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Mes relations humaines saison 2 (3)

par Denis Rheprise - 17 Juin 2010

les cadavres

Vendredi. J'ai passé la semaine à consulter les haruspices de la maison pour tenter de me démêler de l'oracle prescriptif de MoMa ; tout au long de mes entretiens, j'entendais la voix chuintante de Mon actionnaire Majoritaire « six crânes, Denis, six » en me demandant bien comment j'allais pouvoir les ajouter à sa collection. Parce que, contrairement à ce que vous avez pu lire dans les journaux, on ne se débarrasse pas comme ça de six cadres supérieurs. Ca peut coûter très cher, et je ne parle pas d'argent ; enfin, pas seulement. Le problème étant moins d'ailleurs ceux qui partent que ceux qui restent, l'âme coupable, le regard bas et la productivité plus basse encore. Le nouveau Président s'est livré a une tentative honorable de réinterprétation littérale : « Vous avez pu mal comprendre notre actionnaire principal, Denis ; sans doute avait-il en tête le coût, pas le cou » Sur quoi le chef des achats a opiné « la volonté de MoMa porte sur la réduction des dépenses plus que des effectifs. » En off, Riri a montré les dents : « on défendra l'outil de production », Fifi haussé le ton : « on sera intraitable sur la retraite à soixante ans » et Loulou a protesté de son attachement à une politique de revalorisation des bas salaires. Tout ça était plutôt bon.


Samedi Dimanche. Donc, six cadres sups à « évaporer », comme dit l'autre Flamand. J'ai relu « Dix petits nègres » et visionné en boucle « Les cadavres ne portent pas de costards », d'où j'ai conclu que toute solution violente était à écarter, bien que je soupçonne fortement MoMa d'être tenté. MoMa n'aime rien de ce qui s'annonce comme « supérieur » ; c'est à sa façon, un esprit démocratique, certains diraient niveleur. Pour son âme simple, « cadre sup » est synonyme de rémunération exorbitante et d'arguties oiseuses. « Ces types » dit-il - c'est son terme-, ces types se croient des têtes ; voulez vous que je vous dise, Denis, ce sont juste des crânes. Des crânes pleins, je vous le concède, mais fragiles ; quelques coups bien ajustés et les voilà qui s'évaporent. » MoMa a des cotés poète. J'admire. Pour moi, la question se décline plutôt en termes de pyramide des âges, de convention sur la gestion des âges, de fin de carrière, de chômage de longue durée, de chèques tout plein de zéros... J'aurais dû faire artiste, ou actionnaire. Sur ces entrefaites, Elisabeth est entré dans mon bureau et m'a regardé avec amour. Elle a pris ma main, posé ses longs cheveux auburn - une nouvelle teinte - dans ma paume et m'a annoncé le déménagement.


Lundi. Rien qu'à la façon dont Béatrice a déposé le café sur mon bureau, à sa mine apitoyée, au soin qu'elle a pris de ne pas renverser la moindre goutte, j'ai senti qu'elle savait. Peut-être pas tout, mais qu'elle savait. C'est incroyable la prescience que peut avoir le petit personnel, et Béa plus encore que les autres semble dotée d'une sorte de don pour la catastrophe. Un sujet qu'elle connaît sur le bout des doigts et sur lequel elle s'avère intarissable, autant qu'insatiable. Mais je n'avais vraiment pas la tête à nourrir ses appétits ça, il fallait que j'éclaire le front syndical pour Geneviève. Défendre l'outil de production signifie « OK pour licencier des cadres » ; la remarque sur la retraite : « les vieux d'abord » et la priorité aux bas salaires se traduit par un permis de chasse dans les prairies grasses des hautes rémunérations. Sur cette large base consensuelle, nous pouvons envisager de déménager - excusez moi, je veux dire : d'avancer. Reste à savoir où, non je veux dire comment. A ce stade de lapsus calami, il a bien fallu que je revienne sur mon week end.


Mardi. Une affaire banale, somme toute. Elisabeth m'a expliqué qu'elle avait le sentiment de vivre avec une entreprise « tu travailles tout le temps, a-t-elle dit en regardant Humphrey Bogart et Ingrid Bergman qui s'enlaçaient sur le petit écran, je n'existe pas pour toi ». Puis elle a exprimé la crainte que Son Antoine ne finisse, à terme, par être gêné de notre promiscuité. Le mieux, c'est le déménagement. Honnêtement, l'histoire d'Antoine m'a fait un choc. Elisabeth et Antoine ? Ça alors ! Mais si c'était comme ça, c'était comme ça, vieille histoire, vieux costard, dénouement classique. Là où le scénario a fait choc, c'est lorsque j'ai réalisé qu'Elisabeth parlait de mon déménagement. D'un coup, d'un seul, la somme des mes livres et de mes cassettes a défilé devant mes yeux fermés. Lorsque je les ai rouverts, Elisabeth avait quitté le bureau, en y abandonnant le prospectus criard d'une entreprise de déménagement, le magnétoscope affichait, noir et blanc : the end ; en fondu enchaîné, le sourire mouillé de Geneviève a envahi l'écran et sa voix, très calme, très pro « vraiment désolée ; je suis un peu au courant ; Béa la semaine dernière. Maintenant pour notre affaire et puisque vous parlez de déménagement ... »


Mercredi. Déménager. Ma parole, elles n'ont que ça en tête. L'idée de Geneviève c'est un double déménagement « un triple si on ajoute le vôtre » a-t-elle ajouté, de façon aussi cruelle qu'inutile. C'est curieux mais j'ai parfois le sentiment que mon naufrage familial l'amuse, pire, qu'elle s'en réjouit. On déménage la direction générale et on restructure en créant un centre de services partagés. C'est en accord avec l'oracle syndical puisque cela ne touchera que les fonctions supports ; c'est indolore, permet des économies d'échelles puisque les mêmes travaillent pour plusieurs divisions ou entreprises du groupe, c'est réactif, multifonctionnel à perte de vue et (très) rentable. Mieux encore : c'est tendance. Que du bon a-t-elle conclu. J'ai admis que ça s'étudiait, pourquoi pas, oui, encore que, elle m'a informé que le DRH de l'année - mais oui, nous avons aussi nos Césars, donnait une conférence sur le sujet pas plus tard que demain salle Gaveau et qu'elle avait pris la liberté de faire réserver deux fauteuils à l'orchestre. Geneviève, décidément, connaît la musique.


Jeudi. La salle Gaveau et moi : un couple maudit. La première fois qu'une amie m'y a entraîné, je me suis assoupi. Et depuis, à chaque fois... C'est plus fort que Beethoven, plus fort que Mahler, plus fort que moi. Concerto, symphonie, quatuor à cordes, blonde ou brune, rien n'y fait. Cela fait longtemps qu'Elisabeth ne fréquente plus la salle Gaveau qu'avec SonAntoine. Ça n'a pas raté ; je n'étais pas encore arrivé que mes paupières, déjà, clignotaient lamentablement. J'ai distingué les drapeaux de l'UMP qui s'agitaient sur ma droite tandis que Geneviève poussait sur ma gauche : il ne restait que la fuite en avant. C'est comme cela que j'ai affronté des rangées de sunlights à vifs, une sono d'jeuns à mort et des sourires à n'en plus finir, or et ivoire. J'aurais pu ne pas m'endormir, je le crois, oui je le crois. Mais, lorsque l'heureux récipiendaire annuel nous a assuré, yeux dans les yeux, avec un sourire de gendre idéal : « la difficulté est de savoir gérer des interactions permanentes et de nombreuses réunions sur des sujets complexes, tout en maintenant le temps de la réflexion », j'ai capitulé. Dehors, Geneviève m'a fusillé à bout portant « un grand moment de professionnalisme raté » a-t-elle craché entre ses dents, tout en frappant compulsivement sa paume gauche d'un exemplaire roulé du Figaro, exemplaire qu'elle tenait dans sa droite. Peut-être avais-je ronflé ? Ou alors, la rue La Boétie ne lui valait rien.

 

La semaine du DRH saison 1 et saison 2

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : ressources humaines, DRH, humour, Denis Rheprise

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Réactions

  • 13/07/2010 06:04

    par Lucas

    Désolé cher Denis, mais je trouve votre texte légèrement prétentieux et carrément chiant. Genre Houellebecq pour RH, le cul en moins. Inutile ? Il y a des gens qui adore Houellebecq... Baille, baille.... Pure perte de temps... Je ne vous embête plus. Je vais surfer ailleurs. Salut et sans rancune...