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National-social : la dangereuse construction d'une crédibilité 

par Claude Emmanuel Triomphe - 30 Mars 2015

Cet - couleur

Qui se propose de passer de 500 000 à 700 000 apprentis au bout d'un quinquennat ? Qui veut assurer une « formation de qualité sur les savoirs de base » afin de lutter contre l'illettrisme ? Le Front National français qui vient de franchir une nouvelle et inquiétante étape dans son enracinement électoral. Qui veut développer l'apprentissage comme alternative à l'enseignement supérieur et travailler à la qualification des tuteurs ? L'UKIP britannique, qui se propose aussi de réduire l'échec scolaire de 50% ! Ce ne sont bien sûr que des extraits mais les programmes socio-économiques de ces partis recèlent des dispositions qui les rendent audibles voire crédibles, tant sur certains points ils empruntent à leurs adversaires ! Comment réagir alors que les élections récentes ou à venir dans de nombreux pays européens ont fait ou devraient faire la part belle aux forces qui se situent à la droite de la droite ?

 

Qu'un premier ministre français exprime publiquement sa peur n'est pas anodin, quels que soient les calculs politiques qui l'accompagnent. Et si dans d'autres pays, la peur n'est pas officialisée, la nervosité des partis classiques de gouvernement est devenue palpable tant ils se sont montrés incapables à ce jour d'enrayer la montée de tendances plus que nocives.

 

En matière économique, beaucoup de ces forces extrêmes prétendent à la fois réduire les impôts, taxer plus fortement les bénéfices des grands groupes et des multinationales tout en soutenant beaucoup plus fortement les PME et PMI. L'UKIP britannique, lui, se dit prêt à exonérer d'impôt sur le revenu ceux qui ne gagnent que le salaire minimum. Le parti des Vrais Finlandais de son côté veut inciter les entreprises à se montrer plus responsables envers les individus comme envers les territoires. Ce n'est pas tout ! Le FN et plusieurs de ses alliés indiquent vouloir revenir sur les politiques de libéralisation dans les services publics et ce dans les domaines de la santé, des transports, de l'eau ou de l'énergie.

 

Enfin en matière de politiques du travail, si le pouvoir syndical est parfois stigmatisé, beaucoup de ces forces à l'instar du FN ou de la Ligue du Nord italienne célèbrent une certaine éthique du travail et insistent sur le maintien ou le développement de l'Etat-providence - voire la non abrogation des 35h du côté du Front National - prenant ainsi par la gauche de nombreux partis sociaux-démocrates au pouvoir.

 

Tout cela ne doit pas masquer leurs nombreuses différences et divergences ni la rhétorique xénophobe et anti UE qui les rassemblent : valeurs menacées, immigration incontrôlée, souveraineté amoindrie du fait de l'Europe et de la globalisation, leur font prôner des mesures excluant nombre d'étrangers, y compris européens, des dispositions en matière d'emploi ou de protection sociale.

 

Il n'empêche : au discours national s'est ajouté aujourd'hui un discours social que ne renieraient sur certains points ni partis de gauche ni syndicats. Quand, sur les chantiers navals de Saint-Nazaire, le FN ose défier la CGT sur les questions de lutte contre les trafics de main d'œuvre et de défense des salariés détachés, c'est bien que les thèmes, quand ce n'est pas les hommes, sont devenus perméables... La forte montée du vote FN dans les territoires ouvriers, à commencer par ceux de l'Est et du Nord de la France, en est un autre signe fort.

 

Face à cela, l'on peut évidemment continuer à stigmatiser, faire la politique de l'autruche, dénoncer les impostures, les incohérences. Mais force est de constater que cela n'a pas marché et que la pensée sociale-nationale a le vent en poupe. Ce qui est en cause ici c'est une nouvelle lecture de la société, de l‘économie, du vivre ensemble, comme le montre par exemple le débat français sur la laïcité. Il s'agit désormais de livrer un combat idéologique de grande ampleur que la crise n'a pas - encore ? - permis d'engager. Sans nouvelle pensée et nouveau discours social dignes de ce nom, sans pratiques de terrain énergiques et novatrices, nous continuerons à nous payer de mots. Qui ne font pas, ou plus, le poids.

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : populisme, extrême droite, laïcité, FN, Le Pen, UKIP, départementales 2015, vrais Finlandais, Ligue du Nord, discours social, combat idéologique, PME, Valls, services publics, social-démocratie, Claude Emmanuel Triomphe

 
 

Réactions

  • 31/03/2015 11:00

    par a.milan@fgte.cfdt.fr

    L'éditorial de Claude Emmanuel pose des questions justes et légitimes au syndicaliste que je suis. je voudrais néanmoins apporter quelques nuances. Un électeur sur deux n'a pas voté et c'est un élément à prendre en compte. Les électeurs du FN sont divers et chacun met dans son vote des thèmes différents voire contradictoires: un vote traditionnel d'extrême droite, un vote effectivement plus centré sur les problématiques sociales et économiques qui attire "les laissés pour compte" de l'économie enfin un vote qui affirme la défense de valeurs ultra-conservatrices. la préférence nationale réunie ces trois votes et préempte ou revisite le concept de nation. Mais, à mon sens, ce qui est en cause ce n'est ni la Nation, ni la République mais plus sûrement l'Etat de droit. Réinterroger l'Etat de droit, c'est parler de liberté et de justice sociale, c'est aussi revenir à une laïcité de droit et non dogmatique. Je combat depuis longtemps les thèses du FN qui demeurent racistes, xénophobes et antisémites. Le syndicalisme est bien sûr traversé par ces thèses et c'est en conservant notre capacité à débattre sans tabous que nous pouvons lutter. Il n'y a pas de fatalité au national-social, il y a sans cesse le combat pour maintenir un Etat de droit et ne pas céder aux inversions de valeurs. La droite républicaine est coutumière du fait depuis quelques années car que se cache derrière la remise en cause de l'assistanat si ce n'est la stigmatisation des précaires et des pauvres déjà qualifiés de fraudeurs. Est ce cela qui permet de crier victoire au nom des valeurs républicaines ou n'est ce pas déjà le National Social que certains électeurs Républicains ont déjà choisi. la construction dangereuse d'une crédibilité, évoquée par Claude Emmanuel, n'est peut-être pas tout à fait le seul fait du FN et du mouvement bleu marine.

  • 28/03/2015 09:22

    par Martin RICHER

    La question de l'éthique du travail, soulignée dans l'édito de CE Triomphe mériterait d'être creusée, de même que les facteurs de montée du populisme pointés par P Bigard dans son article. En bonne logique Metis, les transformations du travail inter-réagissent avec les mutations sociales. Voici ce qu'écrivait (dans Metis, bien sur) Karima Delli, eurodéputée EELV en mai 2012: « Je vois un lien entre la montée des populismes dans de nombreux pays européens et les questions du travail, qui joue un rôle majeur selon moi. C'est l'effritement du dialogue social, et plus généralement de la démocratie sociale. En effet, avec les délocalisations des sites industriels en dehors de l'Europe, les filiales d'un même groupe deviennent des entreprises de sous-traitance, mais en interne. Le salarié devient un travailleur isolé de la communauté du travail, et le dialogue social ne peut plus s'exercer normalement à travers les institutions représentatives du personnel. L'impact sur l'organisation du travail est conséquent, puisque les conflits inhérents au travail ne peuvent plus être efficacement traités via un règlement vertueux des conflits entre salariés et managers. » C'était bien vu....

  • 23/03/2015 18:39

    par Philippe BIGARD

    Cher Claude Emmanuel, Remarquable concordance de vue que les nôtres, et sans concertation préalable ! Une remarque quand même, les mouvements dits d'extrême droite traditionnels en France, et en particulier l'Action Française, ont toujours une doctrine sociale développée. Ton titre paraphrasant la dénomination du régime nazi rappelle aussi la récupération bien comprise de cet héritage par Hitler. Raison de plus pour ne pas laisser à l'extrême droite le monopole du social et combattre toutes les inflations rhétoriques par l'expérimentation de l'innovation sociale sur le terrain et en pratique !