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Petit voyage dans une Grèce en pleine catastroïka

par Claude Emmanuel Triomphe - 03 Avril 2012

Invité par ELINIAE, l'agence grecque pour la santé et la sécurité au travail, à présenter à Salonique puis à Athènes les résultats de nos travaux européens « impact des restructurations des services publics sur la santé des salariés », j'ai voulu restituer aux lecteurs de Metis des impressions sur ce pays qui, a bien des égards, a mis à l'épreuve la solidité de la construction et des valeurs de l'Union européenne.


grece

Le trajet à Salonique nous met dans l'ambiance. Faute d'avion direct depuis Paris, il faut passer par Munich où le vol vers Salonique est très majoritairement composé de passagers parlant grec. Selon mon voisin, il s'agit soit de Grecs vivant en Allemagne (la communauté grecque compte près de 400 000 personnes) soit de Grecs établis en Grèce et revenant de visites familiales ou professionnelles. Lorsque nous atterrissons de nuit, l'aérogare, presque déserte, est éclairée au minimum. Le chauffeur de taxi qui nous emmène à l'hôtel m'aborde immédiatement en allemand et me demande ce que ce que pensent mes compatriotes (allemands) de la Grèce. Je lui explique que comme Français il m'est assez difficile de lui répondre. Et visiblement l'opinion des Français sur la Grèce ne l'intéresse guère. Nous traversons de grandes zones commerciales, aussi affriolantes que celles qui entourent les villes françaises, et c'est peu dire ! Les grands et les moins grands de la distribution sont tous là. Tout est éclairé, les vitrines sont rutilantes. Connaissent pas la crise ?

 

Les choses changent quand nous entrons dans la ville proprement dite. Si de nombreux magasins sont éclairés, beaucoup d'autres ont leurs rideaux fermés. Le bel hôtel où nous logeons est quasi désert.

Le lendemain matin, avec près de 40 minutes de retard, la conférence commence. Se succèdent à la tribune une brochette « d'officiels » : l'adjoint au maire, le secrétaire général de l'inspection du travail, deux représentants syndicaux, le président d'ELINIAE. Propos souvent lénifiants, et au final peu de références à la crise. Avec une chercheuse finlandaise, nous planchons sur les impacts des restructurations sur la santé ainsi que sur les recommandations émises par nos groupes d'experts au plan européen. Nos exposés se suivent sans possibilité pour l'auditoire de poser des questions. Après, des spécialistes grecs présentent les résultats d'une étude conduite sur les RPS (risques psychosociaux) dans plusieurs municipalités, ainsi que sur les conditions générales de sécurité au travail dans les services publics locaux.

Après 3 heures et demi de présentations diverses, la salle a enfin la parole. Très majoritairement masculine, ses questions vont aux derniers orateurs et portent sur des règles très basiques de sécurité au travail dans les municipalités. Aucun, sauf une femme, ne fait référence aux RPS ou même aux questions de santé. Ils sont tous ingénieurs et c'est visiblement pour eux un autre monde.

 

Un pays soumis et vendu à l'Allemagne

Il est 15h quand la conférence se termine et Anda se propose de me faire découvrir sa ville. Grecque mais née en Allemagne dans une famille d'immigrants, elle n'a mis le pied dans son pays qu'à l'âge de 12 ans lors des vacances. Repartie ensuite en Allemagne y faire une partie de sa vie, elle n'est revenue en Grèce que depuis une quinzaine d'années. Et c'est en allemand qu'elle me fait part de sa vision du rôle de l'Allemagne dans la crise actuelle. « Ce qu'Hitler n'a pas réussi à faire avec le 3e Reich, Merkel l'aura fait avec la crise ». Elle me dit combien le pays lui parait désormais soumis et vendu à l'Allemagne du fait de politiciens corrompus. Quid de la responsabilité de la France, de l'image de Sarkozy ? Elle rit et me répond : secondaire et ajoute-elle, Sarkozy est bien trop petit !

De sensibilité de gauche, elle insiste sur la responsabilité de la classe politique grecque toute entière mais décerne ses plus grandes attaques à Georges Papandréou (père) du Pasok (parti socialiste) qui pour elle est à la source de bien des maux. Le gouvernement actuel trouve-t-il quelque grâce à ses yeux ? « Ce n'est pas un gouvernement me répond-elle, c'est une équipe anti démocratique, imposée par Bruxelles, jamais élue par le peuple ». Certes mais des élections sont prévues pour le début mai. Elle me dit savoir déjà pour qui voter mais sans illusion. « La Grèce a besoin d'une nouvelle génération d'hommes et de femmes politiques mais celle-ci est cruellement absente ».

 

Les rues de Salonique sont animées et pleines de jeunes. Beaucoup étudient dans les diverses universités de la ville. Mais pour quoi faire ? Anda me répond : « émigrer s'ils en ont les moyens. En France, en Allemagne, au Canada, en Australie. Ce ne sera pas la première fois pour les Grecs, ni la dernière... » Il fait beau mais une partie des cafés en bord de mer est presque déserte. Avant la crise « il était impossible de trouver une place. Mais là... Non seulement les salaires baissent, mais les prix augmentent ».

Nous prenons un café, 4,50 € le café, le prix sur les Champs Elysées ! Notre promenade se poursuit. L'impression de la veille se confirme : de très nombreux magasins situés sur les artères les plus commerciales sont fermés et selon Anda ce n'est qu'un début .... Pour changer de sujet, elle me questionne sur la Macédoine et sur ce que pensent les Français de ces « gens de Skopje » qui veulent nommer leur pays Macédoine alors que tout le monde sait que la seule Macédoine est grecque, qu'Alexandre le Grand parlait grec et que les Slaves ne sont arrivés que plusieurs siècles après JC au nord de ce territoire sans même avoir de langue écrite ! Je la navre en lui disant qu'en France c'est tout sauf un sujet de discussion, que la plupart des Français ignorent tout de cette dispute voire de l'existence même de ce pays et que Macédoine évoque pour nous bien plus un mélange de légumes ou de fruits ! Rires encore...

 

Pas payés depuis deux mois

Elle me parle ensuite de son travail dans une organisation para publique. Elle n'a jamais pu exercer son diplôme de professeur d'histoire et a fait toutes sortes de petits boulots dans le passé. Aujourd'hui elle s'occupe de l'organisation de réunions, conférences et séminaires. C'est un job à temps plein, payé 1000 € nets par mois, qui lui plaît bien. Dommage qu'elle et ses collègues ne soient pas payés depuis deux mois déjà. Et quand recevra t-elle son prochain salaire ? Elle lève les bras au ciel. Plus tard, elle me fera jurer de ne jamais répéter ce qu'elle m'a dit sur ces non paiements de salaires.

Ceci est-il particulier à son organisation ? Non me dit elle, beaucoup sont dans ce cas. Mais nos chefs ne veulent pas qu'on en parle... Et puis ajoute t-elle, ici à Salonique, deuxième vile de Grèce, on se sent assez délaissés. Les jeunes vont tous à Athènes, là où va tout l'argent, où arrivent tous les investissements, et les politiques locaux n'ont rien fait pour rééquilibrer les choses. Le soir, les cafés semblent plus fréquentés, par contre la plupart des restaurants sont vides ou presque. Su le chemin du retour je tombe sur une affiche annonçant des concerts. Au centre cette inscription « Catastroïka - privatization goes public ».

 

Le lendemain départ pour Athènes. On m'avertit par mail qu'on viendra me chercher à l'aéroport car le métro est en grève pendant 4 h ! Lorsque j'arrive à Athènes, la personne qui m'attend me demande immédiatement si je préfère Salonique à Athènes. Je botte en touche. Le soir je retrouve une vieille connaissance. Georges Kouloulès, professeur de droit du travail qui a longtemps enseigné en France, à Strasbourg puis à Paris, avant de revenir à l'université d'Athènes puis à la fin de sa carrière de présider l'office national d'arbitrage et de médiation des conflits collectifs. Je ne l'avais pas vu depuis des années et je lui rappelle sa réaction et celle de ses collègues grecs quand, en 1998, je leur avais proposé de monter projet européen sur les restructurations : ils m'avaient tous dit que ce n'était vraiment pas le sujet en Grèce et que si restructurations il devait y avoir, cela devrait concerner l'ensemble du pays ! Quatorze ans après nous y sommes !

 

Seuls les salariés et les retraités paient des impôts

Lui aussi pointe la responsabilité de Georges Papandréou-père. Mais, me dit il, ce comportement vis-à vis de la dette publique n'a t-il pas été le fait de tous les pays industrialisés, USA en tête ? La Grèce n'a fait qu'imiter les autres, sans jamais remettre en question ses habitudes. Il en va ainsi de l'évasion fiscale : les deux grands partis de droite et de gauche n'y ont jamais touché. Résultat : seuls les salariés et les retraités paient des impôts alors que les 30% d'indépendants et d'entrepreneurs.... La crise actuelle pèse d'abord sur ceux qui payaient déjà ! Et les réformes très récentes vont être longues à se mettre en place. Des espoirs dans les futures élections ? Il rit. Le gouvernement transitoire actuel est constitué de gens de la vieille classe politique. Et la relève n'est pas là. Sur le papier, les quatre partis de gauche ont à eux seuls la majorité mais semblent tout à fait incapables de s'entendre.

Et du côté des syndicats ? Il est sceptique. Divisée entre de multiples courants politiques antagonistes, la grande confédération GSEE ne semble guère en mesure de se faire entendre. Le pays semble tétanisé, la population déprimée et nul ne sait ce que la colère intérieure des gens peut produire. Je lui rapporte les propos que m'as tenus Anda à Salonique. « Merkel, c'est sûr on ne l'aime pas, mais de là à parler du 4ème Reich... » La Macédoine ? A vrai dire, il s'en fout un peu. Par contre l'avenir de l'Europe le préoccupe. Car pour lui la crise a révélé tous les défauts de la construction européenne, son évident manque de solidarité, sa dimension sociale précaire, son absence de projet d'avenir.... Catastroïka donc ? Ce mot le fait sourire. Il n'y avait pas pensé, mais dit-il, « c'est bien vu ! »

 

Le lendemain, nouvelle conférence à Athènes au sujet du lien entre santé et restructurations. Nouvelle brochette d'officiels, nouveaux discours... Avec près d'une heure de retard, nous entrons dans le vif du sujet. Le public semble plus réceptif. A la pause, un médecin du travail m'interpelle en français : il paraît que vous recherchez des médecins du travail en France ? Ici c'est à peine un métier. Puis deux femmes se présentent: elles sont élues du personnel dans un comité de sécurité de la grande compagnie de télécoms, désormais privatisée et rachetée par Deutsche Telekom. Elles me disent avoir apprécié nos interventions, qui leur ouvrent des portes. Mais le pays est si lent à changer et tous ces hommes qui ne veulent pas laisser de places aux femmes...

La conférence reprend et une représentante de la Commission Européenne se joint au débat. Au milieu de son intervention elle dit tout d'un coup que la première mesure de sécurité est de maintenir un revenu à chacun. Murmures puis cris dans la salle. Certains rappellent qu'ils ne sont pas payés depuis plusieurs mois. Les traducteurs arrêtent de traduire. La présidente de séance en appelle au calme. Les débats reprennent. Comment agir sur la santé-sécurité dans des municipalités en pleines réorganisations et aux moyens si pauvres ? Il n'y a guère de réponse. On attend des moyens du gouvernement qui en attend de Bruxelles....
La conférence se clôt. Un métro ponctuel et rapide m'amène à l'aéroport. L'avion pour Paris est loin d'être plein. Mon voisin me dit : voilà un autre signe et... ce n'est qu'un début.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : drise de l'euro, Grèce, austérité, chômage, restructurations, Claude-Emmanuel Triomphe