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Obama à Oslo, un discours de gauche ... à l'américaine

par Michael C. Behrent Alternatives internationales - 15 Décembre 2009

obama

Le discours d'Oslo de Barack Obama a sans doute déçu le peuple de gauche en Europe et ailleurs. La déception tient sans doute d'ailleurs aux mêmes raisons qui, pour une fois, ont séduit certains républicains aux Etats-Unis. Obama n'a-t-il pas parlé du « mal » et du rôle providentiel de la superpuissance américaine sur la scène mondiale ? N'a-t-il pas défendu, apparemment sans trop de soucis, le recours à la force comme une option incontournable du règlement des conflits internationaux-en le justifiant dans des termes quasi-théologiques ? N'est-on pas désormais contraint, quitte à être dupe, de s'avouer : du moins en politique étrangère, Obama-Bush, même combat ?


Le propos n'est pas absurde. Toutefois, elle témoigne d'une certaine surdité à l'égard des idéologies américaines, et de leur spécificité par rapport à leurs « homologues » du Vieux Continent. Le registre du discours d'Oslo n'est ni celui de la social-démocratie, ni tout à fait du courant majoritaire du parti démocrate américain (le « liberalism ») ; mais elle n'est pas non plus celui du conservatisme, européen ou anglo-saxon. Son centre de gravité philosophique se situe plus précisément dans plusieurs courants de pensée politique issus de l'après-guerre américain.


En premier lieu, le « libéralisme de la guerre froide » du théologien Reinhold Niebuhr et autres intellectuels des années cinquante, qui défendirent la démocratie et le progrès social tout en dénonçant le communisme et l'utopisme politique. Ensuite, la pensée de Saul Alinksy, le « père spirituel » du « community organizing », qui propose une méthode pour rendre le pouvoir aux communautés défavorisés par des actions visant les intérêts des autorités en place. Bien que ces deux courants ne se recoupent pas entièrement (Alinsky fut nettement plus radical que Niebuhr), ils partagent une même vision politique. Partisans farouches du progrès social, ils rejettent la révolution, du moins dans son acception marxiste, ainsi que tous les messianismes politiques ; tout en épousant une idée éminemment morale de la politique, axée sur la justice, ils considèrent que le « mal radical » est inextricable de la nature humaine ; par conséquent, l'homme moral, une fois engagé dans la politique, doit reconnaître en toute lucidité que l'action immorale, et surtout la force, est nécessaire pour arriver à ces fins ; enfin, bien qu'il se font une idée élevée de la capacité de la politique à réformer la société, ils ne trouvent comme point d'appui pour une telle action que l'intérêt des uns et des autres. Une gauche, en somme, qui se veut en même temps désabusée, morale, prudemment musclée, et résolument pragmatique.


Le discours d'Oslo d'Obama est un échantillon de ces thèmes. Bien que, à l'instar de la célèbre affiche barréedu mot « hope » (espoir), l'on a tendance à associer Barack Obama à l'optimisme, avec un sens de la possibilité en politique, il est remarquable à quel point son discours repose sur des constats plutôt pessimistes. « Nous devons commencer par reconnaitre une vérité difficile : nous n'éradiquerons pas les conflits violents au cours de nos vivants ». On est très loin, donc, de l'optimisme des Lumières ou des lendemains qui chantent. Ce pessimisme -ou du moins ce rejet de l'utopisme- est lié à ce qu'un autre « libéral de la guerre froide », le philosophe anglo-russe Isaiah Berlin, appelait le « pluralisme des valeurs » : c'est-à-dire, que les valeurs humaines ne sont pas forcément compatibles entre elles, qu'elles ne finissent pas par se rejoindre en ligne de fuite. Or, Obama, dans son discours, parle justement de « vérités irréconciliables » : « Une parti du défi que nous devons relever est la réconciliation de deux valeurs apparemment irréconciliables : que la guerre est parfois nécessaire, et que la guerre est quelque part l'expression de la folie humaine ». Même s'il prône la réconciliation (un thème que le président affectionne), l'accent est clairement mit sur la dissonance qui peut régner entre des principes également fondamentaux.


Essentiel à cette vision du monde désenchantée est la notion du mal : « Le mal, soutien Obama, existe au monde ». Il est tentant de rapprocher cette phrase à d'autres, prononcés par ces prédécesseurs : « l'empire du mal » (pour parler de l'Union soviétique) de Ronald Reagan, et surtout, « l'axe du mal » (pour désigner l'Iraq, l'Iran, et la Corée du nord) de George W. Bush. Sans doute on pourrait trouver une source commune à ces trois phrases, qui risque fort bien d'être ce calvinisme politique qui a toujours hanté le discours politique américain. Ceci ne serait vraisemblablement pas faux.


Mais à trop les rapprocher, on risque d'ignorer la nuance qui les sépare. Le soubassement théologique de l'« axe du mal » est (comme on l'a souvent noté) manichéen : la référence au mal sert à désigner un monde divisé entre deux substances différentes, un bon, l'autre mauvais. La théologie implicite dans la phrase d'Obama est, par contre, augustinienne : le mal n'est pas une substance distincte, mais une possibilité inscrite dans l'être-humain en tant que tel. La référence au mal sert moins à designer un ennemi qu'à nous rappeler au réel. Obama constate : « Car nous sommes faillibles. Nous faisons des erreurs, et nous nous trouvons vulnérables aux tentations de la fierté, de la puissance, et parfois du mal. Même ceux parmi nous qui ont les meilleures intentions échoueront à réparer les torts qui se trouvent devant nous ».


D'où la nécessité de recourir à la force. Non pas pour éradiquer le mal ; c'est plutôt le contraire : c'est la radicalité du mal dans les affaires humaines -cette tendance à l'égoïsme, à la passion, à la haine- qui fait que certains problèmes ne peuvent être résolus par la voie de la raison ou de la morale. Ainsi, Obama, l'ancien militant de quartier (community organizer) de Chicago, adapte la pensée de Saul Alinsky, le parrain philosophique de cette forme bien américaine de militantisme, à la politique étrangère. Pour aider les habitants des ghettos à obtenir un traitement plus digne de la part de leurs propriétaires ou des services administratifs ou commerces locales, Alinsky conseillait : « Aucun individu, aucune organisation ne peut négocier sans le pouvoir de forcer la négociation ». A Oslo, son disciple observe : « Un mouvement non-violent n'aura pu arrêter les armées de Hitler. Les négociations ne pourront convaincre à l'Al Qaeda de renoncer aux armes. Dire que la force est parfois nécessaire n'est pas un appel au cynisme ; c'est une reconnaissance de l'histoire, des imperfections de l'homme et des limites de la raison ».


Dans un monde où les valeurs sont en conflit et un réalisme désabusé est la seule attitude possible, le seul point d'appui de l'action politique est l'intérêt-qui est la face positive, en quelque sorte, du mal dans l'augustinisme politique. Encore une fois, le spectre d'Alinsky hante le propos d'Obama. Le premier disait : « Douter de la force de l'intérêt particulier ... c'est refuser de voir l'homme tel qu'il est, de le voir seulement comme on souhaiterait qu'il soit ». Obama, pour sa part, invoque l'intérêt (bien entendu) pour l'assumer comme la principale motivation des Etats-Unis lorsqu'ils déploient leur force militaire : « Nous assumons ce fardeau non parce que nous voulons imposer notre volonté. Nous l'avons fait par intérêt bien compris [enlightened self-interest]-parce que nous désirons une meilleur avenir pour nos enfants et nos petits-enfants, et nous croyons que leur vies seront meilleurs si les enfants et les petits-enfants d'autrui puissent vivre librement et de façon prospère ».


Toutefois, si son discours d'Oslo appartient bien à un registre bien américain, celui de ces divers discours de gauche l'après-guerre qui entreprennent de concilier la tradition progressiste, l'anticommunisme, et le pragmatisme, Obama ne fait pas que les accepter passivement. Il les corrige. Et c'est ainsi, finalement, qu'on arrive à l' « espoir », ce mot qui est sans doute à la source de l'engouement américain et global dont il est l'objet. Il ne s'enferme pas dans une vision pessimiste de l'homme, car, sur un ton aux accents kantiens, il déclare : « Nous ne devons pas croire que la nature humaine est parfaite pour persister à croire que la condition humaine peut être perfectionnée ».

 

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Auteur(s) : Michael C. Behrent Alternatives internationales