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Molière et le travail...

par Danielle Kaisergruber - 27 Mars 2017

danielle kaisergruber

Pauvre Molière ! Il n'a guère mérité de se voir qualifier de « clause » : eût-il préféré « loi », « article », « arrêté », « alinéa », « codicille »... Ecrivain superbe, acteur, directeur de troupe, fondateur de plusieurs théâtres, il a beaucoup travaillé, il est même mort en travaillant. Faudra-t-il donc parler français (celui d'aujourd'hui, à défaut de celui de Molière) pour travailler sur un chantier de BTP donnant lieu à appel d'offre public, comme viennent de l'imaginer plusieurs collectivités ?


Foin de l'hypocrisie ! Il s'agit en l'occurrence si peu de Molière ! « Tartufferie » ont commenté certains en forme de clin d'œil : il s'agit en fait de batailler contre la présence de nombreux travailleurs détachés d'autres pays européens sur les chantiers. La Directive européenne - actuellement en révision à la demande de pays de l'Ouest dont la France - prévoit que des travailleurs peuvent avoir pour employeur une entreprise de travail temporaire basée à Varsovie, à Dublin ou ailleurs, exercer leur métier en France, être payé en France et au même niveau de salaire que les travailleurs effectuant le même travail. Les charges sociales sont payées dans le pays d'implantation de l'entreprise employeur. Mais surtout, les entreprises utilisatrices finales réussissent le plus souvent à ne pas payer de frais de déplacement (importants dans les métiers de chantiers), logent les salariés, pas toujours bien, en les faisant payer au prix fort, et souvent abusent des heures supplémentaires... Il y a actuellement 280 000 travailleurs détachés en France, dont 50 % dans le BTP. Un exemple : l'entreprise Bouygues vient d'être condamnée à une amende (29 000 € parce qu'au-dessus de 30 000, l'entreprise serait interdite d'appels d'offres publics) : les « travailleurs détachés » étaient embauchés par une société de travail temporaire située en Irlande et agissant par l'intermédiaire d'une filiale à Chypre, les Polonais avaient signé un contrat de travail en grec (la langue de la partie européenne de Chypre) et ils travaillaient à Flamanville en France (Le Monde, 22.03.17).


Il n'y a évidemment pas de quoi être satisfait de cette Europe-là ! A porter au crédit de Myriam El Khomri, elle a engagé une vraie lutte contre ces mécanismes avec l'adoption d'une carte professionnelle obligatoire et l'augmentation des contrôles.


Et la langue dans tout ça ? Un responsable d'entreprise des Travaux publics qui a visité récemment le chantier du métro de Rennes y a vu « une organisation industrielle du travail détaché » avec des « petites dames traductrices qui accompagnent les équipes sur le chantier » (au fait c'est encore Bouygues !). Alors faut-il parler la langue de Molière sur les chantiers, celle de Tartuffe ou celle d'Harpagon (l'hypocrite ou l'avare). Pour la sécurité (officiellement) du travail, faut-il que tout le monde, du chef de projet au manœuvre, parle français ? Mais alors il serait bien que les entreprises s'inquiètent de la formation au français des salariés qu'elles emploient directement ou indirectement. Une observation de travaux dans une maison en région parisienne : les plâtriers-peintres sont égyptiens, entre eux, pour communiquer sur leur travail, ils parlent arabe. Le chef de chantier, français d'origine marocaine, parle arabe avec eux pour l'organisation du travail et français avec la cliente. On communique toujours mieux dans sa langue maternelle, d'ailleurs dans les meetings organisés par la Commission européenne, depuis de nombreuses années on peut lire des petits panneaux « Please, use your native langage ».


La langue, les langues, le rôle du langage dans le travail, l'écrit (les mails...) comme l'oral, c'est essentiel dans le travail : Metis y consacrera un prochain dossier. Toutes les langues sont des richesses et s'en prendre à la langue de chacun est méprisable.


A contrario, faudra-t-il interdire que l'on parle anglais dans certains Conseils d'administration de grandes entreprises ? Faudra-t-il obliger des techniciens d'Airbus qui vont travailler en Allemagne à apprendre l'allemand avant de partir ? Les expatriés à apprendre toutes les langues des pays dans lesquels ils sont successivement amenés à travailler ?


Et que dire de ces start-ups « born global » qui sont fondées en même temps à Paris-Saclay, San Francisco et Durban ?


PS : Molière savait aussi user du « patois » !


CHARLOTTE. -Notre-dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point.
PIERROT. -Parquienne, il ne s'en est pas fallu l'épaisseur d'une éplinque qu'ils ne se sayant nayés tous deux.
CHARLOTTE. -C'est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarsés dans la mar.
PIERROT. -Aga guien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu [i] : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc, j'estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste : car comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyais que je ne voyais plus rien ».


Dom Juan, Acte II, scène première

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Danielle Kaisergruber

Mots clés : Molière, clause Molière, travail, Europe, BTP, travailleurs détachés, Directive européenne, Bouygues, Tartuffe, Dom Juan, Danielle Kaisergruber

 
 

Réactions

  • 31/03/2017 16:54

    par Alain MOUSSAT

    Bonjour, Le secteur maritime est confronté à cette question de la langue. C'est ainsi que le capitaine, qui, à bord des navires français, dispose de multiples prérogatives, dont des prérogatives de puissance publique relativement fortes (droit pénal, mesures privatrices de liberté, état-civil...), doit justifier à cet effet d'un niveau minimal de connaissance de la langue française (art. L. 5521-3, L. 5612-3 du code des transports). Par ailleurs, d'une manière générale l'armateur doit s'assurer " d'une bonne communication orale entre les marins, en toutes circonstances, et fixe à cet effet la langue obligatoire de travail la plus appropriée à bord du navire" (art. L. 5513-1 du code des transports). L'on se rend compte, avec ces deux exemple que la justification du français découle directement des fonctions et prérogatives exercées par la personne. C'est ainsi que le capitaine doit pouvoir échanger avec l'autorité judiciaire française dans le cadre de ses prérogatives qui peuvent l'amener à prendre des mesures privatrices de liberté ou à constater des infractions. La notion de "langue de travail à bord" est importante dans la mesure ou le navire est un lieu de travail isolé, ou l'équipage, composé souvent de plusieurs nationalités, doit pouvoir faire face à tous les aléas de la navigation avec les moyens du bord, et, notamment dans le cas des navires à passagers, organiser les mesures de sauvetage ou d'évacuation du navire (Cf. le naufrage du "Costa Concordia"). Cependant, la rédaction de cette disposition est souple et pas focalisée sur telle ou telle langue. J'espère vous avoir communiqué quelques élément d'un exemple pour contribuer à une discussion sérieuse sur un sujet intéressant.