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Photographie : quand des salariés s'exposent

par Thomas Bilanges, Claude Emmanuel Triomphe - 16 Janvier 2015

Le photographe Thomas Bilanges a eu l'idée un jour de proposer à chacun des membres du personnel du musée Carnavalet de choisir une oeuvre dans les collections du musée. Il en a tiré 180 dyptiques impressionnants et dont l'impact a été très fort pour les personnes comme pour l'établissement. En compagnie du consultant Hervé Chavas, il s'explique dans Metis sur le sens et l'impact de ce travail.

 

Musée CarnavaletComment vous est venue l'idée de ce travail au musée Carnavalet ?

Thomas Bilanges : Lors de ma toute première visite au musée Carnavalet, j'ai été fortement impressionné par une curieuse correspondance qui reliait les agents du musée et les œuvres qu'ils surveillaient. Comme ce musée me paraissait littéralement « habité » par les gens qui y travaillaient, cette première impression visuelle est restée longtemps gravée dans ma mémoire pour que je décide de la réaliser en images photographiques. Et comme j'avais été embauché en contrat pour 3 ans au sein du Service des publics du Musée, cette idée a pu prendre forme. Je voulais d'abord photographier les gardiens et les conservateurs qui participaient chacun à leur façon à la protection des œuvres mais, suite à un entretien avec la conservatrice du Département des photographies nous avons étendu la campagne photographique à tout le personnel. Je m'étais fixé comme seuls impératifs que chacun choisisse un portrait, dans les collections visibles au public ou dans les réserves, peu importe son support peinture, dessin, sculpture, photographie mais il fallait que ce soit un portrait ...Une seule exception: une personne a choisi un chat mais c'était un chat tellement humain... Le deuxième impératif était la réalisation en argentique et en noir et blanc. Au final, c'est un travail qui s'est déroulé sur deux ans entre 2006 et 2008: prises de vues des personnes d'une part, et des œuvres choisies par elles de l'autre, tirages des photographies que je réalisais moi-même en les assemblant en diptyques. L'idée d'une exposition et d'une publication n'est venue qu'après pour se concrétiser finalement en 2012.

 

Les personnels ont-ils adhéré facilement au projet ?

TB : 190 personnes travaillaient au musée à l'époque et 182 ont accepté d'être photographiées. Certains refus s'expliquent pour des raisons religieuses ; d'autres personnes ne souhaitaient pas être photographiées car elles pensaient que c'était une commande du musée ou bien tout simplement elles ne s'aimaient pas en photo.

 

Une fois le travail réalisé, j'ai montré les premiers essais à la conservatrice et son assistante qui, une fois l'effet de surprise passé, ont complètement adhéré au projet. Même réaction quelque temps plus tard quand j'ai organisé une première projection de mon travail pour l'ensemble du personnel : un immense effet de surprise puis des réactions très fortes et variées (silence, étonnement, rires, commentaires à voix haute,...). Quand le moment de l'exposition (inédite à l'échelle d'un grand musée parisien) est venu 4 ans après, tous ont vus leurs visages présentés sur un immense mur, avec leur double en vis-à-vis et son collègue à côté, un gigantesque portrait de famille en quelque sorte, et les retours ont été très positifs, certains même émouvants.

 

Musée Carnavalet

Qu'est-ce que ce travail photographique révèle du travail des personnels ?

TB : Le choix du portait selon moi, c'est pour chacun de montrer en silence ce qu'il est aussi par ailleurs, hors de sa vie au boulot. Il montre un aspect de lui qu'il revendique, qu'il souhaite partager avec les autres et qui n'est pas forcément son être social mais une autre part de son être : intime, familial, amoureux, artistique,...D'autres diptyques révèlent des rapports différents au travail : soit parce que l'agent administratif a ce tableau, dans lequel il a choisi le portrait, dans son bureau, tous les jours et sous ses yeux, et ce visage lui est devenu familier, soit comme ouverture vers un dehors, le choix du portrait agissant alors comme une fenêtre vers le monde dans un univers clos et répétitif : les salles d'un musée. D'une manière générale, ce qui m'intéresse en photographie, ce sont les rapports que les êtres humains tissent avec leur environnement professionnel, social, intime, politique,... Le travail en fait partie, il est un révélateur formidable des relations humaines et la photographie est un médium puissant pour tenter d'en rendre compte, d'essayer de montrer ce qui n'apparaît pas immédiatement.

 

Est-ce que cet événement a eu un impact sur le climat social du musée ?

TB : Je ne suis pas très bien placé pour en parler, ce n'est pas à moi de le dire, mais ce qui est sûr, c'est l'extraordinaire aventure humaine que j'ai connue et partagée à travers ce travail photographique avec ses surprises, ses émotions, ses tensions, ses difficultés. J'ai eu la chance de connaître un musée à un moment où la cohésion était très forte, avec de grands moments collectifs organisés par le personnel et, bien sûr, complètement indépendant de cette campagne photographique.

 

Hervé Chavas : Mes entretiens avec la conservatrice du musée et son adjointe, pour les besoins d'une recherche universitaire, ont clairement montré que ce travail a eu un impact indéniable, qui s'est prolongé jusqu'au moment de l'exposition, les modalités d'accrochage des diptyques témoignant de l'existence d'une vraie communauté de personnes. Surtout, ayant eu l'occasion de déambuler avec Thomas Bilanges dans les couloirs du musée ces derniers mois au moins à deux reprises, j'ai constaté l'étonnant mouvement de sympathie qu'il soulève et qui se diffuse dans les salles, qui ne peut à l'évidence qu'être la remémoration d'une période de grande respiration et d'étonnante ouverture.

 

Ce type d'initiative a-t-il fait des « petits » ailleurs ?

TB : La conservatrice a beaucoup parlé de ce travail autour d'elle et auprès de différents musées dans le monde au gré de ses voyages ; elle a aussi cherché à faire circuler cette exposition mais pour l'instant sans succès... Vies-à-vis a pour ma part ouvert des voies d'exploration de nouvelles idées photographiques.

 

HC : Je présente régulièrement les diptyques de Thomas Bilanges dans des séminaires de formation managériale, et c'est précisément dans ces moments-là que l'on constate que son travail se poursuit et en fait naître d'autres, sans qu'on le sache vraiment et en prenant sûrement bien d'autres formes. La parole se libère et des espaces de réflexion, jusqu'alors fermés à la gestion des ressources humaines, s'ouvrent tels la légèreté, la distance, la lenteur, le silence,... Ce même phénomène de saisissement se produit d'ailleurs dans les colloques universitaires, lorsque Thomas Bilanges et moi-même présentons conjointement les diptyques, ne serait-ce que parce que nous sommes très loin des incontournables communications de 15 minutes sous format power point.

 

En tant que consultant, quelles relations voyez-vous entre art et travail ? Comment réagissent vos interlocuteurs dans les entreprises ?

HC : Mon travail est indissociable de la réflexion artistique, ce qui me conduit souvent à faire le lien, avec mes interlocuteurs dans les entreprises et les administrations, entre gestion et fiction des ressources humaines, en pensant à Claude Simon, un des pères du Nouveau Roman, pour qui, « chaque fois que le monde est dit de façon un peu différente, que ce soit par la science ou les arts, il se transforme* » . Et pour ne prendre qu'un exemple, celui des entretiens de performance ou d'évaluation, saturés de signifiants, centrés sur la mesure et sur des ‘'check-list'' de savoirs, savoir-faire et savoir-être, ils ne sont trop souvent que des ‘'figures imposées'', simplifiées et désincarnées. Précisément, Thomas Bilanges témoigne que chaque salarié ou fonctionnaire, quel qu'il soit et à quelque niveau hiérarchique qu'il se situe, a son propre ‘'musée imaginaire''. L'artiste ‘'au travail'' permet donc de régénérer ce formidable imaginaire créatif, individuel autant que collectif, que les entreprises et les administrations mettent bien souvent sous le boisseau.

 

* Mireille Calle-Gruber (dir.), Les Triptyques de Claude Simon ou l'art du montage, Presses de la Sorbonne nouvelle, p. 17

 

Pour un aperçu vidéo de l'exposition

Oeuvres et personnel de musée: le face à face

 

Crédit image : CC/Flickr/Kotomi_ & Musée Carnavalet

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Thomas Bilanges, Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : Thomas Bilanges, Hervé Chavas, Musée Carnavalet, photographie, gardiens de musée, artistes au travail, Vis-à-vies, créativité, performance entreprise, exposition, travailleurs, Claude Emmanuel Triomphe