0

Pourquoi les protestations de rue ne marchent pas

par The Atlantic - 22 Juin 2015

Les protestations de rue sont au rendez-vous. De Bangkok à Caracas, de Madrid à Moscou, pas une semaine ne s'achève sans qu'une foule massive prenne le contrôle d'un espace public dans l'une des plus grandes villes du monde. Les motifs des protestations concernent des causes diverses : transports publics trop coûteux, mauvaise politique de l'éducation, destruction d'un espace vert, abus policiers... Les photos aériennes des marches anti-gouvernementales présentent régulièrement une foule intimidante réclamant le changement avec fureur. Mais, il est surprenant que ces mouvements n'aboutissent qu'à si peu. La fervente énergie politique mobilisée par les foules est extrêmement disproportionnée par rapport aux résultats de ces manifestations. Metis reprend, en le traduisant, un article publié par le site américain The Atlantic.

 

protest

Certaines exceptions notables sortent du lot : En Egypte, en Tunisie, et en Ukraine, les protestations de rue ont grandement contribué au renversement du gouvernement. Néanmoins, la majorité de ces mobilisations massives échoue à créer des changements significatifs en politique ou en politiques publiques. Occupy Wall Street en est un bon exemple. Né à l'été 2011, pas à Wall Street mais à Kuala Lumpur, le mouvement Occupy a vite pris de l'ampleur, et était déjà présent dans les places centrales de près de 2600 villes dans le monde. Le problème se situe à l'après-marche.

 

Les groupes participants n'avaient ni affiliation formelle l'un avec l'autre, ni hiérarchie claire, ni leader désigné. Mais les réseaux sociaux ont permis au mouvement de répliquer les méthodes de camping, de protestation, de levée de fonds, et de communication avec les médias, si bien que l'on retrouvait ces méthodes d'une place à une autre. On scandait le même message partout : il est inacceptable que la richesse mondiale soit concentrée entre les mains d'une élite d'un pourcent de la population, tandis que les 99 autres se démènent tant bien que mal. 

 

Un tel mouvement, massif, et d'apparence très organisé, aurait du avoir plus d'impact. Mais non. Dans les faits, les réponses du gouvernement consistent plus en une rhétorique apaisante qu'en des réformes politiques majeures. La réaction du Premier Ministre turc Recep Tayyip Erdogan aux manifestations en Turquie fut agressive, puisqu'il accusait l'opposition et les protestataires de comploter une conspiration contre lui. Il a donc essayé de bloquer Twitter et Youtube. Un mois avant, Erdogan remportait une grande victoire aux élections locales (mais il a depuis connu des déceptions aux élections nationales, NDLR).

 

Pourquoi? Comment autant de personnes motivées peuvent-elles réaliser si peu ? Une réponse se trouverait dans les résultats d'une expérimentation conduite par Anders ColdingJorgensen de l'Université de Copenhague. En 2009, il a crée un groupe Facebook pour protester contre la démolition d'une fontaine historique, StorkFountain. 10 000 personnes ont rejoint le groupe la première semaine ; après deux semaines, le groupe comptait 27 000 membres. En fait, il n'y avait jamais eu de plan de démolition de la fontaine. Jorgensen voulait simplement montrer à quel point il était facile de constituer un groupe majeur en utilisant un réseau social.

 

Dans le monde d'aujourd'hui, protester sur Twitter, Facebook, ou autres, attire sans aucun doute une foule importante, spécialement si c'est pour manifester contre quelque chose qui porte atteinte à des personnes, des lieux, ou des objets. Le problème se situe à l'après-marche. Il arrive que ces mobilisations aboutissent à des confrontations violentes avec la police, mais, plus fréquemment, il ne se passe rien. Derrière les massives protestations de rue, il n'y a que très rarement une organisation permanente capable de pérenniser le mouvement pour permettre le changement. C'est ce qu'a relevé Zeynep Yufekci, membre du Center for Information Technology Policy à Princeton University : « Avant Internet, le travail technique d'organisation de ce qui a trait à la mobilisation aidait à construire une infrastructure pour la prise de décision, et à élaborer des stratégies pour maintenir le mouvement. Aujourd'hui, les mouvements se constituent de manière autonome, souvent à leur détriment. »

 

Il y a une ingénierie politique puissante dans les rues de nombreuses villes mondiales. Cette ingénierie est en mouvement et produit une énergie politique tout aussi puissante. Mais, elle n'est pas connectée à d'autres engins, ce qui ne permet pas au mouvement de prendre vie. Le mouvement nécessite une organisation capable de transformer ces mobilisations en force de changement au niveau politique. Ainsi, il y a un besoin en réformes politiques majeures qui puissent donner de l'énergie autant aux idéalistes qui se sentent politiquement exclus, qu'aux professionnels dévoués au travail journalier de construction d'une organisation politique qui sait comment convertir une énergie politique en politiques publiques.

 

Comme nombre d'entre nous l'avons souligné, les réseaux sociaux peuvent aussi bien faciliter que miner la formation de mobilisations politiques effectives. Nous sommes conscients de la force des réseaux sociaux en matière d'identification, de recrutement, de mobilisation, de coordination des sponsors, et de levée de fonds. Mais nous savons aussi l'ampleur du click-civisme, et du slack-civisme, qui créent une illusion de bien-être et d'engagement par un simple click ou « like » sur une page Facebook, ou par un tweet incendiaire depuis le confort de son ordinateur ou de son téléphone portable.

 

Ce que l'on a observé ces dernières années relève d'une popularisation des marches de rue, démunies d'un plan pour ce qui se passe en aval de celles-ci, et pour maintenir les protestataires engagés et intégrés dans le processus politique. C'est la plus récente illustration de l'illusion dangereuse qui consiste à croire qu'il est possible d'obtenir une démocratie sans partis politiques, et que les protestations de rue basées sur les réseaux sociaux constituent le moyen de changer la société, plus que le serait une organisation politique soutenue.

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : The Atlantic

Mots clés : protestations, manifestations de rue, Turquie, Egypte, Occupy, Ukraine, Tahrir, Maidan, Erdogan , StorkFountain, Facebook, Twitter, politique