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Regarder, vivre et comprendre les restructurations

par Jean-Marie Bergère - 02 Avril 2012

Il faut prendre au sérieux l'ensemble du titre des journées organisées récemment par l'IAE de Paris 1-Panthéon Sorbonne à la Maison des Métallos à Paris (1). La question posée portait bien sur la valeur ajoutée des pratiques et des productions artistiques pour ceux qui « regardent », pour ceux qui « vivent » et pour ceux qui ont l'ambition de « comprendre » les restructurations.

 

virtuoses

Commençons par écouter ceux qui vivent une restructuration et choisissent de la raconter dans une pièce de théâtre ou dans un livre. L'ambition artistique en tant qu'elle s'inscrirait dans une « histoire de l'art », ou un marché de l'art, importe peu. D'autres choses comptent. La première est l'importance du travail d'écoute et de formulation de ce qui est vécu et ressenti. Le fait qu'une personne extérieure réalise ce travail de mise en récit, et qu'elle soit un artiste, n'est pas anodin. La question n'est pas celle d'un professionnalisme ou d'une expertise opposée à l'amateurisme. Elle est celle de la possibilité d'une écoute qui ne juge pas, qui ne prend pas en pitié et ne prétend pas non plus imposer sa vérité ou son cadre d'explication. Ce qui est fondamentalement modifié alors, outre éventuellement la notoriété de la restructuration et du conflit, c'est la perception que les personnes qui vivent le licenciement ont d'elles-mêmes.

La pratique artistique dans laquelle elles s'engagent compte plus que le produit final. La valeur qu'elles s'accordent et qui leur donne la capacité de dépasser leur épreuve s'accroît au fil du processus grâce au regard et à l'écoute d'autrui et plus encore grâce à leur réciprocité. Plus que le psychologue ou l'économiste, plus que le journaliste ou le responsable politique, l'artiste a besoin de ceux dont il nourrit son oeuvre. Il y a co-production d'un récit qui n'est pas un strict témoignage même si ce n'est pas exactement une fiction. C'est ce travail au cours duquel chacun donne et reçoit de l'autre qui ouvre vers le sentiment d'une dignité retrouvée.

 

Il est difficile de parler globalement des pratiques artistiques. Le cinéma et le théâtre n'ont pas les mêmes règles, la musique et les arts plastiques n'ont pas les mêmes possibilités ni les mêmes contraintes. Mais elles ont en commun de se saisir d'histoires singulières, de destins ordinaires comme hors du commun, des choses vécues. Pour les personnes concernées, ce n'est pas la même chose d'être classé dans une catégorie statistique -demandeur d'emploi de plus de 50 ans de niveau 4- et d'inspirer un personnage dans ses doutes, sa complexité, ses petitesses et ses grandeurs. Cette prise en compte de la singularité de chaque histoire individuelle ne rompt pas l'envie d'affronter collectivement les difficultés. C'est au contraire ce qui permet à chacun de « jouer son rôle » à sa mesure et au service du récit complet. Les licenciés-acteurs de « Royal Boch. La dernière défaïence », réunis avec leur metteur en scène à l'issue de la représentation, disaient très bien ce que jouer cette pièce qui raconte leur histoire, qui affirme la fierté de leurs savoir-faire comme la violence de la fermeture de leur entreprise, leur apporte de densité en leur offrant la capacité d'agir, malgré tout. L'énergie accrue que les mineurs anglais de Grimlet (2) consacrent à leur fanfare pour jouer au Royal Albert Hall à Londres ne les distrait pas de leur lutte. Leur pratique artistique, même si elle ne raconte pas directement leur combat, renforce leur détermination à le mener.

 

Il faut pourtant affronter un paradoxe. Pour ceux qui regardent et cherchent à comprendre, les œuvres de fiction semblent donner plus de clés de compréhension des évènements et de leur enchaînement que les documentaires. Le film « Riens du tout » de Cédric Klapisch présente des points de vue différents sur les évènements qui précèdent la fermeture du magasin, sur leur interprétation comme sur les actions à entreprendre. Ces points de vue ne sont pas déterminés seulement pas la position des uns et des autres au sein de l'entreprise, mais aussi par leur histoire, leur âge, leur environnement, leur humeur. L'organisation dramatique du récit, la façon dont l'intrigue se noue et se dénoue, la fin surprenante, apportent une intelligibilité que le vécu ne comporte pas. Où mieux encore, parce que l'œuvre n'est ni manichéenne ni de propagande, elle propose plusieurs lectures, plusieurs cohérences ou sens possibles.

Ce sont ces propositions qui font réagir le spectateur et le conduisent à produire sa propre compréhension de ce qui arrive, à penser par lui-même et par là à prendre position, à décider ce qu'il doit et peut faire. La création artistique n'élimine pas le pathétique ou la souffrance. Elle se distingue en ça de l'ouvrage savant, des tableaux statistiques et des équations mathématiques. Il est toujours possible de s'identifier à des personnages et aux héros (et héroïnes) des films « inventés ». Mais, comme le rappelle Myriam Revault d'Allonnes (3) à propos de la tragédie grecque « sa fonction n'était pas de provoquer -par un excès de douleur- une contagion émotionnelle paralysante mais de mettre à distance l'événement pour rendre le monde tragique opératoire » .

 

Qu'en conclure ? Les artistes n'ont certainement pas le monopole de la production des récits sans lesquels le cours du monde nous paraîtrait chaotique, insensé, et sans lesquels nous n'aurions aucune prise sur lui. Au café du Commerce, dans les journaux, dans les livres universitaires, nous cherchons toujours à faire partager et à expliquer ce dont nous sommes témoin direct ou non. Dans tous les récits, lorsqu'ils dépassent le simple ressassement d'opinions ou la contemplation de son ego, la mise en intrigue fait des hypothèses sur l'enchaînement des faits, sur les logiques sous-jacentes, sur les mobiles des acteurs, sur les raisons qui font se retourner les situations, tout en préservant ce qu'il faut de suspens bien sûr. Les artistes n'ont pas non plus le monopole de la restitution des affects et des histoires singulières. Chaque forme restitue à sa manière une part du vécu et une part de l'intelligibilité.

Il est quelquefois difficile de définir exactement ce qui distingue la production d'une œuvre d'art à partir d'une restructuration de la production d'articles de presse, d'émissions de télévision ou de livres écrits par des économistes, des sociologues ou des acteurs engagés, syndicalistes ou politiques. Les méthodes ne sont pas les mêmes, les délais sont différents, l'éthique professionnelle n'a pas les mêmes conséquences. Les objectifs varient et couvrent un large spectre allant de la connaissance la plus désintéressée à la manipulation la plus éhontée comme c'est le cas dans les pratiques de storytelling (4) décrites par Christian Salmon , mais ils peuvent aussi être les mêmes pour un metteur en scène, un journaliste et un sociologue par exemple. Les débats autour du combat du directeur du Théâtre du Lucernaire, cessant de jouer et faisant « pour de vrai » une grève de la faim, montraient bien cette convergence possible.

 

Qu'ont alors les artistes pour que nous attendions tant d'eux ? Il existe sans doute une croyance, jamais formulée, mais présente dans les esprits (y compris lors des débats à la Maison des Métallos), selon laquelle les artistes seraient en quelque sorte les intercesseurs entre nous autres simples mortels et les dieux de l'Olympe (ou d'ailleurs, selon vos préférences). A ce titre, ils seraient censés nous révéler le sens caché des phénomènes, la vérité, l'essence et la transcendance des choses. Quiconque a fréquenté un peu et en vrai quelques artistes récusera avec moi cette hypothèse.... Alors quoi ? Il nous faut probablement admettre, au rebours de notre éducation rationaliste, que ce qui rend possible cet « autre regard » est d'abord la totale liberté de l'artiste, ou pour le dire moins élégamment son irresponsabilité. L'artiste, dans nos sociétés démocratiques, ne « s'autorise que de lui-même ». Il ne fait pas de reporting à un supérieur hiérarchique, il ne renseigne pas de grille d'évaluation, il ne produit pas en fonction d'une cible à satisfaire, il n'a pas de lecteur à flatter, pas de pairs à craindre, pas de censure et d'auto-censure à déjouer, pas de preuves à apporter.

Bien sûr ce n'est pas si simple, il faut aussi parler argent et technique et le marché de l'art n'est pas exemplaire. Mais un artiste qui rentre dans le rang et ne nous surprend plus s'auto-détruit immédiatement. Cela n'empêche pas beaucoup d'entre eux de s'engager pour une cause qu'ils estiment juste. Mais ils le font au nom de leur liberté et c'est ce qui détermine la valeur de leur engagement. Les conseillers du Prince, les artistes officiels et les romanciers à thèse ne laissent pas de grands souvenirs. Nous leur préférons Jean Renoir dirigeant la Grande Illusion ou la Règle du jeu, Charlie Chaplin ridiculisant le Dictateur, Picasso à Guernica ou Vaclav Havel plus récemment pour citer quelques très grandes figures. Bien sûr les conditions matérielles et sociales de leur travail les marquent et les influencent. Mais nous leur faisons crédit d'une plus grande liberté d'esprit, d'une plus grande capacité à faire un pas de côté, d'une plus grande envie de se distinguer des discours dominants, d'une plus grande indifférence à ces conditions matérielles et sociales. Leur engagement perd toute valeur sans leur indépendance. Symétriquement la place faite aux artistes dit assez exactement le degré de liberté que nos sociétés sont prêtes à tolérer.

 

En ce sens le regard des artistes sur les restructurations n'est pas seulement un autre regard. Nous attendons qu'il soit fidèle et critique à la fois. Nous lui assignons la responsabilité de nous affranchir de la dictature de TINA (there is no alternative), de percer la première brèche dans la muraille des fausses évidences et des fausses certitudes. Tâche immense bien sûr, mais celle qui reste ne l'est pas moins. A nous d'élargir la brèche et de construire, à défaut du meilleur des mondes, un monde meilleur.

 

Notes

1-La manifestation européenne « Art et Restructurations » a été organisée les 9 et 10 mars par L'IAE de Paris 1 dans le cadre d'un projet européen (FSE) auquel participait également Le LENTIC (Liège) et le WorkingLives Research Institute (Londres).

2- Le film « Les Virtuoses » raconte la fermeture d'une mine à l'époque de Margaret Thatcher et l'importance pour les mineurs de leur Brass Band.
3- Myriam Revault d'Allonnes. L'homme compassionnel. Seuil 2008.
4- « Storytelling. La Machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits ».

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : restructurations, travail, art, productions artistiques, jean-Marie Bergère