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Mes relations humaines (8)

par Denis Rheprise - 15 Février 2010

In the air

Vendredi. « C'est la lutte finale... » Bon dieu de bon dieu, Elisabeth a encore tripoté la sonnerie de mon portable. Allez savoir pourquoi, programmer l'Internationale comme sonnerie du numéro de portable de MOma la remplit de joie. Par bonheur, MOma téléphone rarement aux heures ouvrables comme s'il voulait signifier l'estime qu'il porte à l'homme et pas au salarié. « Je ne vous dérange pas Denis ». MOma ne pose pas de question, il affirme. Et de fait, non, il ne me dérange pas, à 6H37, je suis rarement occupé. « Vous êtes au courant, David. » Là encore, inutile d'imaginer ne serait-ce qu'une esquisse interrogative. Je toussote un Hmm peu compromettant, pas trop fort, histoire de ne pas réveiller Elisabeth et j'attends. MOma attend. J'attends. MOma attend ; puis craque: « les chiffres sont épouvantables, Denis, épouvantables : près de 18 jours par salarié ; dix-huit-jours ! Qu'est-ce que vous comptez faire, Denis, hein ? »

 

Là, pas d'erreur, c'est une question ; une de celles qui demandent réponse, vite fait. J'ai la tête vide, la semaine a été longue, la nuit courte, voyons dix-huit jours, dix-huit jours... Tant pis, je me risque « je pense sincèrement possible de multiplier la performance de cinquante pour cent à moyen terme, monsieur.» Silence ; puis mi-outragé mi-intrigué : « vous voulez dire diviser, Denis » ce que je confirme « et bien oui, si l'on attaque le problème par l'autre bout, oui, absolument, c'est une question de méthode générale et de motivation personnelle. » « Ah voilà ce que j'aime entendre, Denis » Bingo ! Donc, des résultats dès le mois prochain, Denis. A défaut de quoi... » Silence. Un petit rire. Silence. Et puis, « Puisqu'on en parle, vous avez été voir Inzière, Denis ? L'histoire de ce type cerné de femmes sublimes qui lui piquent toujours son expresso, pauvre bougre. Il fait l'acteur aussi. Et dans ce film, il vit avec un trolley. Vous avez un trolley, Denis ? » Nouvelle vraie question mais qui, cette fois n'appelle pas de réponse ; MOma a raccroché et moi, décroché. Inzière ? Nespresso ? Trolley ?

 

Moi, à la place des Chinois, j'éviterais de me fâcher avec Google; d'un autre côté, ils ont peut-être d'autres moyens d'arriver à tout savoir... J'y ai passé la journée et de surf en surf j'ai fini par conclure que « presque dix-huit jours » renvoie a la moyenne d'absentéisme par salarié. MOma a du multiplier dix-huit par le nombre de salariés du groupe et par le salaire médian. Le vertige consécutif aura suffit à le convaincre que me téléphoner relevait de l'investissement rentable. « Inzière » m'a renvoyé à « essayez cette orthographe : in the air », ce qui m'a mené tout droit à George Clooney. Reste à savoir ce que George Clooney fait dans un trolley. Je remplace l'Internationale par la petite musique de nuit et j'abandonne le reste au week-end à venir.

 

Samedi Dimanche. Il a fallu déployer toute la dialectique d'une cellule de reclassement pour convaincre Elisabeth d'abandonner SonAntoine - c'est son expression à elle « MonAntoine », je trouve ça d'un puéril ! - pour m'accompagner au multiplexe le plus proche. Elisabeth déteste les films qui sont à l'affiche, déteste les comédies, déteste les acteurs américains. Elle déteste également les foules, les multicaisses, l'odeur du popcorn, les gens qui chuchotent dans le noir et ceux qui font des commentaires à voix haute pendant les pubs. Tout ça est vulgaire, assure-t-elle. Elle n'a finalement accepté que parce que je lui ai fait miroiter la perspective d'une satire cruelle de l'homme, de l'entreprise, de la société. Pour enfoncer le clou, j'ai ajouté qu'il me semblait que le film était en noir et blanc. Elle a enfilé son manteau sans plus hésiter. Côté histoire, je me suis ennuyé à mourir, il faut bien l'avouer ; mais j'ai pris la mesure de mon erreur : Clooney ne voyage qu'en avion, fait une fixation sur un sac à dos mais ne voyage qu'accompagné d'un « trolley », à savoir cette valise a roulette que les vieilles dames vous balancent vicieusement dans les jambes lorsque vous les croisez sur le marché. A l'occasion, il faudra que je prévienne MOma de sa méprise.

 

Elisabeth est sortie ravie ; ra-vie. Elle m'a félicité pour mon choix - « un choix courageux Denis » -, pour ma lucidité - « tu as su trouver le moyen de communiquer sur ton métier, je t'admire pour ça » - et sur mon sens de l'esthétique- « tu avais mille fois raison, ç'aurait été bien mieux en noir et blanc ». Quant à mon histoire de trolley, elle l'a beaucoup fait rire : « quand je vais raconter ça à MonAntoine », a-t-elle pouffé avant de longuement développer sa dimension de symbole phallique, sa symbolique d'une servitude volontaire et égotique. En m'effleurant la joue de la main elle à murmuré: « Ton trolley, chéri, c'est l'arme par excellence du serial licencieur, du terminator enfanté par les remugles chaotiques d'une crise où l'humain n'est plus réduit qu'a sa dimension comptable. » Mon trolley ? Pourquoi diable MOma voulait-il savoir si trolley j'avais ?

 

Lundi. J'ai rêvé d'avion, de valises, et de commandants chinois qui venaient m'ordonner de jeter des passagers par dessus bord, pour échapper aux trous d'air. Comme je leur expliquais qu'ouvrir la porte pouvait au contraire faire entrer le trou d'air dans la bergerie, Sigourney Weaver m'attrapait par le col, tirait d'un geste sec la poignée rétractable dissimulée derrière ma nuque et, me faisant pivoter sur mes quatre roues me tirait jusqu'à la porte. Mon hurlement m'a réveillé. Je suis arrivé au bureau en avance, en sueur et en marmonnant toutes les cinq minutes « c'est ridicule, Sigourney Weaver, elle ne joue pas dans In the Air. Elle absolument pas.»

 

J'ai consulté mon dossier « Absentéisme » : les chiffres évoluaient gaiement aux alentours de la moyenne nationale, ni mieux ni pire. Difficile dans ces conditions d'améliorer la situation ; sur la couverture du dossier j'ai collé un post-it: « Geneviève, pour solutions, Asap » et l'ai placé sur le bureau de Béa ; qu'elle constate, mine de rien, que je peux faire preuve d'autorité et d'esprit de décision. Asap, ah mais ! Puis je me suis égaré sur les sites de Samsonite, Mandarina Duck, Eastpack et autres Delsey afin de comparer les mérites respectifs des marques, de leurs lignes et de leurs tarifs. MOma souhaitait de toute évidence que je l'accompagne lors d'un de ses voyages transatlantiques et il s'agissait de s'équiper sérieux. Pas question que je joue les Rocard à la roche de Solutré sous la pluie, sans manteau ni bottes. MOma votait trolley, je votais trolley. Elégance, efficience, célérité ; où diable Elisabeth a-t-elle été chercher sa « servitude volontaire » ? Je google ; La Boétie ? Houlà, c'est pas tout jeune !

 

En fin d'après-midi, Geneviève fait irruption -bisou bisou avec Béa- et me pose le dossier « Absentéisme » sur le bureau. Asap. « Ce n'était pas Asap à ce point là », je marmonne, mais elle n'entend même pas : elle parle. Je m'enfonce dans mon fauteuil, en tortillant mon séant, à la recherche d'une position confortable. Geneviève a l'air excité ; ça va durer...

 

Mardi. Et bien, j'ai rappelé MOma ce matin, fiches en mains, « parfaitement Monsieur, mais c'est bien normal, Monsieur. De fait... » Il m'a coupé, net « tous ces malades, Denis, ces professionnels de la simulation médicale, on va leur mettre des contre-visites systématiques, pas vrai ? Vous allez me les remettre au boulot, pas vrai ? » Ca été le grand moment délicat. Comment dire non sans dire non ? Facile : j'ai dit oui. « Mais je crains que cela ne suffise pas » j'ai ajouté et sans lui laisser le temps de respirer : « voyez vous, il faut bien convenir que des valeurs comme le leadership, l'innovation, le management ne font plus guère recette chez nos gens. Nos sondages les placent loin derrière l'ambiance de travail agréable, l'intérêt du travail, un bon équilibre vie privée/travail » Il a du sentir que je lisais des fiches parce qu'il m'a coupé sauvagement : « vous leur offrez un trolley, un trolley pour tout le monde et hop, inzière, tous autant qu'ils sont ! » D'évidence, MOma avait sa propre lecture symbolique du trolley, très éloignée de celle d'Elisabeth ; ça m'a donné à penser.

 

Heureusement, j'avais fait mon surf shopping « cela risque d'être coûteux, monsieur, ces petites machines roulantes sont presque aussi onéreuses que si elles fonctionnaient au gas oil. J'ai d'autres idées, efficacité garantie », j'ai lâché tout à trac, en tripotant les fiches de Geneviève. « garantie » a ramené le silence sur la ligne : « Alors, allez y. Et soyez efficace ; au fait, vous en avez un, vous ? » J'ai appelé Geneviève ; après avoir lu ses recommandations, j'étais d'accord, du moins sur l'essentiel. Pouvait-on revoir tout ça ensemble, histoire d'apporter quelques indispensables améliorations ? Béa s'est mise a renifler de l'autre coté de la paroi de l'open space - signe avant-coureur d'absentéisme pour cause de grippe ? - mais sans se troubler Geneviève s'est mise à développer ses idées. A la fin de quoi, comme je n'avais rien à ajouter, j'ai indiqué, les yeux plissés de mystère « Et bien, vous devriez vraiment aller voir In the Air. »

 

Mercredi. Geneviève tire une mine d'un kilomètre de long. Elle a quitté le briefing viennoiseries de ce matin en pressant son mouchoir sur les yeux et Béa - manifestement dans la confidence bisou-bisou - fronce du nez dès que j'ose passer le mien au-dessus de la paroi. Finalement Mahomet va à la montagne. Cinq mètres de couloir m'amènent dans le bureau de Geneviève. Elle est tout affairée à renifler et à ranger ses affaires dans des boites en carton façon Ikéa. Je lui demande ce qu'elle fait, elle explose en sanglots, je bafouille, bat en retraite, ferme la porte - la femme ensanglotée, c'est ce qu'il y a de pire pour un DRH- je repose la question en m'approchant « ah non alors vous n'allez pas en plus jouer la compassion, hein ! » et comme je lui assure ne rien comprendre a ce qui se passe, elle éclate en hurlements « in the Air, in the Air, fallait le dire si vous vouliez me mettre à la porte, pas besoin de m'envoyer au cinéma pour me faire le coup du licenciement par écran interposé ! » Suit une série d'épithètes qui raviraient Elisabeth autant qu'elles choqueraient Béa mais que, comme déplore Brassens dans « Le gorille », je ne peux malheureusement pas vous répéter ici. Je me répands en explications et excuses, bien sur que non, je ne veux pas qu'elle parte, quelle drôle d'idée; bien sur que oui, In the Air est un film important du fait de sa vision sur... comment dire, sur l'émotion, voilà, sur la difficulté de notre travail, un rappel talentueux aux responsabilités qui sont les nôtres. Au moment où je finis par la convaincre, un des petits gommeux abonnés à la cafétéria - à voir son look, un créatif du troisième étage -, entre sans frapper et claironne, heureux d'une solidarité qu'il conjugue avec l'espoir évident d'une bonne fortune : « Geneviève j'ai amené ça, ça craint trop à la vue mais c'vachte pratique ». Fatal trolley ! Impérial, je les renvoie tous deux d'un revers de main aux limbes du troisième étage.

 

Jeudi. Geneviève a recouvré la forme. Il n'y a qu'à l'écouter présenter son plan AA (anti absentéisme) au DG : « les contre-visites médicales ne servent qu'a très peu de choses. Nous devons faire germer un esprit nouveau, enraciné dans la combinaison des talents. En multipliant les équipes de projets, nous rendons les uns dépendant des autres, en créant un fort lien affectif et mutuellement valorisant ». Comme le DG cille, l'air un peu perdu, elle explique, un rien condescendante : c'est un peu « dis moi que je suis beau et je te dirai que tu es intelligent ». Le DG cille à nouveau, inquiet face à ces catégories hautement subjectives. Geneviève ne s'y arrête pas : « dans les associations de talents, c'est la dimension personnelle de chacun qui compte. Cela entraîne lucidité sur soi-même, sens du devoir vis-à-vis des autres, de la résistance face à la pression, un refus du stress, du partage d'enthousiasme » Là, le DG ne cache pas son malaise « il ne faudrait tout de même pas qu'ils soient trop heureux, mademoiselle, c'est que je ne veux pas d'ennuis avec le syndicat patronal, voyez-vous. »

 

Je calme le jeu, monsieur pondération himself et soumet des morceaux de plan BB (Beau et Bon) : « nous allons également développer une approche par genre ; les femmes sont friandes de qualité ergonomique : nous allons leur faire choisir leur siège, individuellement. Pour les hommes, ce sera des Ipad dès qu'Apple les aura sortis. C'est bon marché et très valorisant. Je fais le pari que Riri, Fifi et Loulou se battront pour que les responsables syndicaux bénéficient de la mesure. » Ça lui a bien plu, au DG, il s'est piqué au jeu : « et si on offrait un trolley neuf aux commerciaux, qu'en pensez vous Denis, au prix que ça coûte... » J'ai fait comme si j'y réfléchissais, en louchant discrètement sur Geneviève qui commençait de s'arracher l'ongle du pouce et j'ai répondu doucement « c'est une bonne idée, Monsieur, vraiment. Mais gardons-là en réserve. Au cas où... »

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : DRH, humour noir, Denis Rheprise

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