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Restructurations : farwest à la roumaine

par Claude Emmanuel Triomphe - 01 Février 2007

Entretien avec Ovidiu Popescu, vice président de la fédération chimie et pétrochimie du syndicat Cartel Alfa, première organisation syndicale roumaine, 1 100 000 adhérents, membre de la CES et de la nouvelle CSI, et avec Marian Geogescu, consultant, ancien président de Cartel Alfa.

Comment pourriez vous décrire les processus de restructurations en Roumanie ?

Ovidiu Popescu : " La chimie, la pétrochimie et la pharmacie représentaient 20 000 empois dans les années 90. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’à peine 60 000. Nous avons commencé par perdre nos marchés traditionnels (Russie, ex pays du COMECON). Mais ça n’explique pas tout, loin de là. Jusqu’au milieu des années 80, la chimie roumaine était même parfois dotée de technologies de pointe. Or ce sont nos usines les plus récentes qui ont été les premières à être fermées, prises dans les intérêts à très court terme des hommes politiques. Des personnes aux intérêts assez obscurs les ont privatisées, puis occupées, avant de les fermer uniquement pour vendre tout ce qu’il y avait à vendre : matériel, outillages, produits en stocks, matériaux, terrains...."

" Nous pensions que ce qui restait pouvait intéresser les investisseurs étrangers, que ce soit dans les engrais, les plastiques, le caoutchouc, les explosifs...Mais dans beaucoup de privatisations, seuls des investisseurs russes se sont présentés. Il y a quelques exceptions : Michelin qui a racheté la seule fabrique de caoutchouc encore en activité et qui produit les pneus pour la Logan, les médicaments où nous possédons des technologies de synthèse très développées et puis les produits anorganiques où subsiste une entreprise d’Etat très rentable qui occupe 7000 salariés et qui contribue à elle seule à 2,5% du PIB national. Quant au raffinage pétrolier, il en reste, mais il a été entièrement vendu à des capitaux autrichiens. "

Marian Geogescu : " Dans ma région, nous avions il y a encore 10 ans de l’industrie lourde, des entreprises d’armement, de la production d’outillages pétroliers et de l’aviculture. Les usines d’armement qui travaillaient pour le Moyen-Orient ont toutes fermé, l’aviculture n’a pas résisté aux importations ni à la disparition des fermes collectives. La construction d’outillage pétrolier n’emploie plus que 2000 personnes, au lieu de 14 000, et l’entreprise à capitaux russes qui subsiste, en plein centre-ville ne se soucie plus que de sa fermeture et de la vente de terrains pour construire des supermarchés. Reste encore une usine d’aciers spéciaux dont la production a été divisée par 3, aux mains d’une société russe enregistrée en Suisse."

Comment voyez-vous l’avenir ?

MG : " Nos élus locaux ont essayé de faire de la promotion à l’étranger. Personne n’est venu. Le tourisme n’arrive pas à décoller. Certes le taux de chômage officiel n’atteint que 7% mais il n’est établi que sur la base de ceux qui viennent pointer tous les 15 jours : la plupart des chômeurs ne pointent plus. Ils émigrent, comme la plupart des jeunes, surtout en Italie et en Espagne. Nous considérons Castellon, cette ville catalane à côté de Barcelone, comme la seconde ville de la province maintenant ! "

OP : La situation actuelle continue à se dégrader. Certaines entreprises embauchent des retraités pour ne pas payer les cotisations sociales. D’autres sont au chômage technique. Notre problème c’est de faire fonctionner les entreprises existantes. De faire en sorte que les privatisations s’accompagnent d’un véritable accompagnement social. Et puis nous commençons à avoir, avec cette émigration massive des jeunes, un énorme problème de main d‘oeuvre qualifiée : on ne trouve plus personne pour venir travailler dans certains métiers. Par ailleurs notre cadre législatif est inadéquat. La loi sur les faillites a été élaborée de telle manière, sans consultation préalable des partenaires sociaux, que les entreprises ayant bénéficié dans le passé de certaines aides, ne peuvent plus y prétendre. Et puis il va y avoir l’impact de REACH : même si c’est nécessaire, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’industrie roumaine. Nous estimons que cela va réduire les effectifs d’au moins 7 à 10%. Alors oui à l’uniformisation des standards, au souci de l’environnement mais l’outil nous paraît insuffisamment flexible. "

Comment le syndicalisme roumain essaie d’agir et quelle leçons tirons-vous de tout ce processus ?

MG :" Nous avons essayé beaucoup de choses. Sélectionner les investisseurs étrangers ? Mais quand un seul frappe à la porte, il n’y pas de sélection possible. Favoriser le développement local ? Pour l’instant malgré leurs efforts, les résultats de nos élus sont catastrophiques. Nous essayons bien sûr de dialoguer avec les investisseurs, mais souvent, ils refusent purement et simplement. Dans la grande entreprise qui subsiste au centre ville dont je vous ai parlé, on a manifesté et organisé une grève : les patrons russes ont filmé les manifestants, ont menacé de licencier et l’ont fait ! Nos allons souvent devant les tribunaux. "

OP: " A priori nous avons été et restons en faveur des modernisations et des privatisations. Par contre, nous avons fait preuve d’une grande naïveté. On a cru aux promesses des investisseurs. Nous n’avions pas de stratégie sociale et surestimions nos forces et notre capacité d’expertise. Il en va de même avec les organisations patronales qui ont été complètement tenues à l’écart des processus de privatisation et qui ont été totalement désorientées. Depuis, nous essayons de travailler ensemble, de signer des accords sociaux bipartites d’accompagnement. Nous mettons la priorité sur la formation et le reclassement dans d’autres branches et nous avons réussi à les faire admettre par le fonds de privatisation de l’Etat, pour qu’il les impose aux investisseurs ; mais parfois il faut en demander l’exécution en justice. Parfois les entreprises produisent des accords sociaux falsifiés devant les tribunaux. Et si nous gagnons pas mal de procès en première instance, nous les perdons parfois en appel avec une justice dont il faut dire qu’elle peut être corrompue. C’est un ancien juge du travail qui vous parle. Enfin, alors que nous voulions éviter d’être trop impliqués avec les partis, nous sommes en train de réviser nos positions. Nous avons commencé à dialoguer avec nos députés et sénateurs pour qu’ils fassent pression sur les investisseurs étrangers, à commencer par les Russes et même si ça doit passer par des moyens peu orthodoxes. "

Propos recueillis par Claude-Emmanuel Triomphe

Instaurer la démocratie dans les ex démocraties populaires ressemble aujourd’hui au mythe de Sisyphe. Les apparatchiks des PC se reconvertissent très bien au libéralisme. Ils n’ont en effet aucun changement à opérer dans le type d’exercice totalitaire du pouvoir et la négation organique de tout contre pouvoir. Wal-Mart n’oserait pas filmer une manifestation pour en faire le matériau d’un licenciement collectif ! On n’a jamais su, en ces lieux, ce qu’était un Etat de droit. Tout y est à faire et c’est notre affaire, parce que sans nous ...

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A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : Claude Emmanuel Triomphe, Ovidiu Popescu, Roumanie, restructuration, privatisation, chômage, syndicalisme, investissement, corruption, libéralisme, démocratie, plan social