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Sociétés du travail ? 

par Clotilde de Gastines - 15 Juillet 2009

Homo loisirus. Les Européens passent seulement 10% de leur vie au travail ! Nous ne sortirons plus de cette société de loisirs, il est donc temps de lancer le débat sur le partage de la durée du travail au sein des couples. Entretien avec Jean Viard, sociologue

 

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Metis : L'âge du départ à la retraite va reculer. Est-ce la fin de notre société de loisirs ?

 

Jean Viard : Sur le terrain idéologique, le modèle de la civilisation des loisirs est battu en brèche par le discours du « travailler plus, pour gagner plus ». C'est une bataille sur les normes collectives et sur la place que doit y tenir le travail, la hiérarchie des valeurs et le sens du fait sociétal. Mais on ne risque pas de sortir du modèle du temps libre ! D'une part parce que le modèle de la société des loisirs permet les productivités que nous connaissons, et d'autre part parce qu'il suffit de raisonner globalement en nombre d'heures de vie pour voir le problème.

 

Notre espérance de vie est aujourd'hui de 700 000 heures. Il faut travailler 63 000 h, pour acquérir nos droits à la retraite - si on compte 42 années de cotisation, à 35 heures hebdomadaire soit 1 600h par an - c'est donc à peine 10% de notre vie !

 

Ce taux moyen de 10% consacré par l'individu au travail est la moyenne dans les pays industrialisés européens- avec 20 à 30 % de plus aux Etats-Unis. Imaginez, qu'au début du siècle, il fallait passer 40% de sa vie au travail. Sur une espérance de vie de 500 000h, on travaillait alors 200 000h. La réduction du temps consacré au travail et l'explosion des productivités resteront comme des faits majeurs du XX siècle.

 

Après les questions sont : quand devons-nous faire ces 63 000 heures de travail, devons-nous tous le faire, comment déduit-on du temps pour les études, les enfants, les risques professionnels... On devrait d'abord se dire que tous, à 18 ans nous devons prendre un engagement de faire ces 63 000 heures, en échange d'un droit aux études, à la santé, au chômage et à la retraite. Après, chacun peut travailler davantage s'il le veut. Aussi, le contrat moral et citoyen que chacun devrait passer avec la société, c'est de travailler 63 000 heures. Mais le rythme et le nombre d'année de cotisation sont une affaire privée. Une personne pourrait travailler 63 000h sur 20 ans ou sur 50 ans, peu importe à la société. Il faut refonder le pacte social sur un engagement citoyen au travail.

 

La question en débat maintenant est le changement qui peut intervenir dans le futur en fonction de l'augmentation de l'espérance de vie et des hausses des productivités. Ces 63 000 heures vont-elles devenir 60 000 ou 70 000 ? A la fin de ce siècle, l'espérance de vie va encore augmenter de 100 000 heures. On gagnera donc encore en pourcentage de temps libre même si le nombre des heures travaillées augmente. C'est un élément de fond qui consolide notre société de loisirs. Mais il y a place pour des débats, pas pour des agitations idéologiques.

 

Lorsque l'Etat revient sur le repos dominical, on peut se demander si le temps libre individuel est encore perçu comme un temps social nécessaire à l'équilibre de l'individu et de la société. Comment justifier cette mesure ?

En France, le temps libre est rythmé par le dimanche et les vacances d'été (entre le 14 juillet et le 15 août) et depuis 1981 une semaine entre Noël et jour de l'an. Ce sont des marqueurs collectifs fondamentaux. Des moments où les individus font société ensemble. Cet héritage est précieux, car faire société ensemble passe par des marqueurs d'espace (frontières) et des marqueurs de temps.

 

C'est pourquoi, pour autoriser le travail du dimanche, il faut justifier d'une demande sociale liée à l'usage collectif de lieux publics (piscines, stades), de lieux culturels (théâtre, musées), ou des magasins dans lesquels il est difficile de se rendre en semaine pour un couple qui travaille (librairies, équipement, jardinerie). Ce rythme sociétal de loisir influence le rythme individuel de la prise de congé. Et bien sur l'ouverture peut suivre l'évolution saisonnière du tourisme. Il ne faut pas « marchandiser » le temps même s'il est légitime de discuter des évolutions des modes de vie et des projets de chaque génération pour ses temps libres.

 

En France, le monde du salariat a connu des profondes mutations avec l'introduction de deux semaines de congés payés en 1936. En Europe, le même type de législation a permis de façonner des modèles de temps sociaux différents. Quels sont-ils ?

 

Dans l'entre deux-guerres, les sociétés ont organisé un temps industriel productif bâti sur l'alternance des temps, essentiellement masculins, vacance/travail. Depuis les différents modèles européens évoluent dans la même direction : la durée du salariat masculin a baissé au cours du siècle, tandis que le salariat féminin a augmenté ! Ce n'est qu'en 1974, que 50% des Françaises étaient salariées, elles sont 80% aujourd'hui, même si beaucoup le sont à temps partiel. Et le temps de travail masculin a, lui, diminué de plus de moitié au XX siècle.

 

Aussi la question qui est posée est celle du travail dans les couples et de la place des enfants. En gros, en Europe la durée moyenne du travail dans les couples est de 70 heures. La féminisation de l'emploi ne doit pas faire chuter la natalité, mais à l'inverse offrir aux femmes une sécurité économique que le mariage ne leur assure plus. Et cette sécurité leur permet de faire le choix des enfants qu'elles veulent.

 

En France, nous devrions nous poser ainsi la question de la durée du travail des couples ( y compris les heures supplémentaires, qui sont plutôt masculines). Personne ne pose les question ainsi et c'est très dommage.

 

Trois modèles coexistent en Europe.

1/ le modèle méditerranéen, où l'image de la mama, ne semble pas compatible avec celle de la femme-cadre. On assiste à un effondrement de la natalité chez les femmes cadres mariées qui souvent n'auront aucun bébé.

 

2/ les pays où la petite enfance n'est pas prise en charge en Allemagne et en Grande-Bretagne. Même effondrement de la natalité et dilemme des femmes.

 

3/ le modèle des pays recherchant un équilibre de travail dans les couples. Les pays scandinaves ont réussi à atteindre la parité homme/femme, la Hollande est intéressante.. En France, les 35 heures auraient pu être cela, un modèle paritaire du travail. Mais on en a trop fait une technique de lutte contre le chômage.

 

La France devrait prendre exemple sur l'expérience scandinave où le chômage féminin est plus faible que celui des hommes. Comment les scandinaves ont-ils résorbé le chômage féminin ? En instituant l'obligation sociale d'accompagnement des corps du début à la fin de vie. Un nourrisson et une personne âgée doivent être pris en charge par la société. Ces métiers que les femmes faisaient mais qui n'étaient pas des métiers. Juste du boulot » de bonne femme ». Aujourd'hui, 40% des salariés travaillent sur le corps des autres ( éducation, santé, loisir, culture, retraite...). Il faut se fixer comme objectif d'arriver à 50% en socialisant la petite enfance et les personnes âgées. Et à nouveau nous ferons un bond de qualification, d'emplois et de liberté des femmes.

 

Il faut se dégager de l'obsession de l'emploi industriel et miser sur l'homme et la nature. Là sont nos ressources d'avenir. En France il n'y a aucun débat sur les sujet du partage de la durée du travail au sein des couples ni sur la socialisation plus forte des bébés et des anciens. Je ne comprends pas pourquoi la Gauche française ne valorise pas ce débat sur l'équilibre temps de travail/vie privée. La Gauche n'a pas vraiment intégré les revendications féministes. Nous devons créer de la richesse en améliorant d'abord nos propres vies.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : loisir, Viard, dimanche

Notes de lecture :

Jean Viard, Penser les vacances, éditions de l'Aube, Juin 2007. Première édition, publiée chez Actes Sud, date de 1984). Livre issu de la thèse de sociologie de l'auteur, dirigée par Edgar Morin à l'EHESS.

L'éloge de la mobilité éditions de l'Aube, 2006.

Le Sacre du temps libre, la société des 35 heures, éditions de l'Aube, 2002

Court traité sur les vacances, les voyages et l'hospitalité des lieux, éditions de l'Aube, 2000