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Mes relations humaines saison 2 (2)

par Denis Rheprise - 16 Mai 2010

wonder woman

Vendredi. Longtemps j'ai médit sur les cures de thalassothérapie, rechigné à reconnaître leurs mérites supposés, persiflé aux odyssées de bains de boue, d'hydrojets, aux massages experts et autres délices Capouteux. J'avais tort, grand tort. Pendant la séquestration, « la prise d'otages » comme l'ont qualifié les premières pages régionales, j'ai craqué. Tout allait à peu près bien jusqu'au moment où le DG a craqué ; il a d'abord accepté d'intégrer les primes dans les salaires, puis d'augmenter les salaires de 3% sur les dix huit mois, puis d'étudier un plan d'embauche dans une direction promise à la vente. C'est dire si l'ambiance était détendue, d'un coup.

 

Geneviève m'a jeté un regard où l'incompréhension avait remplacé l'effroi ; j'ai vu dans ses pupilles s'écrouler comme un château de cartes la fragile construction d'efforts, de ruses, contournements et clés anglaises que nous avions combiné de concert ces derniers mois pour préparer cette NAO. J'y ai entrevu mes avenirs, aussi enthousiasmants qu'une photocopieuse en panne et, help me God, je me suis éclipsé dans les verts pâturages d'une bienheureuse inconscience. Crise de nerfs, sanglots, je revois vaguement les visages inquiets de Riri, Fifi et Loulou pendant qu'on m'emporte sur une civière et puis, un grand vide, rien. Les sorties de bains épaisses, les oreillers dans la baignoire, l'atmosphère feutrée des petits déjeuners multiconfiturés m'ont remis à flot. Prêt à appareiller, on the road again.

 

Samedi Dimanche. C'est grâce à Geneviève. Véritable chef d'état-major, elle a organisé d'un même élan la retraite et la contre-offensive. Elle a contacté MOma au téléphone, lequel a immédiatement intimé au DG l'ordre de rentrer chez lui et de s'aliter après avoir raconté son calvaire aux journalistes. Il a insisté pour que le mot « calvaire » figure en toutes lettres dans le communiqué vibrant de sobriété que Geneviève a rédigé à l'attention de l'Afp. Elle a ensuite pris à part et un par un Riri, Fifi et Loulou, pour leur expliquer, avec des mines de procureur confronté à la perspective d'un apéro collectif que lorsque les limites étaient franchies il n'y avait plus de bornes, ce à quoi ils ont vaguement opiné du bonnet. Puis elle a laissé entendre que la violence, jamais, oh non, ne remplacerait un dialogue social digne et efficace.

 

Comme leurs têtes restaient cette fois immobiles, elle a ajouté, en passant, que le pronostic me concernant était réservé et que côté responsabilité pénale, tout ça était loin d'être évident. Bref, elle a transformé Waterloo en Austerlitz, maquillant ma déroute en véritable triomphe, un soleil radieux au zénith de l'entreprise. Elle m'a expliqué tout ça, deux jours plus tard, dans cette station de cure thermale où elle m'avait discrètement « exfiltré », c'est son terme. J'ai été content de l'apprendre, parce que la veille j'avais eu MOma au téléphone et n'avais rien compris ni à son ton chaleureux, ni a ses vœux de prompt rétablissement. Puis, Geneviève m'a demandé mon accord pour qu'elle informe Elisabeth de l'endroit où je me trouvais depuis déjà trois jours : les crises n'étaient pas toutes derrière moi.

 

Lundi. J'ai fait l'inventaire de mon bureau comme on compte les doigts de son nouveau né ; soulagé et sans oser y croire. Mais si, pourtant : ordinateur, téléphone, mon fauteuil modèle spécial stressless, rien ne manque. Je suis de retour. Mieux, je suis un héros. Béa, ma secrétaire grenouille météo a éclaté en sanglots lors d'une longue accolade maternelle - signe de beau temps - et mieux encore, j'ai trouvé sur mon bureau une boîte entourée d'une faveur, portant la marque d'un cognac fameux, gracieuseté de MOma, que je me suis empressé de partager lors du déjeuner de bienvenue offert par la direction.

 

On arrosait mon retour et le départ du DG à l'international, promotion qu'il avait, m'a-t-il balbutié en fin de repas, demandé de longue date, mais que ma présence d'esprit avait in-du-bi-ta-ble-ment (il s'y est repris à quatre fois) ac-cé-lé-ré. Il a ajouté que sa femme était ravie (quatre fois également), de sa mutation dans le Golfe et que la perspective d'un internat enchantait ses enfants (quatre aussi, je crois). De retour dans mon bureau, un vague début de méditation a été interrompue par un toc-toc discret, suivi du défilé des trois incontournables, venus s'assurer de ma bonne santé et de ma capacité à reprendre nos jeux habituels. Comme il restait un fond de cognac et qu'il n'y a pas d'heure pour les braves, j'ai invité Béa à nous rejoindre. Nous en sommes restés à ce moment suspendu d'aménité.

 

Mardi. Pendant ma cure, Elisabeth est venue me voir. Deux fois. Et deux fois avec Son Antoine. « C'est quand même plus pratique pour le train, tu comprends ? » Avant que j'aie pu esquisser le moindre commentaire, Son Antoine s'est lancé dans une longue analyse freudienne sur la Grèce. Comme je revenais de chez Morphée, j'ai cru que c'était une tentative de connivence, mais non, j'avais plus simplement raté quelques épisodes, dont Son Antoine m'a fait un résumé vigoureux. La Grèce (la mère de l'Europe), avait été violemment agressée par les marchés (figure protéiforme et brutale du père), pour s'être désintéressé de l'Euro, leur fils (symbole évident d'un enfant si ce n'est bâtard du moins non désiré), lequel s'abandonnait depuis à une spirale destructrice pour déclencher des manifestations d'amour maternel, voire renouer les fils d'un couple manifestement dysfonctionnel.

 

L'ubris économique actuel carburait donc au mélange instable du complexe d'Œdipe et du complexe de castration. Ce qui l'autorisa à conclure, avec force clin d'œil : « c'est pas en à coups d'éjaculations monétaires qu'on va se sortir le cul des ronces » Sur quoi, et un peu inquiet quand même, j'ai demandé le cours de l'euro - il savait pas -quelle était l'attitude de l'Europe - il savait pas - et celle de l'Allemagne - il savait pas mais il en pensait le plus grand mal. A ce moment là, Elisabeth s'est mise à tripoter compulsivement le trousseau de clés de la voiture - objet inutile puisque le train, à deux c'est mieux - a pris Son Antoine sous le bras et m'a fait « bisoubisou » de loin. La zappette m'a branché Bfm. Tout ça pour dire que, concernant Riri, Fifi, Loulou, j'étais à jour.

 

Mercredi. Pendant que je me roulais dans la boue, Geneviève accumulait les dossiers, faisait tourner des modèles, nourrissait ses statistiques et chiffrait les promesses inconsidérées du DG, examinait le devenir possible des propositions que nous n'avions pas eu le temps de formuler, en matière d'augmentation individuelles et de formation professionnelle. Alors que nous étions en train d'en faire le tour, et en plein milieu de plateau repas, nous avons été interrompus par un coup de fil de MOma. « Heureux de vous savoir de retour, Denis. Une idée de génie, cette crise de nerfs. Maintenant, il faut que la peur change de camp, et les nerfs avec, vous me comprenez. Au vu des chiffres de votre collaboratrice, ça tombera à pic. Il m'en faut six pour le mois prochain ; à vous de voir. Six crânes, Denis, et bien remplis. » Sur un éclat de rire, il a raccroché et m'a laissé déconfit devant mon plateau. Geneviève m'a confirmé que, et bien oui, elles avait, effectivement, passé des études à MOma, enfin, il les lui avait demandées, bref, c'était comme ça et je ne finissais vraiment pas ma viande froide ? J'ai écarté le plateau, l'appétit dans les chaussettes. Six crânes ! Six cadres à hauts salaires à « exfiltrer » comme dirait Geneviève...
J'allais devoir être créatif.

 

Jeudi. Après avoir évoqué les pénibles incidents du mois précédent, j'ai expliqué sobrement à Riri Fifi et Loulou que la situation avait changé. Que certes, la dépréciation de l'Euro boostait nos exportations mais qu'en revanche, elle alourdissait considérablement la note de nos achats ; que la sagesse commandait de provisionner en anticipant une augmentation du prix de l'énergie « cet hiver comme les précédents, vos collègues voudront être chauffés, vous savez », et que dans le contexte d'une visibilité a quelques jours - et encore !- il serait complètement irresponsable, voire indécent-, de s'engager a quoi que ce soit. Mais que bien évidemment, j'inscrivais ma présence sous le signe d'une clause de revoyure perpétuelle. Comme je m'attendais à des cris et des larmes, j'ai signalé, l'air de rien, que j'envisageais, aussi, de demander à la direction de retirer sa plainte. Mes trois mousquetaires sont sortis queue basse et front plissé ; d'évidence, les brumes de l'excellent cognac de mardi s'étaient dissipées. J'allais devoir trouver d'autres stupéfiants ; six crânes ricanants dansaient devant mes yeux ; j'ai composé le numéro de poste de Geneviève.

 

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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : ressources humaines, DRH, humour, Denis Rheprise