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Pologne : vers une nouvelle vague de "plombiers" ?

par François Gault, Varsovie - 14 Décembre 2010

frontiere pologne

Réservoir de main d'œuvre pour de nombreux pays de l'Union Européenne, la Pologne va enregistrer une nouvelle et puissante vague d'émigration, avec l'ouverture des marchés du travail allemand et autrichien, le 1er mai 2011.

 

Proximité géographique, salaires et niveau de vie élevés, connaissance du marché du travail : l'Allemagne est la destination préférée des travailleurs polonais qui émigrent. Pour Krystyna Iglicka, économiste et démographe, expert en politique de migration, cette nouvelle vague représente un grand défi.

 

Avec l'ouverture des marchés du travail allemand et autrichien, le 1er mai 2011, que va-t-il se passer en Pologne ?

En Allemagne, le marché du travail est fermé depuis 2004. Pourtant, aujourd'hui, c'est le deuxième pays d'Europe d'accueil des Polonais. En 2004, ils étaient 200 000. En 2008 : 490 000. En 2009, en pleine crise économique: 415 000. En cinq ans, leur nombre a doublé.
En réalité, les Polonais ont profité de l'ouverture du secteur des services. Grâce à l'auto-embauche, ils ont créé leurs propres entreprises unipersonnelles et ont pu travailler en toute légalité. A partir de mai 2011, ces PME embaucheront d'autres Polonais : on fera venir les familles, les copains, les voisins... Chaque communauté se comporte de cette façon.

Avec cette nouvelle vague d'immigration, l'Allemagne espère la venue de spécialistes diplômés. Mais ce sera surtout une main d'œuvre peu qualifiée qui arrivera : électriciens, maçons, aides-soignants, infirmières... Aujourd'hui déjà en Allemagne, avec l'ouverture du marché de l'emploi en perspective, l'ambiance est très accueillante pour les Polonais ! On leurs propose l'apprentissage gratuit de la langue, des études professionnelles, une bourse de 700 euros pour les jeunes, des stages en entreprises... J'appelle cela le drainage du marché du travail polonais !.

 

Pour ceux qui rentrent au pays, n'y-a-t-il pas un « choc culturel du retour », qui les incite à repartir ?

Ce choc existe en effet. La majorité des émigrés polonais habitaient des petites villes, voire des villages... Pendant quelques années, ils ont travaillé dans des grandes villes, comme Londres ou Dublin. À leur retour au pays, ils constatent qu'il n'existe aucune vie culturelle dans leur petite ville et qu'après 20 heures, il n'y a rien à faire : tout le monde dort. Ils se sentent trop à l'étroit. Alors, en effet, ils veulent repartir.

Qui plus est, les salaires trop faibles en Pologne ne les intéressent pas. Ils savent qu'ils peuvent gagner davantage... Ils veulent fonder une famille, avoir des enfants, et ils pressentent qu'ils n'y arriveront pas dans leur pays. Ils se sentent déjà citoyens de l'Europe et ils ont conscience que l'Europe peut leur offrir plus... Donc, lorsque l'on parle de 400 000 nouveaux Polonais qui vont émigrer en Allemagne en mai prochain, j'estime que ce sera beaucoup plus !
Cela ne poserait pas de problème, si les immigrés venus d'autres pays avaient envie de travailler et de vivre en Pologne. Or, c'est loin d'être le cas ! Notre pays attire bien peu les immigrés et ceux-ci considèrent le plus souvent la Pologne, comme une passerelle pour l'Ouest...

 

Quelles seront les conséquences économiques et démographiques de la vague d'émigration 2011 ?

On sait qu'en 2050, les Polonais seront 31 millions au lieu de 38 millions aujourd'hui. Pour la Pologne, les conséquences risquent d'être très graves. Par exemple pour financer les retraites. Actuellement, un Polonais travaille pour un ou deux retraités. Dans 30 ans, il devra travailler pour 4 retraités. Donc, pour lui, travailler dans son propre pays ne sera plus rentable. On aura alors de nouvelles vagues d'émigrations et pas assez d'immigrés pour les compenser...
Pour le marché du travail polonais, ce sera pire qu'en 2004. Jusqu'à présent, d'une certaine façon, nous procédions à une exportation du chômage. Maintenant, nous exportons des Polonais qui ont un emploi. En 2004, le chômage était de 25%. Aujourd'hui, il est de 12%. Autre conséquence : un marasme plus important touchera les régions pauvres du pays. Dans la région de Opole, par exemple, on voit déjà des communes vidées de leurs habitants, des familles séparées, et une décroissance démographique permanente. Continuer sur cette voie serait le pire scénario qui puisse nous arriver ! A partir de 2011, ce sera un grand défi pour la Pologne.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : François Gault, Varsovie

Mots clés : immigration, émigration, Allemagne, Pologne, Krystyna Iglicka, François Gault