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Plaine Commune, un laboratoire social

par Francis DUBRAC, Jean-Marie Bergère - 12 Septembre 2016

- A lire en parallèle avec l'article « Un revenu contributif à Plaine Commune » -

 

Francis Dubrac me reçoit dans les locaux de l'entreprise de travaux publics qu'il dirige. Nous sommes à deux pas du Stade de France, de la Cité des Francs-Moisins à Saint-Denis et de celle des 4000 à La Courneuve. Pour lui, chef d'entreprise et Président de Plaine Commune Promotion, l'expérimentation d'un « Revenu contributif » (cf. article dans Metis « Un revenu contributif à Plaine Commune ») sur le territoire de l'agglomération n'a pas encore démarré concrètement. Cela ne l'empêche pas d'y porter un regard favorable et de vouloir s'y impliquer, tant il croit à la vocation de laboratoire social de ce territoire. Notre rencontre m'a convaincu qu'outre cette position de principe, Francis Dubrac partage avec les promoteurs de l'expérimentation, quelques convictions d'autant plus fortes qu'elles sont ancrées dans une riche expérience au service du territoire.

 

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Crédit image : Les P'tea potes

 

Premier constat, des emplois disparaissent. Au nord de Paris la plus grande zone industrielle d'Europe a perdu ses usines. Le tertiaire domine maintenant, mais il n'offrira pas d'emplois en nombre aussi important. Francis Dubrac préconise, à rebours de la pensée dominante, de réfléchir sérieusement aux possibilités qu'une réduction du temps de travail offrirait pour que plus de personnes en ait un. Il faut aussi réfléchir autrement à la solidarité et aux modalités de distribution des revenus, en prenant par exemple en compte les coûts réels du chômage, en termes de santé, d'éducation ou de délinquance : « Qu'a-t-on gagné lorsqu'on a supprimé les emplois de poinçonneur dans le métro pour y embaucher des vigiles ? »

 

Deuxième point : « percevoir un revenu pour rester à la maison, ça n'a aucun intérêt ». Non parce qu'on craint les méfaits de l'oisiveté ou de l'assistance, mais parce que c'est l'activité, le travail, l'engagement, qui permettent de « montrer ce qu'on sait faire », qui permettent de « mettre un pied à l'étrier », qui permettent d'apprendre et de progresser.

 

Troisième point : il est nécessaire d'imaginer des activités nouvelles. Francis Dubrac cite en exemple les emplois jeunes dont l'ambition initiale était de créer « de nouveaux emplois, de nouveaux services ». Il n'est pas possible de les définir à l'avance et c'est pourquoi une période expérimentale est nécessaire. On peut imaginer du travail dans le tourisme « faire découvrir Saint-Denis, guidés par ceux qui y habitent ». Il serait utile de mieux accompagner des jeunes tout juste recrutés pour que la période d'intégration soit une période réussie, positive. Francis Dubrac sait de quoi il parle. Il recrute dans les cités voisines ceux qu'il compare à des chevaux un peu fous, « qu'il faut attraper au lasso », mais qu'on ne fait pas progresser en leur donnant des « coups de pied au cul ». L'exemple des personnes recrutées dans le cadre des clauses sociales montre l'importance de ce suivi pour transformer une mise au travail en un premier pas vers une intégration professionnelle et sociale, intégration qui demande autant d'efforts et d'intelligence aux recrutés qu'à ceux qui les accueillent et les encadrent. Ces réflexions rejoindront-elles celles sur le travail contributif et le revenu associé ? C'est aussi cela que l'expérimentation devra explorer.

 

Bernard Stiegler insiste sur la nécessité de mener cette expérimentation avec le territoire (et non sur le territoire, voire « Un revenu contributif à Plaine Commune »). Les chercheurs et les doctorants mobilisés ne pourront rien sans les acteurs économiques, sociaux et politiques. Aux côtés de Patrick Braouezec, Président de l'Etablissement public Plaine Commune, Francis Dubrac peut être une personnalité clé de cette expérimentation. Ces deux là étaient faits pour se rencontrer et pour s'entendre. Francis Dubrac dirige l'entreprise créée à Saint-Denis par son grand-père, venu tout droit de son Limousin natal pour paver les rues de Paris, pendant que la grand-mère de Patrick Braouezec migrait des Côtes-d'Armor à l'instar de ces Bretons « républicains » (les prêtres bretons orientaient leurs fidèles du côté de Montparnasse ! ) attirés par les emplois dans l'Usine à gaz - qui occupait au début du 20e siècle le site de l'actuel Stade de France - formant la première vague d'immigration dionysienne. Aujourd'hui à Saint-Denis l'avenue du Stade de France croise la rue des Bretons. Francis Dubrac me raconte cette histoire pour mieux me faire partager sa conviction que la Seine-Saint-Denis est depuis longtemps un laboratoire social, une machine à intégration. C'est avec tranquillité qu'il évoque la cohabitation de 135 nationalités, mais avec un visible agacement l'affirmation de Jean-Pierre Chevènement selon qui « il y en a une qui a quasiment disparu ».

 

Leur rencontre se fera en 1992 alors que Patrick Braouezec, nouveau maire communiste de Saint-Denis cherche des partenaires dans les milieux économiques. A l'époque les locaux de ce qui ne s'appelait pas encore le MEDEF étaient entourés de grilles pour empêcher la CGT de les attaquer. Son prédécesseur à la mairie, le communiste Marcelin Berthelot, lui conseille d'aller voir Francis Dubrac. Il a connu son père dans la Résistance. Ce combat commun vaut toutes les recommandations et permet de mettre entre parenthèses la « lutte des classes ». La confiance entre les deux hommes vient de loin.

 

Depuis ce sont les projets qui les réunissent. Plaine Commune promotion réunit 300 entreprises, beaucoup plus que le MEDEF et la CGPME sur ce territoire composé de 9 communes. Des PME comme l'entreprise Dubrac-TP (330 salariés), mais aussi les représentants des grandes entreprises récemment installées à proximité du Stade de France, la SNCF, SFR, Orange, Generali, par exemple. La construction du Stade a permis de négocier la couverture de l'autoroute A1 qui auparavant coupait Saint-Denis en deux, de lancer des programmes de modernisation de l'habitat et entraîné la création de gares sur les lignes B et D du RER. Les élus ont compris qu'il fallait mobiliser les forces économiques pour faire de ces infrastructures des arguments pour l'implantation de nouvelles entreprises. C'est l'honneur de quelques chefs d'entreprise d'avoir répondu présent et d'avoir accepté de « travailler avec les cocos » pour le dire avec les mots de Francis Dubrac.

 

Ces deux-là partagent une même conception d'un engagement sans dogmatisme et en assument les conséquences. Patrick Braouzec a fait partie des refondateurs au PCF et s'en séparera. Francis Dubrac sera quant à lui exclu du MEDEF en 2013, alors qu'il présidait le MEDEF local, avant de le réintégrer récemment. Ils sont tous les deux, à leur manière, des dissidents, des esprits libres toujours prêts à faire un pas de côté, ouverts aux propositions nouvelles. L'expérimentation de revenu contributif ne pouvait sans doute pas trouver de meilleurs partenaires. Ni de plus exigeants sans aucun doute.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Francis DUBRAC, Jean-Marie Bergère

Mots clés : Plaine Commune, expérimentation, revenu contributif, stade de France, laboratoire social, Patrick Braouzec, Francis Dubrac, Jean-Marie Bergère

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