3

« Messieurs les Anglais, sortez si vous le voulez...vraiment »

par Danielle Kaisergruber - 25 Avril 2016

danielle kaisergruber

Une amie allemande - très impliquée dans de nombreux programmes européens sur les questions emploi-travail et circulant beaucoup dans les différents pays - me disait récemment « L'Europe, elle n'est pas belle à voir en ce moment ».


Confrontés aux défis impensés des frontières extérieures de l'Europe, les différents pays ne parviennent pas à trouver les voies d'un peu de solidarité pour construire une politique commune d'accueil des réfugiés. Chacun se bat avec ses propres armes ou se replie sur ses propres difficultés. Ceux qui ont fait beaucoup - soit depuis longtemps comme la Suède, soit plus récemment comme l'Allemagne - se voient contraints de faire machine arrière. Et pas que pour de mauvaises raisons. Certains parmi les pays d'Europe centrale et orientale ont des prises de position vraiment honteuses. Ceux qui sont en première ligne, l'Italie, et bien sûr la Grèce, en proie à bien d'autres problèmes, font ce qu'ils peuvent.


Or il s'agit bel et bien d'un sujet européen : c'est l'Europe, du moins certain de ses pays, qui est la destination souhaitée. C'est le territoire européen, cet espace sans frontières, qui est si difficilement parcouru par d'ancestraux chemins historiques, ceux des conquérants successifs qui se sont pressés aux portes du vieux continent, ou par des voies plus contournées et dangereuses. Alors que le problème est européen, l'Europe (ses institutions, son Président) ne partage ni stratégie, ni dispositifs (en dehors de Frontex dont la création tardive a reconnu la nécessité de défendre les frontières extérieures), ni de parole, hormis peut-être celle du Pape, qui, elle, dépasse les frontières. Venant s'ajouter aux difficultés économiques et sociales, si importantes depuis 2008 et la crise de l'Euro, la question des réfugiés donne lieu à des bricolages nationaux, quand ils ne sont pas régionaux : les pays dits du groupe de Visegrad ressuscitent, sous une initiative hongroise, une vieille alliance avec la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie.


On croirait parfois revoir les « ententes », les « coalitions » qui ont précédé les deux grandes guerres mondiales du 20ième siècle dont, rappelons-le, l'origine fut européenne...
La question des réfugiés est d'abord humanitaire, et tout simplement d'humanité. C'est celle du destin de ces familles, avec souvent de nombreux et très jeunes enfants, qui fuient « leur pays », des pays en guerre, des pays redevenus claniques, ou des situations d'extrême pauvreté et d'extrême précarité. Mais c'est aussi une question économique et une question de travail : quelle vie vont mener ceux qui ne seront pas éternellement des réfugiés mais deviendront - pour certains, du moins faut-il leur donner cette chance - des « immigrés », des citoyens et tout simplement des habitants avec un travail, une maison, des voisins, des copains, des enfants menant des études ? Les nombreuses tensions sur l'emploi (chômage, galères des jeunes, menaces sur les emplois existants de par la mondialisation et l'économie numérique...) exacerbent les concurrences sur le marché du travail et alimentent les récriminations.


L'accord récent entre les partis allemands - dont la très conservatrice CSU bavaroise - pour une loi « d'intégration des réfugiés », vise à organiser l'insertion dans le travail et dans les sociétés locales de ceux qui sont arrivés ou qui arrivent. L'Europe est vieillissante, de nombreux pays (dont la Hongrie, la Pologne...) ont un faible taux de croissance démographique, et elle pourrait de principe être ouverte à l'arrivée de nouveaux salariés, de nouveaux citoyens, de nouveaux habitants pour des raisons stratégiques, un peu comme le fait le Canada, à condition de voir loin.


Mais de « stratégie européenne », il n'y en a pas. Et peu de sentiment d'appartenance européenne. C'est qu'il n'y a pas de scène politique européenne. Donc pas d'autorité politique européenne. De ce mélange de démocratie et d'autorité qui fait que ce que l'on appelle un « État » peut se projeter dans l'avenir, se définir par rapport à ce qui n'est pas lui. Robert Salais dans son beau livre Le viol d'Europe (cf Metis, " Europe : Enquête sur la disparition d'une idée ") a bien reconstitué l'histoire de la construction européenne qui est en fait très éloignée de la bouillie mythologique incantatoire récitée par la plupart des politiques. Yanis Varoufakis, dans son dernier livre Et les faibles subissent ce qu'ils doivent lui fait écho. (Il faut vraiment lire ce livre, dont Metis reparlera). Tous deux montrent à quel point les institutions européennes n'ont pas été conçues de manière politique pour la démocratie, pour les peuples, mais bien comme une administration facilitatrice d'un « cartel industriel » (au départ la CECA, Communauté Economique du Charbon et de l'Acier) et maintenant l'artisan infatigable du marché unique et du bon huilage des mécanismes d'affaires. Au point aujourd'hui alors que le feu couve de tous côtés, d'être plus préoccupé de la « protection du secret des affaires » que des tensions violentes qui déchirent les différents pays.


Les deux économistes dessinent le vrai cheminement de l'Europe qui n'est pas seulement (mais aussi) celui du « mythe » des généreux fondateurs s'unissant pour conjurer les risques de guerre future, mais celui d'une Europe économique sous « design américain ». Il serait bien naïf de penser que les conflits par exemple entre la France et l'Allemagne se sont éteints avec l'Europe, de ne pas voir que c'est souvent la Bundesbank qui a pris la place de l'armée. L'économie aujourd'hui, c'est la guerre par d'autres moyens. Et les dégâts n'en sont pas moins considérables.


Et les Anglais dans tout cela ? David Cameron s'est piégé lui-même pour des raisons électoralistes, puis a cherché à limiter les dégâts en arrachant, dans la bonne tradition « thatchérienne », des compensations de boutiquier. Les vierges effarouchées de l'économie tirent de toute part les sonnettes d'alarme : ce que le Brexit peut faire perdre à la City, aux entreprises anglaises... Les Anglais qui n'ont plus aucune confiance dans les institutions européennes (l'ont-ils jamais eue ?) s'en satisferont-ils ? Je souhaite profondément que le Royaume Uni reste dans l'Europe. Mais après tout, tandis que le mal démocratique est profond, que le peuple d'un pays se prononce vraiment sur le « in » ou le « out » de l'Europe telle qu'elle est (ou plutôt telle qu'elle n'est pas), pourrait être une crise salutaire.


A lire en parallèle :
- Yanis Varoufakis, Et les faibles subissent ce qu'ils doivent ? Les Liens qui libèrent, 2016
- Robert Salais, Le viol d'Europe, enquête sur la disparition d'une idée, PUF, 2013
- Arnaud Leparmentier, Chronique d'une mort annoncée, Le Monde, 9 avril 2016
- The economist, Brexit, Bad for Britain, Europe and the West, 418, April 2016

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Danielle Kaisergruber

Mots clés : Brexit, réfugiés, frontières européennes, Robert Salais, Yanis Varoufakis, emploi, groupe de Visegrad

 
 

Réactions

  • 26/04/2016 14:24

    par Martin RICHER

    Il y a quelque chose de nouveau chez nos cousins Anglais : l’attitude de la « gauche de la gauche » vis-à-vis de l’UE. Elle s’exprime par la voix de Jeremy Corbyn, le leader du Parti travailliste. Longtemps représentant de la gauche du Labour, il s'était opposé en 1975, à l'adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté européenne, vue à l’époque comme le cheval de Troie du libéralisme, puis au traité de Maastricht en 1992, puis au traité de Lisbonne, comme au projet de constitution européenne trois ans plus tôt, en 2008. Son attitude vis-à-vis du Brexit n’allait donc pas de soi. Or il s’est engagé fortement en faveur du maintien dans l’Union européenne. Il a prononcé un discours sans ambiguïté le 14 avril, dans lequel certes, il critiquait l’inclination libérale de l’UE et son déficit démocratique. Mais il a défendu avec ferveur le rôle protecteur de l’Europe en matière de droit du travail, de défense de l’environnement ou encore de lutte contre l’optimisation fiscale des multinationales. Il a soutenu les prises de position des principaux syndicats britanniques, qui soulignent eux aussi les avancées sociales réalisées grâce à l’Europe, comme la durée minimale des congés payés, la durée du congé maternité ou la limitation du temps de travail. Autant de droits « vitaux » qui seraient fragilisés, selon Jeremy Corbyn, en cas de Brexit. Selon lui, la sortie de l'UE enlèverait aux Conservateurs les dernières règles qui limitent leur action en matière de dérégulation du marché du travail et de privatisation. « L'UE a aidé à soutenir l'investissement, l'emploi et les protections pour les travailleurs, les consommateurs et l'environnement ». De surcroît, son approche est proactive : « nous voulons former des alliances avec les partis socialistes du reste de l'Europe pour la changer ». Et pour la changer, il faut être à l'intérieur, pas à l'extérieur. « Vous ne pouvez pas construire un monde meilleur si nous ne vous engagez pas dans ce monde ». Voilà qui nous change de l’UE-bashing pratiqué avec constance en France à « gauche de la gauche » ! Vivent les Anglais !

  • 26/04/2016 13:02

    par Steve Jefferys

    Danielle has presented a powerful critique of the European Union. It is not dissimilar from that of some on the left in the UK who are arguing for Brexit. The EU’s origins as an American bulwark against Communism in Europe; its growing regulatory role that has generated a huge democratic deficit; its failure to present a common policy in relation to the humanitarian crises in Syria and Libya that some of its own member states share responsibility for having created; its extension, promoted by Margaret Thatcher, to include Central and Eastern Europe to resolve Western European labour shortages; its ‘neo-liberal’ turn after 2008 towards restrictions on workers’ rights to fight back against global capitalism and its promotion of the TTIP. One UK leftist concluded that the ultimate goal of 'a United Socialist States of Europe... cannot be realized within the EU, but only built afresh on its ruins'. Danielle also concludes: ‘Mais après tout, tandis que le mal démocratique est profond, que le peuple d'un pays se prononce vraiment sur le « in » ou le « out » de l'Europe telle qu'elle est (ou plutôt telle qu'elle n'est pas), pourrait être une crise salutaire’. But what will the ruins look like? What helpful impact could a Brexit possibly have? To answer that you have first to ask why would the UK vote to leave? And the answer the opinion polls give is that for the huge majority of Leave voters it is because of immigration: the referendum has unleashed and legitimated xenophobia. What impact will Brexit therefore have within the UK: a much further right-wing Tory government, tightening all forms of border controls and dismantling many of the basic employment rights introduced into British employment relations by EU directives. What impact will Brexit have on the rest of the EU: greater legitimacy for Marine Le Pen, for the FPO in Austria (that just scored 36% in the presidential election), for the DPP in Denmark, for the Finn’s Party in Finland, etc etc. Brexit is unlikely to be a salutary wake-up call for Europe. In the absence of any significant social democratic alternative movement and ideology, it is more likely to lead to its demise and an increasingly strident articulation of competing nationalisms.

  • 26/04/2016 13:00

    par Alain Lipietz

    Un peu bizarre cet article où on ne définit l'Europe que comme "sous design américain" ou comme une guerre où "la Bundesbank a pris la place de l'armée", comme si "américain" et "allemand" suffisait à caractériser une politique, en l'occurrence celle du capital financier. Parce que la France n'est pas sous l'hégémonie de la droite nationaliste et du capital financier ? Certes il y a une terrible tendance au retour au souverainisme national. Mais on aurait attendu de Metis une analyse un peu plus "de classe" et par exemple sur le Brexit : "qu'en pensent les différents syndicats britanniques"? A part ça je suis d'accord avec l'auteure sur ce qu'elle dit du problème des réfugiés, mais il ne faut pas oublier non plus que l'accueil des réfugiés, qui est certes un problème géopolitique, est aussi un problème de proximité, de campagnes idéologiques locale, dans notre ville, pour l'accueil des réfugiés. En 14-18 , en 1940-47, il y avait aussi en France un problème sérieux avec l'accueil dans certaines régions françaises de réfugiés … français ! Sans parler des réfugiés juifs polonais dans les années 30. Ma grande honte, c'est l'horreur des réfugiés à Calais devant l'idée d'avoir à vivre en France. Mais qu'avons nous donc fait au reste du monde ?