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Récession sociale : la punition des Irlandais

par Laurène Fauconnier - 16 Février 2011

Le 25 février, les Irlandais vont élire leurs représentants au parlement. Le nouveau gouvernement héritera d'une situation économique et sociale catastrophique et ne disposera que d'infimes marges de manœuvre. Etat social de l'Irlande après 3 années de récession.

 

social irlande

La crise du secteur bancaire et les mesures d'austérité qui se sont succédé depuis 2008 ont plongé les Irlandais dans une profonde régression économique et sociale. Coup de grâce en novembre 2010 : dette, déficits, suspicion des marchés quant à la capacité de l'Irlande à se redresser acculent le gouvernement à accepter le plan de sauvetage de l'Union européenne et du FMI. Après avoir connu dans les années 90 la croissance la plus rapide des pays de l'OCDE, les Irlandais subissent de plein fouet chômage, diminution des salaires et des prestations sociales, augmentation des impôts et perte de leur souveraineté. Si pour les dirigeants européens, l'objectif est de sauver l'euro, pour les Irlandais, c'est le contrat social implicite du pays qui est en jeu.

 

Le « partenariat social » s'effondre

Au cœur du modèle social irlandais, le partenariat social, « social partnership », instauré en 1987, c'est un système tripartite gouvernement, patronat, syndicats destiné principalement à négocier les évolutions salariales du privé et du public. Près de 50% des travailleurs irlandais sont syndiqués. Modération salariale contre réduction fiscale caractérisent longtemps ce partenariat. Petit à petit, il s'ouvre à toute une série de politiques économiques et sociales et à de nouveaux acteurs, représentants de chômeurs, associations, églises..., aboutissant à une série de « pactes sociaux » au contenu de plus en plus large et ambitieux. Un système original de gouvernance négociée « qui a permis au pays de combiner une inflation faible et prévisible à une forte croissance de la production et de l'emploi et de préserver une protection sociale élevée » selon C. O'Reardon directeur et économiste du National Economic and Social Council de Dublin.

 

Dans l'étude de l'Ires « Irlande : austérité budgétaire pour sauver les banques », Noélie Delahaye souligne que « Le partenariat social a largement contribué au succès économique de l'Irlande ». En 2008, la crise aigüe du secteur bancaire et son renflouement par l'Etat vont casser tous les ressorts de la croissance. Les coups de boutoir de l'austérité budgétaire vont avoir raison de ce mode de régulation qui n'a plus que des pertes à partager. Le secteur public est le premier touché dès l'année 2009 avec une augmentation des prélèvements sociaux et des compressions salariales. L'effondrement du partenariat social a lieu en décembre, à la veille de l'adoption du budget 2010. Une diminution des salaires comprise entre 5 et 10% est prévue pour le secteur public et surtout, le gouvernement et la principale organisation patronale, l'Irish Business and Employer Confederation (IBEC), prennent unilatéralement la décision de suspendre l'accord transitoire 2010-2011 sur les salaires du secteur privé.

 

Si le partenariat social des années fastes s'est effondré, des négociations vont néanmoins se poursuivre. Dans le privé, le patronat (IBEC) et la principale organisation syndicale l'Irish Congress of Trade Unions (ICTU), mettent au point un protocole visant à encadrer la conduite de négociations salariales, laissant aux entreprises la liberté d'honorer ou pas les accords salariaux. En juin 2010, après de longues discussions, gouvernement et syndicats du public s'accordent sur un projet de réforme du secteur public prévoyant sur la période 2010-2014 un gel des salaires, la sécurité de l'emploi, le maintien du système de retraites et l'arrêt des grèves. Un relatif consensus existe sur la nécessité d'une politique de rigueur.

 

Les conditions sociales continuent de s'aggraver

L'austérité budgétaire déployée depuis deux ans n'a pas permis d'enrayer la crise. Fin 2010 l'aide internationale devient indispensable. Le prêt de l'UE et du FMI s'élève à 85 milliards d'euros. Il s'agit de restructurer et de recapitaliser le secteur bancaire. Les contreparties budgétaires sont drastiques, un nouveau plan d'austérité, le quatrième est adopté. Il faut réaliser 15 milliards d'économies de 2011 à 2014, 10 milliards d'économies budgétaires et 5 milliards d'entrées fiscales supplémentaires. Le salaire minimum passe de 8,65 à 7,65 € (restant cependant l'un des plus élevés d'Europe), les dépenses de protection sociale diminuent de 2,8 milliards. Pour la santé et l'éducation la coupe sera de 3 milliards. Près de 25 000 postes sont supprimés dans le secteur public. Les salaires et pensions des fonctionnaires diminuent. Le patronat salue ce plan mais déplore l'augmentation de la TVA et la baisse des investissements de l'Etat. L'ICTU s'y oppose violemment.

 

Le taux de chômage passe de 5,2 % en avril 2008, l'un des plus bas de l'Union, à 14 % en octobre 2010. « D'après P. Sweeney, conseiller économique de l'ICTU, le taux de chômage serait proche de 20 % si son calcul intégrait les travailleurs qui émigrent » précise Noémie Delahaye.

 

L'Irlande renoue en effet avec l'émigration alors qu'elle était devenue terre d'accueil. L'analyse toute récente de la fondation Robert Schuman sur les élections législatives rapporte que « pour la première fois depuis la croissance exceptionnelle des années 1990, le nombre de partants a dépassé celui des arrivants. Selon l'Institut de recherche économique et sociale (ESRI), chaque semaine, environ 1000 personnes quittent le pays. Le solde migratoire de l'île est passé de + 67 300 (entre avril 2006 et avril 2007) à - 34 500 (entre avril 2009 et avril 2010) » D'après les prévisions de l'ESRI, 100 000 personnes devraient quitter l'Irlande d'ici 2014.

 

Le plan de sauvetage est massivement contesté

La signature du plan d'aide internationale en novembre 2010 a également de lourdes conséquences politiques. Il porte l'estocade finale à un gouvernement déjà très impopulaire.
Les Irlandais n'ont pas accepté la remise en cause de la souveraineté nationale du pays. « La faillite des banques et l'appel à l'aide internationale sont vécus comme une humiliation et une trahison (Fondation Robert Schuman ». Les Irlandais se sentent injustement punis et s'exaspèrent de l'intransigeance européenne et notamment allemande.
Le rejet est aussi le fait des syndicats et des partis d'opposition. Le parti vert, membre de la coalition au pouvoir, s'est désolidarisé du gouvernement. Celui-ci annonce le 1er février, l'organisation d'élections anticipées le 25 février.

 

« Les forces de l'opposition font campagne sur la contestation du plan de sauvetage du pays et sur la dénonciation de la façon dont le gouvernement a négocié l'aide internationale. Elles critiquent les conditions fixées par les bailleurs internationaux notamment celles portant sur le taux d'intérêt (5,8 %). Le Fine Gael et le Parti travailliste veulent renégocier les termes de l'accord passé avec l'UE et le FMI », rapporte la Fondation Robert Schuman.

 

Eamon Gilmore, leader du Parti travailliste déclare. « L'accord a été négocié par un gouvernement à genoux. Il fait payer les contribuables pour les banques. Nous ne pouvons pas accepter ce carcan ». Les leaders des deux principaux partis d'opposition viennent d'exclure toute nouvelle recapitalisation immédiate des banques s'ils sont élus, le leader travailliste ajoute même qu'aucune recapitalisation des banques n'interviendra avant renégociation du plan de  sauvetage. Le Fianna Fail, parti républicain actuellement au pouvoir devrait être laminé d'après tous les instituts de sondage.

 

Le plan de sauvetage remplit-il, le temps d'une campagne électorale, la fonction de bouc émissaire de tous les maux, va-t-il faire l'objet de renégociations au risque de perdre un temps précieux, vient de déclarer le FMI à l'issue de son audit de janvier ? La dégradation continue des conditions de vie subie par les plus fragiles et par la classe moyenne, « dévaluation interne » selon le vocable des économistes, sera-t-elle durablement soutenable ? Une timide croissance de l'ordre de 1% s'amorce pour 2011.

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Laurène Fauconnier

Mots clés : crise, emploi, pouvoir d'achat, austérité, FMI, plan de sauvetage, élections législatives, Laurène Fauconnier