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Mes relations humaines, saison 2 (1)

par Denis Rheprise - 16 Mars 2010

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Vendredi. Branle bas de combat, NAO en vue ! C'est incroyable comme le calendrier vous structure des comportements. C'est un peu comme une opération des hémorroïdes une fois qu'elle est programmée. Tout le monde attend et serre les dents. Riri, Fifi et Loulou me croisent plus souvent que d'habitude à la cantine, le DG prend des allures martiales, du genre de celles qui vous envoient au front sans gilet pare-balles et MoMa patronne une série de conférences. Lors d'un récent passage aux Bermudes, il a rencontré un consultant rompu aux méthodes des « states », MoMa dixit. Et nous voilà donc là, en rang d'oignons à noter fébrilement un chapelet d'horreurs. « Vos 35 heures, vos accords, usages et pratiques, c'est de la coquille vide ou du mille feuille boursouflé, au choix. Juste bon à écraser ou à plier. Quand aux NAO, elles devraient s'ouvrir par l'annonce d'un plan de départs volontaires. Vous en trouverez toujours, ça rafraîchit les situations et dynamise le dialogue social. Finalement, et à vue de nez, vous dégagez deux à trois cents postes. Ca s'intitule « refondation sociale participative » ; ce type a du travailler pour Blackwater du coté de Bagdad. Mais MoMa boit du petit lait en tapotant son blackberry, fonction calculette, à coup sûr. Le DG sourit finement dans le vide, l'air vaguement stratège ; quand à Geneviève elle a entrepris de déchirer la page de son bloc avec une minutie assassine, à la façon dont on pèle une orange. Je me lève d'un coup, terrifié ; je viens de me souvenir que la sono de la salle peut se trouver branchée sur l'intranet de l'entreprise. Vérifier, vérifier...

 

Samedi Dimanche. Pour détendre Elisabeth, je lui ai conté l'anecdote, avec forces mimiques et développements sur l'enjeu salarial. Pour la détente, ça n'a pas marché. Elle a bien aimé la partie salaire et m'a demandé où j'en étais de mon augmentation. Comme on était à table avec SonAntoine - il a passé le week end à la maison, pour paraît-il peaufiner un projet avec Elisabeth, ils l'ont d'ailleurs peaufiné drôlement tard - j'ai un peu tourné autour du pot en parlant d'éthique, d'exemplarité morale et de sens des réalités. C'était plutôt joliment tourné - à reprendre en négo, ça - mais SonAntoine à tout gâché. « Ah, mon pauvre Denis, vous qui aviez cru rejoindre une entreprise humaine, avec un patron compréhensif, qui assurait que l'homme était au cœur de la performance. Vous voilà au pied du mur de l'égoïsme patronal. Croyez-vous que votre DG, ou votre MoMa, sachent réellement à quoi vous servez ? Ces gens-là ne voient en vous qu'une machine à dégraisser, pas vrai ? » Je sais que SonAntoine ne supporte pas le Nuits-Saint-Georges, le mien particulièrement, dans la mesure ou il a tendance a en abuser sans compter, mais j'ai trouvé qu'il poussait le bouchon un peu loin. La bouteille dans une main, je me suis levé brusquement - SonAntoine avait une tête de noix et de mille feuilles mélangés -, submergé d'une brusque envie de départ volontaire. Saint-Georges sous le bras, je les ai laissé peaufiner à loisir.

 

Lundi. Geneviève me raconte son week-end à Ikéa - je rectifie : « chez Ikéa », regard assassin silence de plomb, des fois je ferais mieux de me taire, donc je me tais, puis marmonne, m'excuse, bredouille et Geneviève reprend. Chez Ikéa donc, c'était grève. « Vous réalisez, Denis, une grève, chez Ikéa ». J'opine. Je suis au courant, j'ai une nièce qui est entrée caissière chez eux et s'est retrouvée à la RH deux ans plus tard. Elle m'appelle affolée toutes les deux semaines. « il y avait des grévistes aussi, avec des drapeaux, des badges, et des gilets fluos. » Je vois ça d'ici ! Geneviève n'a jamais licencié ni affronté une vraie grève, vintage. Privée d'étagères Billy, Geneviève a fait face, pied à pied, aux gilets fluo ; elle en est revenue échevelée, ravie, épuisée, aphone et convaincue que la grève est le fruit du vice, enfanté par « des types comme ce boucher de l'autre jour». Elle en est convaincue : je suis pour quelque chose dans sa venue. Agacé, je lui ressors Antoine dans le texte: « Ah, Geneviève vous aviez cru rejoindre une entreprise humaine, avec un patron compréhensif, qui assurait que l'homme était au cœur de la performance. Et voilà que vous vous heurtez a une réalité bien différente.» Ajoutant, pour faire bonne mesure: « vous savez ce qu'on dit : on n'est pas DRH, tant qu'on n'a pas licencié » Geneviève éclate en sanglots, Béa montre la tête, la retire illico, j'enchaîne : «bon, on se les prépare ces NAO ?» tandis qu'à coté, le téléphone se déchaîne.

 

Mardi. J'ai mis bon ordre au téléphonage de Béa en lui soumettant la liste des cadeaux de Noël du CE pour les enfants - eh oui, Béa, le temps passe, c'est pour demain - et Geneviève a retrouvé le sourire quand je lui ai confié l'élaboration de la stratégie salariale dont je lui ai donné les grandes lignes : « maintenir la paix sociale avec du 2- 2,5%, ça va être coton ; alors on concentre tout sur l'aléatoire, l'individuel. Ça facilite les débuts de négociation ; puis on organise la discussion sur les modalités : critères d'attribution, organisation de la discussion, mécanismes de départage. Pendant ce temps, on ne discutera pas d'autre chose ». J'indique à Geneviève ses prochaines étapes ; établir des minima d'augmentation, définir des montants cibles, calculer des primes variables, intégrer des éléments de dégressivité. Comme on est un peu détendus, je me laisse aller - « plus c'est compliqué meilleur ce sera » - mais je rectifie le tir sous le regard de Geneviève : « je veux dire... l'homme n'est pas une machine programmable ; évaluer son travail requière des outils d'approche hautement sophistiqués. Je m'en remets à vous ». Son sourire rayonne de joie, décidément, elle est sensible, et surprise-surprise, elle me bise avant de disparaître pour... peaufiner son dossier.

 

Mercredi. Béa a convoqué son réseau de mères de familles et éradiqué la liste expurgée de tout ce qui : a) est fabriqué en Chine, b) ne relève pas d'un développement durable, c) s'inscrit dans une vision tendanciellement sexiste. Je la remercie avec flamme et lui fait transmettre le résultat de ses réflexions à Riri, Fifi et Loulou, afin qu'ils les portent lors de la prochaine réunion du CE. Sans rancune, les gars, ça vous apprendra à me bassiner avec l'éthique ! Geneviève m'envahit avec un dossier débordant de graphiques, courbes, et autres projections évolutives à tendance benchmarkées. Nous relisons tout ça en ajoutant de ci de là quelques primes exceptionnelles d'intéressement, des abondements améliorés au Perco et surtout, surtout, des clauses de revoyure, comme si on en se revoyait pas de toute manière. Demain, c'est le grand jour ; alors Geneviève et moi, on peaufine, on peaufine.

 

Jeudi. Riri, Fifi et Loulou n'ont même pas jeté un œil sur le dossier posé devant eux. Avant la réunion, ils m'ont aboyé dessus à propos de la listes des jouets, en me précisant bien qu'ils ne savaient pas à quoi je jouais mais qu'il ne fallait pas jouer à ce jeu-là avec eux, qu'ils pouvaient y jouer aussi et que rirait bien qui rirait le dernier. Ambiance. Le DG a récité son petit compliment sur les talents de l'entreprise, leur gestion, leur dévouement ; puis il a abordé la partie budgets : maintiens, contraintes mondiales, dynamique paritaire locale, enfin, il a lâché sa proposition : une augmentation individuelle de 0,6% en moyenne. Geneviève et moi on lui avait pourtant déconseillé de citer des chiffres qui commencent par zéro. Son petit coté perfectionniste a finalement eu le dessus. Un zéro de trop. Riri, Fifi et Loulou avaient déjà leurs portables en main ; au moment ou le DG se préparait à leur donner la parole, la salle s'est emplie d'un grondement énorme et d'une foule de gens connus, certains vêtus de ces gilets fluos qui plaisent tant à Geneviève : « comme à Ikéa », elle a soufflé. Le DG a voulu se lever, d'un air vaguement absent, mais c'était trop tard. Pour ce qui est de la négo, quelque chose me dit qu'on a pas fini de peaufiner...

 

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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : Ressources humaines, DRH, humour, denis Rheprise