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Performance individuelle : force et faiblesse du nouveau capitalisme

par Entretien avec Michal Kurtyka, Clotilde de Gastines - 02 Février 2010

Entrepreneurial et persévérant, individualiste et méfiant - le manager polonais est selon Michal Kurtyka un produit-phare issu de la transition d'un système dirigiste vers l'économie de marché. Depuis 1989 une véritable explosion d'envie de créer, de s'enrichir, de faire ses preuves dans le « vrai » système économique a engendré plus de 1,5 millions d'entreprises en Pologne. Dotés de peu de capital, mais d'une forte motivation, les entrepreneurs polonais ont lancé petits commerces, ateliers de production et sociétés de services pour combler le retard économique du pays. Entretien avec Michał Kurtyka de BPI Polska.

 

manager polonais

Quels sont les traits marquant des nouveaux managers en Europe centrale et notamment en Pologne ?

Ils sont flexibles, ils n'ont pas peur de l'incertitude. L'histoire polonaise de deux derniers siècles, traversée par d'innombrables secousses et marquée par des crises et instabilités les a préparés à affronter l'ambigüité sans crainte. Par rapport à leurs homologues français, les Polonais ont une moindre aversion au risque. Ils sont bons dans l'improvisation, ils trouvent leur compte sans mal dans l'effort de « dernière minute ». Le revers de la médaille ? Leur faible capacité de planification, et leur goût très modéré pour la prospective. Partir « la fleur au fusil » pour affronter des forces ennemies supérieures en nombre, ne les effraie pas. Mais, quand il s'agit ensuite de « travailler son jardin », pour recueillir les fruits de ses efforts des années plus tard ; c'est plus compliqué. Les Polonais se retireraient volontiers assez tôt du travail. En cela ils sont un peu méditerranéens sur les bords...

 

La ténacité et la soif de réussir compensent un peu ce manque d'enthousiasme à travailler dans la durée. Les Polonais savent que la clé du succès réside dans l'éducation et le savoir. C'est pourquoi, depuis 1990 le nombre d'étudiants a explosé - de 0,4 à 2 millions. D'autant plus impressionnant que les études sont très chères. Car c'est désormais la règle qui prévaut en Pologne : rien n'est gratuit.

 

Les grandes entreprises d'Etat n'arrivent pas à concurrencer cette dynamique entrepreneuriale. Pour la plupart d'entre elles, elles déclinent, se restructurent, se cherchent. L'autre caractéristique des Polonais est leur méfiance viscérale envers toute forme d'institution sociale. « La télé ment » est une des vérités les plus répandues parmi les gens qui ont connu l'ère communiste. Depuis 50 ans, l'Etat ne cesse de dégrader son image, sans réussir à convaincre que ses institutions administratives importées des pays voisins entre 1794 et 1918 sont légitimes. C'est donc sans surprise que les Polonais s'avèrent flexibles, peu dépendants de l'Etat, méfiant envers la collectivité. Le manager polonais est un individualiste. Il ne sait pas encore gérer la dynamique collective, il reste aveugle aux leviers de la performance collective

 

Quelles sont les forces et faiblesses de ce nouveau « modèle » ?

Les entreprises polonaises sont en perpétuelle restructuration, elles n'ont pas de modèles de croissance bien rodé. Beaucoup se fait dans l'intuitif, dans la dynamique, dans l'action. Certains entreprises, forte de leur réussite polonaise se développent toutefois à l'étranger : en Russie et en Ukraine, mais également en Europe Centrale et Occidentale. Par exemple, les éditeurs informatiques, Comarch et Asseco ; ou dans l'agroalimentaire, Maspex et Koral ; ou encore dans l'industrie du meuble, mais pas sous leur propre marque (comme Ikea). Dans sa globalité, le modèle du capitalisme polonais ne s'exporte pas encore, même si les premiers capitalistes polonais font des tentatives.

 

Les grandes entreprises qui réussissent adoptent cette flexibilité. Sur 16 millions des Polonais qui travaillent, 25% sont employés à leur compte ! Et, un autre quart est employé sous contrat à durée déterminé. C'est un véritable record par rapport aux pays européens, ou plus de 80% des contrats sont des contrats à durée indéterminé. Les syndicats battent en retraite, mais - en dépit de leur terrible réputation - sont prêts à beaucoup des compromis pour sauver une entreprise, y compris baisser les salaires, restructurer, et restent relativement conciliants. La Pologne donc, championne de flexibilité ?

 

La crise vous a-t-elle affaiblis ?

La crise n'a semble-t-il pas beaucoup modifié cette situation. Elle a plutôt conforté le modèle actuel : « si tu dois compter sur quelqu'un, compte sur toi » dit le vieux proverbe polonais. Les grandes faiblesses de l'Etat polonais : son manque de capacité d'action rapide et un faible leadership ont joué, de façon paradoxale, en faveur de l'économie réelle. Premièrement, parce que les Polonais ne comptaient pas sur un plan de relance de l'Etat. Deuxièmement, lorsqu'il est venu, le plan anti-crise été adopté par l'Etat assez tard - à la mi-2009 - et peu d'entreprises l'ont utilisé. Troisièmement, il était de faible envergure, et donc n'a pas engendré d'endettement excessif. Contrairement à la Hongrie ou aux pays Baltes, la Pologne sort de la crise renforcée. Et le modèle du manager polonais n'est pas prêt de changer de sitôt.

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Entretien avec Michal Kurtyka, Clotilde de Gastines

Mots clés : Nouveau manager, flexibilité, modèle polonais, performance individuelle

Notes de lecture :

Pologne : la chevauchée des golden boys dans Le Figaro du 31/12/2010

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