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Racisme au travail : un déni ordinaire

par Philippe Archias - 10 Mai 2013

L'échange se passe dans un hôpital public français entre un membre de l'équipe ASTREES venu enquêter sur la manière dont les syndicats prennent en charge les questions de racisme au travail et deux syndicalistes CFDT. Ceux-ci racontent ce que des propos très équivoques d'un cadre hospitalier à une salariée révèlent de nos stéréotypes, comment le management se réfugie dans le déni, comment la justice passe à côté comment l'action syndicale peine à déboucher .


racisme travail

 Vous dites qu'un cadre hospitalier a tenu des propos racistes à l'encontre d'une salariée ?
Oui, cela s'est passé dans le cadre d'une rencontre entre cadres et syndicat pour régler un problème d'organisation du travail lié à un état de grossesse. C.. la salariée enceinte, avait droit à une réduction d'horaire d'une heure. Le cadre voulait lui faire prendre son heure de grossesse le soir parce qu'il manquait du personnel alors qu'elle voulait la prendre le matin pour des raisons de transport. Nous avons discuté avec la directrice et avec la personne qui gère la crèche et la salariée a expliqué sa position. C'est alors que le cadre lui a dit : "mais vous de toute façon vous avez le stigma de l'esclavage". Nous avons dit à la direction que la cadre avait des propos inadéquats.

 

Comment avez-vous interprété le propos de ce cadre ?
Cela voulait dire: « tu te sens visée parce que tu es noire ». Elle se sentait harcelée parce qu'elle était noire. G... est alors intervenu, il était dans cette réunion en tant que représentant du personnel. Ils étaient trois à avoir entendu les propos. Face à eux, il y avait les deux cadres de la crèche.
Après ces propos, les choses ont été lâchées. C... a dit "oui, tu nous parles comme un maître". La directrice est intervenue pour dire à C... que ce qu'elle disait était inadéquat mais elle n'est pas intervenue pour commenter les propos tenus par le cadre. L'entretien s'est terminé par la validation de l'organisation du travail et des heures de grossesse en fin de journée. Ensuite C... a réfléchi et a dit qu'elle voulait déposer une plainte auprès du procureur de la République.

 

Le syndicat aurait pu en rester là ...
Non, G... a déposé aussi une "main courante" pour ce qu'il avait entendu. Vous voyez, les militants ils se mouillent. Il a dit que ce cadre non seulement avait dit ça mais qu'il l'avait entendu dire « les auxiliaires et les noirs sont limités dans cette crèche". Coutumier de ces propos, N.... a fait un rapport circonstancié. C'est quelqu'un à qui on peut faire confiance, elle s'engage beaucoup. Elle a envoyé son témoignage au directeur du groupe et au directeur de l'hôpital. Nous avons aussi fait un tract intitulé "les propos racistes n'engagent que ceux qui les profèrent" et nous avons été voir le défenseur des droits.

 

Vous avez voulu saisir la justice ?
Nous avons d'abord saisi le Défenseur des droits qui nous a dit qu'il aurait été intéressant d'en savoir davantage. "Il y a quelque chose mais il faudrait faire une étude plus poussée, plus fine" nous a-t-il expliqué. Il nous a dit qu'il fallait être précis, qu'il fallait trouver des preuves, qu'il y ait des propos explicites se rapportant à la race, à l'apparence, etc. Nous avons du mal à le prouver, de plus, la direction a soutenu ses cadres. Et lorsque nous avons trouvé des preuves, elles ont été niées. Les témoignages recueillis étaient les supports de ces preuves mais ils n'ont pas été pris en compte par quelqu'un qui est censé défendre les valeurs de la République. C'est très difficile. Nous avons ensuite saisi le procureur mais il n'y a pas eu de suite. Il os a fait savoir qu'il était trop occupé pour ce genre d'affaires. Nous avons également rencontré le président des prudhommes de Paris qui nous a dit que nous avions fait ce qu'il fallait.

 

Et en dehors des moyens judiciaires, qu'avez-vous tenté ?
Nous avons voulu discuter avec tout le monde, parce que nous nous sommes dit que nous n'avions pas fait tout ce qu'il fallait. Alors nous avons publié un tract qui a eu un drôle d'effet: les gens sont venus nous parler. Ainsi, nous avons appris à la crèche que les petits enfants des personnes qui n'étaient pas des cadres sup. étaient traités différemment, on leur offrait des activités différentes. Les gens se sont exprimés, même des ouvriers de la CGT. C'est alors que la DRH est venue nous dire qu'elle voulait négocier avec nous.

 

Que vous proposait-elle?
De négocier avec les cadres. Mais, est-ce qu'on négocie sur des propos racistes ? Nous avons finalement accepté. Nous avons été reçus par la DRH trois semaines après. Il s'est avéré que la personne qui avait tenu ces propos prétendait ne pas s'en rappeler et affirmait ne les avoir jamais prononcés. C'était une excuse détournée pour en finir avec l'affaire. Le directeur a fait trainer cette histoire de façon malhonnête. Alors que la règle doit s'appliquer à tout le monde, le directeur doit la faire respecter. Or il a étouffé cette affaire, comme si de rien n'était.

 

Vous vous sentez lâchés par le procureur et par le système de la République ?
Et par le système judiciaire ! Il faut que les règles de la République s'appliquent pour toutes les personnes. Le dossier était léger pour le procureur et la justice a classé l'affaire sans suite. Il n'y avait pas de raison de se gêner. Nous voulions que la loi soit fortement rappelée de façon écrite, qu'une note sur la réglementation soit envoyée. Le directeur a considéré cette affaire comme étant une affaire banale. La directrice de la crèche nous a dit que nous avions fait un montage, une manipulation. La victime s'est retrouvée accusée, c'est terrible ! Nous avons le sentiment d'être en pleine zone de non droit.


 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Philippe Archias

Mots clés : racisme, travail, syndicat, CFDT, justice sociale