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Petit récit édifiant : quand le refus du travail du dimanche nuit à l'emploi et aux salariés

par Un anonyme du 21e siècle - 15 Juillet 2016

Il y a des « parcours de travail » : Metis en publie régulièrement. Il y a aussi des « parcours d'entreprise » : en voici un, juste raconté par son responsable. Il y est question du travail du dimanche, de salariés et demandeurs d'emploi lourdement handicapés et des impasses de la négociation collective à la française...

 

travail

 

Le cadre


Une PME de 91 salariés, dont 78 travailleurs handicapés (sensoriels, moteurs, cognitifs, psychiques ...). « Entreprise adaptée », soumise au droit commun du travail, avec une délégation unique et un délégué syndical FO. Du fait de son histoire, rattachée à la convention collective de la métallurgie.

 

Son activité : la blanchisserie industrielle aux investissements très lourds : de 2007 à 2015 2.300.000 € d'investissements matériels.

 

2.700.000 € de chiffre d'affaires en 2014, 3.400.000 en 2015. L'effectif est ainsi passé de 77 à 91 salariés. La totalité de cette augmentation s'est faite en embauchant des travailleurs handicapés, tous chômeurs de longue durée (sauf un tout jeune), y compris un chauffeur de poids lourd.

 

La particularité des clients


Principaux clients : des compagnies aériennes. Air France sur ses bases de Roissy et Orly qui y dispose en réserve de tout ce qu'il faut comme articles pour équiper les avions au décollage. Mais aussi des compagnies étrangères pour lesquelles ces aéroports ne sont que des escales et où elles ne disposent que du strict minimum de stock d'articles de secours.

 

Les avions, ça vole 365 jours par an. Dimanche de Pâques, 1er mai, Aïd el Kebir, Shabbat, Parinirvana, ils décollent, ils atterrissent et leurs passagers posent leurs têtes sur des coussins, s'essuient les lèvres dans des serviettes, se réchauffent sous des couvertures. 365 jours par an, sauf éruption de l'Eyjafjöll ou humeur combative des pilotes. Le travail se fait en flux tendus. Le linge sale rapporté le mardi en début d'après-midi est livré propre le mercredi matin. Le linge rapporté le samedi vers 8 h30 est livré le samedi vers 16h.

 

Le dimanche non travaillé


Mais le linge rapporté le samedi après-midi vers 18 h est lavé le lundi matin et livré le lundi après-midi.

 

C'est une usine normale. Deux équipes s'y succèdent matin et après-midi du lundi au samedi. Mais elles s'arrêtent le samedi en fin d'après-midi. Un régime de travail hebdomadaire d'usine normale : pas de feu continu, pas de production de semi-conducteurs qui justifie le travail 7 jours sur 7. Avec des clients anormaux.

 

En clients anormaux ? Ils aimeraient être servis par une blanchisserie anormale, c'est-à-dire qui travaille aussi le dimanche, pour pouvoir enlever leur linge sale, le laver, le livrer. Parce que, Paris n'étant qu'une escale, ils n'y ont pas un stock de sécurité qui leur permettrait d'équiper leurs avions du lundi matin si leur linge n'a pas été lavé le dimanche.

 

Une possibilité de croissance de l'activité et de l'emploi


En mai 2015, la blanchisserie est contactée par un groupe de cinq compagnies aériennes étrangères desservant Roissy qui sont mécontentes de leur prestataire actuel pour des raisons de qualité et de ponctualité. L'enjeu : 800.000 à 1.000.000 € de CA supplémentaires. A la clé 25 embauches de travailleurs handicapés éloignés du marché du travail.

 

Notons quatre faits intéressants. Le taux de chômage des travailleurs valides : 9,8%. Le taux de chômage des travailleurs handicapés : 23%. 71 % des travailleurs handicapés ont plus de 40 ans. 77 % ont un niveau CAP et en dessous. Trouver un emploi n'est donc pas le plus facile pour eux : 56% des travailleurs handicapés demandeurs d'emploi sont au chômage depuis plus d'un an. Les travailleurs handicapés en entreprise adaptée ont un rendement moyen autour de 40/50% des travailleurs valides : il faut donc deux fois plus de salariés dans l'entreprise adaptée que dans la blanchisserie ordinaire.

 

La proposition de l'entreprise

 

Ouverture de l'usine de dimanche pour les seuls salariés volontaires. Journée payée double. Deux jours de repos consécutifs assurés dans la semaine suivant ce dimanche travaillé (aujourd'hui ils n'ont pas la garantie de deux jours de repos consécutifs en raison du travail du samedi).

 

L'interrogation individuelle de chaque salarié montre que 16 personnes sont volontaires : célibataires, personnes voulant ce salaire double, personnes intéressées par les deux jours consécutifs de repos en cours de semaine.

 

L'honnêteté oblige à dire que l'acceptation du travail du dimanche aurait été un des paramètres (une des conditions?) des recrutements futurs.

 

La position syndicale

 

 

FO est donc le seul syndicat représenté dans l'entreprise. Un délégué syndical nommé par l'union départementale, mais deux adhérents cotisants (irrégulièrement) : le délégué et un élu. Aux dernières élections de 2016 la liste FO pour le 1er collège (2 candidats pour 5 postes à pourvoir) recueille 19 voix sur 65 inscrits avec 29 bulletins nuls.

 

Le délégué aurait accepté d'ouvrir une discussion. Mais son union locale le refuse catégoriquement. « Inutile de nous en parler, c'est pour nous une question de principe : pas de travail du dimanche ».

 

Procédé rhétorique du chef d'entreprise, facile mais sans le moindre effet sur don interlocuteur : « Allumez-vous l'électricité le dimanche ? Allez-vous parfois au cinéma le dimanche ? Regardez-vous la télévision le dimanche ? Vous arrive-t-il de prendre le métro le dimanche ? » Un peu plus dramatique : « 25 chômeurs de moins, ça ne vous intéresse pas ? » Silence obtus. Escalade oratoire : « Assassiner de l'emploi pour des handicapés chômeurs de longue durée, ça ne vous fait rien ? » Fin du débat.

 

Le contrat avec les cinq compagnies aériennes n'est pas décroché, les 25 embauches ne sont pas faites. Un contrat en cours de 270.000 €/an est dénoncé parce qu'un concurrent qui travaille le dimanche a pu proposer une simplification des flux logistiques avec suppression du stockage double le samedi pour assurer l'armement des avions le dimanche et le lundi matin. 11 salariés en CUI/CIE arrivant en fin de contrat aidé ne sont pas renouvelés et quittent l'entreprise.

 

Pour en savoir plus :

- Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard, Travail dominical, usages du temps et vie sociale et familiale : une analyse à partir de l'enquête « Emploi du temps », Economie et Statistique n° 486-487, 2016

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Un anonyme du 21e siècle

Mots clés : Travail du dimanche, emploi, salariés, parcours d'entreprise, handicapés