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Ras-le-bol du pessimisme !

par Danielle Kaisergruber - 16 Octobre 2016

danielle kaisergruber

Ou d'un ton apocalyptique adopté dans les sciences sociales, du moins celles qui traitent de l'économie et de la société contemporaine. Quelques ouvrages récents en témoignent. Leurs auteurs, tous chercheurs en sciences sociales, parfois dans de belles et prestigieuses institutions de recherche, se transforment en Cassandre, en imprécateurs, voire en guerriers vindicatifs cherchant à éliminer ceux qui ne pensent pas comme eux.

 

Faut-il, au motif d'un débat sur le statut de la science économique, débat qui est aussi vieux que l'économie elle-même, traîner plus bas que terre ceux qui ne raisonnent pas comme vous, ou n'utilisent pas les mêmes méthodologies. On aura reconnu ce fameux livre Le Négationisme économique dont le sous-titre est tout de même « et comment s'en débarrasser ». Quels que soient les mérites et les résultats (souvent convaincants bien que partiels et faisant rarement système) des expérimentations aléatoires que pratique l'économie expérimentale, on ne peut en déduire que tout le reste est à combattre. Certains des articles du dossier « Revenu universel » de Metis sur les expérimentations actuelles du revenu universel en Finlande et aux Pays-Bas (Utrecht) donnent une bonne idée de ces méthodes et de leurs limites.

 

D'où vient ce ton apocalyptique et ce vocabulaire guerrier, si ce n'est des « formes » médiatiques que prend si facilement le débat public de nos jours : vaincre, gagner lors de « duels » qui se doivent d'abord de réduire à deux le nombre de protagonistes, éliminer des candidats (à toutes sortes de choses...), mettre en soupçon, noircir, condamner. Comme dans les séries télé ou la téléréalité. Passions collectives déraisonnables pour les processus d'élimination.

 

Christophe Guilluy use de plus en plus de ce procédé, bien que de manière moins caricaturale : il s'agit là de produire les formules dont on sait qu'elles seront reprises par les journalistes et feront des titres provocateurs. Les travaux sont intéressants, certaines des déductions sont convaincantes même si elles mériteraient parfois d'être nuancées en s'appuyant sur d'autres sources. Mais le message global est simplifié à l'extrême : le déclin irrémédiable des classes moyennes/populaires en périphérie des grandes villes ou dans les petites villes autrefois industrielles. Ca tombe bien : il y a comme une résonnance avec la situation américaine...ou avec les cartes des votes extrémistes...On use du vocabulaire de la famille, ce sont des catégories sociales « abandonnées », « délaissées », comme si l'Etat était un père (ou une mère) tutélaire qui devait prendre soin de tous ses enfants, un par un. Est-ce le rôle d'un chercheur que de gommer toutes les différences, selon les familles et leur histoire, les territoires et leurs traditions de solidarité ou non, les cultures, le patrimoine culturel, les liens et les ressources ainsi créées.

 

Le mérite du livre de Louis Chauvel - qui n'est pas du tout à mettre sur le même plan que celui de Cahuc et Zylberberg -, est de faire toute leur place aux inégalités générées par le patrimoine et d'analyser dans le temps au travers d'une grande masse de données statistiques les inégalités entre générations. Mais pourquoi diable adopter ce ton mélodramatique : je suis le seul à voir que nous allons dans le mur, vous ne voulez pas voir le réel, nous courons tous à la catastrophe...Christian Baudelot qui a fait pour le site La Vie des Idées une belle critique du livre La Spirale du déclassement, Essai sur la société des illusions, regrette que Louis Chauvel emprunte ce rôle de prédicateur et de Cassandre forcené et menaçant.

 

Il est plutôt bien, pour tous les citoyens et pour la qualité du débat public, que les chercheurs en sciences sociales soient présents dans les médias, mais qu'ils nous épargnent d'adopter les formules simplistes des journalistes ou des politiques (souvent les mêmes d'ailleurs), qu'ils jouent leur rôle modeste, mais exigeant de chercheurs. Faute de quoi, le bruit médiatique permanent des formules reprises à l'envi, vient renforcer et alimenter ce pessimisme dont de nombreux observateurs, surtout dans d'autres pays, nous disent qu'il caractérise de plus en plus la France. La perception des réalités françaises par les Français est très loin des faits et de leurs éventuelles mesures : tel est le constat fait par France Stratégie dans le récent rapport « Lignes de faille, une société à réunifier » à partir de données INSEE, EUROSTAT et CREDOC. A toujours mettre l'accent sur le négatif, à ne voir que certains problèmes, à goûter les délices de ce qui ne va pas (même si la plupart du temps les constats sont justes), on finit par devenir incapable de construire une vision à peu près correcte de la société française. Avec ses failles, ses inégalités (lire l'entretien ci-après avec Philippe Meirieu), mais aussi ses PME dynamiques qu'il faudrait davantage prendre en considération, ses solidarités quelles soient nationales/redistributives ou locales, ses initiatives, et au bout du compte sa grande résilience.

 

Il est alors facile de proposer, face à des constats caricaturaux, des mesures radicales (voir la mode du mot « choc » !), parfois même des mesures d'un autre temps, et qui risquent bien d'être à contretemps. Ainsi, tandis que l'OCDE, ou le FMI, que l'on ne peut soupçonner « d'hétérodoxie économique », n'hésitent plus à recommander certaines mesures de type post-keynésiennes (investissements publics dans la recherche et l'innovation, la qualification des salariés, travaux d' infrastructures, investissements publics dans le numérique), le débat télévisé « des sept » de la primaire de la droite et du centre a dessiné, certes à plusieurs voix, mais très convergentes, un vaste chantier économique de choc thatchérien comme remède à des maux qu'aucun d'entre eux (elles) n'a analysés. Il est vrai que les règles du jeu télévisuelles interdisaient la notion même d'argumentation, c'est-à-dire de débat (voir le dossier de Metis, Les droites et le travail).

 

Ce serait peut-être cela l'économie expérimentale : transformer les citoyens en cobayes, les lois et les politiques publiques en « prescriptions » médicales, et la recherche en champ de bataille sans foi ni loi. Il y a mieux à faire.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Danielle Kaisergruber

Mots clés : Pessimisme, sciences sociales, Le Négationnisme économique, Christophe Guilluy, Louis Chauvel, débat public, médias, inégalités, Danielle Kaisergruber

 
 

Réactions

  • 17/10/2016 12:41

    par Louis Chauvel

    Oui, les inégalités progressent en France ! Méfions-nous des rapports lénifiants qui contribuent à dissimuler le déclassement systémique concentré sur les jeunes générations et une situation sociale insoutenable La lecture du dernier rapport de France Stratégie (Le Monde du jeudi 13 octobre) pourrait bien donner des armes aux complotistes, ces gens pour qui les élites, les experts, voire l'ensemble du monde des bobos, se seraient entendus pour étouffer tout débat sur l'état de la société. Le " plan " – c'était naguère son nom – réutilise une de ses vieilles -recettes de rhétorique : pour tordre le cou aux " idées reçues ", il met en contraste les erreurs de perception du peuple avec les vrais chiffres. Le noir pessimisme ambiant, celui de l'opinion, serait une erreur systématique de perception d'une rose réalité. En effet, nos concitoyens, dans les sondages, parlent d'inégalités choquantes, en hausse considérable, d'un sentiment de déclassement inédit dans son intensité, une large majorité affirmant vivre moins bien que ses parents au même âge, dans la peur du chômage, de la pauvreté et de la mort. Au contraire, les auteurs du rapport, en choisissant d'une façon étrange leurs références -bibliographiques et les données, loin de ce que nous apprécions dans le débat scientifique, tentent de montrer que la société française va objectivement bien. Elle reste une société de classes moyennes stables, économiquement homogène, une des plus égales au monde par ses inégalités économiques, où l'ascension sociale est encore possible, sinon plus fréquente que naguère, dans un contexte où les emplois restent assez protégés pour considérer les risques de licenciement comme relativement négligeables – 8 % des ouvriers, 2 % des cadres -seront au chômage dans douze mois –, dans un contexte où la courbe de la création d'emplois se redresse. Le pessimisme serait donc une pathologie mentale. Tout cela serait très beau, si en définitive la réalité objective convoquée par les experts d'Etat n'était en parfait décalage avec ce que montre l'analyse des faits sociaux, établis sur plusieurs décennies, ceux que des chercheurs disposant de la liberté académique travaillent à faire reconnaître depuis des années. L'analyse du redressement de la valeur du patrimoine – la " repatrimonialisation " montre la sous-évaluation massive des inégalités évaluées par le seul revenu. Le cœfficient de Gini - mesure statistique qui permet de mesurer des disparités dans une population donnée - français bondirait de quatre points, de 33 % à 37 %, rien qu'en considérant ce que l'on sait des gains patrimoniaux depuis quinze ans. Ainsi, notre inégalité serait supérieure à celle de -l'Allemagne et nous nous éloignerions rapidement des pays scandinaves. Les ménages à la recherche d'un logement plus spacieux savent que deux bons salaires ne suffisent plus à se -loger confortablement. La croissance molle du pouvoir d'achat pourrait dissimuler un véritable appauvrissement si l'inflation tenait mieux compte de l'immobilier. Les " vrais gens " savent que la hausse des salaires est pathétique en regard des besoins réels : dans Paris comme dans les grandes villes de région, il faut toujours plus pour maintenir le même confort et travailler trois fois plus longtemps pour rembourser le même bien que ses parents, ce dont résulte le déclassement résidentiel. Ce sont là des moyennes trompeuses qui dissimulent un déclassement systémique concentré sur les jeunes générations, la convergence de plusieurs catastrophes, celle du chômage et des bas salaires, de l'inflation des diplômes, de la crise patrimoniale de l'immobilier, de la déflation de l'Etat-providence, des réformes dissymétriques des retraites, pour en rester à une liste sélective. Diagnostic erroné Devant ce sombre tableau, nous sommes frappés par les difficultés à élaborer un diagnostic fondé et partagé. Il faut reconnaître néanmoins une grande avancée : alors que voilà vingt ans nous étions peu nombreux à -montrer comment la société française sacrifiait sa jeunesse, France Stratégie fait maintenant son miel des décalages de condition d'existence des juniors et des seniors, en " découvrant ", on se demande où, la gérontocratie politique en panne d'avenir qui s'est installée à l'Assemblée nationale et ailleurs. Tous ensemble, nous reconnaissons ainsi que, sans le soutien que les seniors procurent à leur progéniture, sans les dons et les avances d'héritage, la situation serait -socialement insoutenable. Et elle le devient pour ceux qui n'ont rien à espérer de leurs ancêtres. Espérons qu'il ne faudra pas attendre 2036 pour voir reconnu le diagnostic de déclassement systémique dont la société française est victime. Le temps ne joue pas en notre faveur : les crises de 1975, 1984, 1993, 2000, 2008… montrent que l'horloge des cycles de Juglar - de huit à dix ans - est précise. Le cercle vicieux de la non-reconnaissance des faits, et donc de l'impossibilité d'y répondre, en renforce la violence. Faut-il que la situation soit si mauvaise pour que l'équipage cherche ainsi à nous rassurer ? Le déni de réalité est une attitude irresponsable et dangereuse, car il empêche une prise de conscience nécessaire au redéploiement du génie social. Louis Chauvel