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« Moi, Daniel Blake », la générosité face à l'absurdité 

par Jean-Marie Bergère - 03 Novembre 2016

« Moi, Daniel Blake » est le vingt-cinquième film de Kenneth Loach. Le cinéaste ne cache pas être politiquement engagé. Quelles sont les leçons politiques de ce film honoré à Cannes par la Palme d'Or, la deuxième pour le Britannique ? C'est ce qu'il faut tenter de comprendre.

 

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Présumés coupables

Ken Loach enrage. L'État-providence existe encore, mais il est devenu soupçonneux. Il voit ceux qui s'adressent à lui, Dan, chômeur presque sexagénaire et malade, Katie, mère célibataire avec ses deux enfants, comme des fraudeurs en puissance et des menteurs qu'il doit démasquer. Il rationalise ses interventions. Il les « optimise ». Chaque problème doit rentrer dans les cases d'un formulaire -à remplir sur internet, « on line », bien sûr -, chaque rendez-vous doit tenir dans les limites du temps prescrit, chaque manquement, quelle qu'en soit la raison, se paye cash par des sanctions financières croissantes. Peu importe que les règles édictées par les services de l'emploi et par les services santé se contredisent, c'est au « bénéficiaire » de s'arranger avec ces contradictions. Résultat : chaque démarche est potentiellement l'occasion d'un échec et d'une humiliation, puisqu'il n'y a qu'un seul responsable possible, l'usager, le « bénéficiaire », le profiteur potentiel. Et c'est insupportable. Le jeune voisin de Dan, habitué des contrats « zéro heure », préfère ignorer ce qui reste de l'État-providence et entreprendre ses petits trafics. Et Dan, l'honnête homme, ne sait plus s'il le condamne ou s'il l'approuve.

 

La deuxième leçon nous est donnée par Dan et Katie eux-mêmes. Ils sont les perdants du système. Ils seraient 100 millions comme eux au sein de l'Union européenne, déjà pauvres ou sur le point de franchir le seuil qui définit la pauvreté. Ils fréquentent les job-centers, les services sociaux, la banque alimentaire, les soupes populaires. Ils font des kilomètres pour se loger. L'électricité et le chauffage sont coupés. Ils recollent les semelles des chaussures de leurs enfants et ça ne tient pas. On pouvait s'attendre à ce que Ken Loach les montre fiers et combatifs quand la bureaucratie risque de les humilier et de les broyer. Il les montre généreux, heureux de s'entraider. La scène où Daisy, la fille de Katie, convainc Dan d'accepter son aide, « tu nous as aidés, pourquoi je ne peux pas t'aider » est au cœur du projet du film. Ce faisant, le film ne combat pas seulement la froide administration, il ouvre une brèche dans le discours ambiant selon lequel les pauvres, les périphériques, les perdants, seraient repliés sur eux-mêmes, aigris en quête d'identité et de boucs émissaires, sous la coupe de politiques haineux.

 

Il ne faut pas interpréter le monde, il s'agit désormais de le transformer

Ken Loach ne nous dit pas non plus que les pauvres sont tous naturellement adeptes du don/contre-don et du partage. « Moi, Daniel Blake » n'est pas un film documentaire. Ni Dan, ni Katie, ni le jeune voisin et ses petits trafics, ni Ann, employée du Job Center en butte à sa hiérarchie, ne sont représentatifs de catégories statistiques. En les montrants capables d'attention aux autres, Ken Loach ne cherche pas à établir un constat. Il prend parti en suggérant que c'est possible. Il nous dit que nous sommes tous capables du pire et du meilleur, et qu'il nous faut choisir le meilleur.

 

Sur quoi fonder ce choix ? Ce souci des autres, connus ou inconnus, ce sentiment que nous en sommes responsables, n'est pas dicté par un devoir de charité. Il ne s'agit ni de sauver son âme ni d'éviter que les perdants, trop désespérés, ne soient tentés de tout casser. Il n'est pas non plus la conséquence d'un programme de gouvernement qui promettrait d'abattre la finance, l'ultra libéralisme et le pouvoir exorbitant des Google, Amazon, Facebook et Apple. Il ne peut se fonder que sur l'estime de soi et l'idée de sa propre dignité. Dan et Katie ne sont pas sans qualifications ni sans qualités. Dan sait tout réparer sauf les ordinateurs. Katie a fait des études, son courage en remontrerait à beaucoup. Ils sont vulnérables, car nous le sommes tous, mais ils savent à quoi ils tiennent. Dan le proclame, quand on perd son amour-propre on a tout perdu.

 

Mais Ken Loach va plus loin. Il ne se contente pas de nous rappeler que les pauvres ont leur dignité. Il envisage l'incertitude fondamentale sur ce qui doit être fait dans chaque situation concrète. Il pose la question de la valeur des valeurs et des conflits de valeurs. Comment les juger en situation selon les conséquences concrètes qu'elles induisent et non par respect d'un dogme ? La dernière partie du film est dominée par le dilemme que Dan affronte. Katie peut-elle rester digne de son amitié et de son soutien lorsqu'elle accepte ce qui le choque et lui paraît indigne ? Au nom de quels principes abstraits peut-il la juger ? La conduite à tenir et sa dignité, comme la vulnérabilité, sont aussi affaire de situation.

 

Il est urgent d'espérer

« Moi, Daniel Blake » est un film très émouvant. La critique y voit presque unanimement un des meilleurs films de ce « jeune octogénaire ». Les interprètes et la mise en scène, tout en sobriété, servent admirablement le propos en évitant un pathos excessif. Les manières d'être de Dan et de Katie, leurs façons de résister au découragement, de s'opposer à ce - et à ceux - qui les empêche de vivre, nous touchent. Non pas à la manière d'un mélo, fût-il social, en nous identifiant à leurs malheurs, mais parce qu'ils nous envoient un message politique, celui d'une urgence et celui d'un espoir, en dépit de tout.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : "Moi, Daniel Blake", Ken Loach, Dave Johns, Hayley Squires, Palme d'Or, Etat-providence, jobs centers, Union européenne, film, cinéma, administration