Fifi et Loulou et eux les miennes. On validerait l'incompréhension mutuelle et surtout, on gagnerait du temps.



Mardi. Je hais les toilettes. Tout allait bien jusqu'à la fatidique pause de mi matinée. Après avoir fait la bise à Riri, Fifi et Loulou, Geneviève s'est assise a ma droite, tête baissée, quasi mutique. J'ai repoussé les assauts syndicaux sur le stress, la fatigue, les emplois précaires et la proposition d'une prime de fin d'année. Puis j'ai passé la parole a Geneviève sur le dossier H1N1 - il faut rendre à César- mais elle a balbutié, s'est tamponné les yeux, bref, nous a fait une cata. Et ça été la pause. La pause, c'est le moment risqué par excellence, celui où l'ordre social se délite, où les lignes se mélangent, où la confrontation du capital et du travail s'émousse dans la mollesse des soulagements partagés. Bref, c'est le moment ou les besoins physiologiques priment sur les besoins sociaux et où la lutte des classes cède le pas devant la communauté des sexes : ces messieurs dans les toilettes des hommes, ces dames dans celles des femmes. Je hais les pauses.

 

Ca n'a pas raté ; à la reprise, le rapport de forces avait subtilement changé. Cela se lisait dans les regards sourdement désapprobateurs de l'assistante du DG, dans les conciliabules, murmures et hochements de têtes en ma direction. Bizarrement, tous et toutes, autour de la tables s'étaient mis à onduler des épaules à m'en donner le tournis. Puis, tombant du haut des cieux la voix du DG a tonné : « On me dit que vous vous bloqueriez à une proposition de vos services ? » J'ai hoqueté, tenté d'ouvrir la bouche, articulé un : « je ne compr... », mais déjà le DG poursuivait « nous sommes tout ouïe, Mademoiselle ».


 
Mercredi.

Elle leur a tout vendu. Le plan, je veux dire. La boîte va faire appel à un clown spécialiste du changement; un ancien Mines et Ponts qui a fondé son entreprise «Humour Tech Limited » qui paraît-il établit un lien direct entre les problématiques et les zygomatiques de ses clients ; une rieuse, ex-agrégée de grec classique et PDG de « Rire Libérateur Corp. », spécialisée dans « la mise en forme ludique des conflits du travail par la respiration abdominale» et le « désamorçage des tensions par la caricature ». Elle leur a tout vendu avec une petite voix fautive, scandée de regards effrayés dans ma direction. Riri Fifi et Loulou ont avalé l'appât, l'hameçon et la ligne toute entière. Le DG aussi, yeux fermés, oreilles béates. De retour au bureau, Geneviève m'a sauté au cou en hurlant « vous avez été formidable, vous êtes le meilleur, Denis ». Et elle m'a expliqué son plan dans le plan : elle avait expliqué à la partie syndicale que j'étais totalement opposé à son projet. Mais le DG aurait du s'y opposer en voyant qu'il avait le soutien des syndicats, j'ai dit. Et là, elle m'a expliqué le plan dans le plan dans le plan : elle avait confié - durant la pause pipi, avec les réticences d'usage et de femme à femme- a l'assistante du DG que je lui avais interdit, presque physiquement, de présenter son fameux projet « Rions ensemble à l'entreprise »



Jeudi. Le CE est derrière nous et les ennuis devant. Sur le coup de midi, on m'a annoncé que MoMa était dans le hall et requérait ma présence. Autant dire un coup de tonnerre car Mon actionnaire Majoritaire n'a pas pour habitude de se déplacer impromptu. Une fois dans le hall, j'ai croisé le regard mobile d'un type mince, tout en hauteur et portant haut de forme. Ce n'était pas MoMa. Au moment où j'appelais la sécurité et alors que les salariés emplissaient le hall pour partir déjeuner, le type s'est lancé dans un panygérique solitaire et énergique du Cac 40. Les gens se sont attroupés, ont commencé a rire aux éclats devant l'exaltation quasi altermondialiste des supposées vertus et turpitudes boursières, puis ont repris le chemin du restaurant d'entreprise. Le haut de forme a disparu. « L'éclat de rire est salvateur, a susurré Geneviève dans mon oreille droite ; ça va les distraire, leur filer la pêche un mois, trois mois ; plus d'idées noires, finis les petits soucis du quotidien. »

 

Finis, pas sûr. Lorsque le DG a su que MoMa m'avait demandé sans passer le voir, il l'a trouvé saumâtre ; le chef de la sécurité a exigé d'être mis au courant des impromptus à venir ; Riri, Fifi et Loulou, prévenus tardivement, ont tenté de courser le faux Moma pour le contraindre à de vraies négociations pour intégrer « Rions ensemble à l'entreprise » dans le temps de travail. Quant à Béa, elle a repris en main son monopole de la cafetière ; Geneviève avait oublié de la mettre dans la confidence et l'avait de fait contrainte à garder un silence humiliant devant ses copines qui riaient aux larmes. Un retour à l'ordre qui m'a conforté dans l'idée que, si l'on peut rire de tout, mieux vaut ne toucher à rien.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : humour, DRH, relations humaines

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