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Suicide au travail en Europe : la grande inconnue

par Clotilde de Gastines - 18 Janvier 2011

Les chiffres du suicide d'origine professionnelle sont fondus dans un nombre global de suicides. Aucune étude européenne ne s'y est penchée jusqu'à présent. Seule certitude, ce chiffre global est en recul constant depuis 15 ans et la géographie du suicide évolue.


Géographie du suicide
La moyenne européenne affiche un taux de 16 suicides pour 100 000 habitants. Sur les 15 dernières années, il est en baisse, sauf dans deux États membres : la Pologne et le Portugal.

 

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Le taux est plus élevé dans les pays du Nord (excepté la Suède et au Royaume-Uni) et de l'Est : Lituanie (37), Hongrie, Lettonie et Slovénie (entre 20 et 24), Estonie (19) Finlande (18), Pologne (13,2). En France, le taux est de 14,2 selon l'OCDE, de 16 selon le centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc), centre d'étude français rattaché à l'Inserm. Alors qu'en principe, il est plus faible dans les pays du Sud et de l'Ouest de l'UE : Chypre, Grèce, Malte, Espagne comme le montre ce graphique de l'OMS.

 


Démographie du suicide
Les taux moyens sont nettement plus élevés si l'on considère une population adulte, car le suicide des personnes âgées est généralement très fréquent. Ils varient également avec la composition hommes/femmes d'une population, car les hommes mettent beaucoup plus souvent fin à leurs jours que les femmes.

 

Par exemple, en Lituanie, le taux moyen de suicide est de 37 pour 100 000 habitants. Chez les hommes, ce taux atteint 53,9, alors que les Lituaniennes ont un taux de 9,8 pour 100 000 selon les chiffres de l'OMS. Cette dissociation en fonction du genre est la même partout : en Finlande (28,9 contre 9), en France (25,5 contre 9 avec un pic à 41,6 pour 100 000 chez les hommes de 45 à 49 ans), en Pologne (26,8 contre 4,4), en Autriche (23,8 contre 7,4).

 

De même, les populations frappées évoluent. « Les jeunes, les actifs et les femmes sont plus exposés qu'auparavant » indique le Rapport du CAS sur la santé mentale en France en 2009. Le suicide recule (moins de 2 % des décès), la dépression est stable autour de 3 % (dans sa forme la plus sévère), mais la détresse psychologique a considérablement augmenté. En France, elle a été multipliée par trois en vingt ans et touche un Français sur cinq. L'ensemble de ces phénomènes frappe les jeunes Européens, qui sont aujourd'hui les plus vulnérables socio-économiquement. En Lituanie, le taux de suicide des jeunes a par exemple connu un nouveau pic en 2007 relate un reportage de Cafebabel.

 

Bien-être et travail
Il n'existe pas de données permettant de suivre l'évolution du nombre des suicides sur le lieu du travail et a fortiori liés au travail. En 2006, les accidents du travail ont touché 3,2 % de la population active en 2006 selon l'enquête sur « la force de travail dans l'Union européenne ». Ce qui représente 7 millions de personnes. Il est aussi impossible de savoir combien de suicides sont chaque année qualifiés d'accidents du travail dans chacun des Etats membres.

 

L'exposition aux risques est considérable selon l'enquête : 41 % des travailleurs de l'Union (soit 81 millions de personnes) sont exposés à des facteurs qui peuvent effectivement affecter leur santé physique. 28 % travaillent dans des conditions qui peuvent affecter leur bien-être mental.

 

Les statistiques sur la satisfaction et le stress au travail sont un des moyens pour estimer la suicidalité d'une population. L'agence européenne pour la santé et la sécurité au travail (EU OSHA) alertait dès 2002 sur les risques provoqués par la violence psychologique dans les entreprises. Aujourd'hui, plus d'un travailleur sur quatre est confronté au stress lié au travail. Les troubles musculo-squelettiques, le stress, l'anxiété ou la dépression figurent en tête des affections.

 

Les enquêtes européennes sur la satisfaction au travail montrent que les Européens les plus insatisfaits ne sont pas forcément ceux qui se suicident le plus. Figurent en tête Allemands et Estoniens, Britanniques et Portugais. Les Français arrivent en 5ème position. Sur une échelle de 1 à 10, ce sont les Danois, les Chypriotes et les Finlandais qui sont les plus satisfaits. Pourtant les Finlandais se suicident beaucoup. En Suède, le taux de suicide a baissé de 22,3 en 1970 à 12 en 2006 suite à des campagnes de prévention en santé mentale et de politiques de bien-être au travail.

 

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Il existerait de grandes constantes en matière de déterminants de la satisfaction générale d'après de nombreuses études d'économie du bonheur, sociologie, psychologie ou encore neurosciences cognitives. Les Européens partageraient la même « structure de la satisfaction » constate le Rapport du CAS sur « La santé mentale, l'affaire de tous ». « Les femmes sont plus heureuses que les hommes, hormis dans les pays en transition, les natifs du pays sont plus heureux que les migrants, les croyants que les non-croyants, ceux qui vivent en famille que les célibataires, les veufs et les divorcés ».

 

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La faute de la crise ?

Le « cycle du suicide » n'est « pas totalement superposable aux cycles économiques des trente dernières années » analyse le rapport du CAS qui illustre son propos par ces trois courbe : France, Europe des 15, puis des 27

 

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En 1976, un premier pic correspond pourtant à la crise issue du premier choc pétrolier et à la hausse du chômage. Idem en 1993, qui coïncide avec une année de récession économique importante en France, et des bouleversements liés à la transition vers l'économie de marché dans les pays ex-communistes.

 

Dans l'Europe des 15, la baisse de 1985 est antérieure à la reprise économique et au tassement du chômage de la fin des années 1990. « Elle correspond à une phase d'acquisition d'une plus grande tolérance en matière de mœurs (divorce, homosexualité), décrit le CAS. Pour certains observateurs, le taux de suicide, comme d'autres expressions du mal-être, serait moins le reflet de la conjoncture que la traduction du degré d'(in)adaptation face à de nouvelles réalités sociales. Une autre observation plaide dans le sens d'une tension sur les rôles et les normes ».

 

Les Français sont parmi les Européens qui accordent le plus d'importance au travail (pour 68 %, le travail est « très important »). Dans une étude datée de 2008, Dominique Méda et Lucie Davoine soulignent que c'est précisément l'ampleur des attentes qui peut entraîner un sentiment de déception à l'égard de la réalité. Cependant, les Français seraient également ceux qui souhaitent le plus voir la place du travail dans leur temps de vie se réduire. (...) Près de la moitié des Britanniques, des Belges et des Suédois souhaiteraient que le travail prenne moins de place dans leur vie, cette proportion atteint 65 % en France. Ce résultat est la marque d'un empiétement du travail sur les autres sphères d'activité sociale.

 


Voir
- L'enquête 2006 sur « la force de travail dans l'Union européenne », de la Confédération européenne des syndicats (12 pages, en anglais) sur le site de l'European Trade Union Institute

- Rapport du CAS sur « La santé mentale, l'affaire de tous ».

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : santé, sécurité, suicide, démographie, Clotilde de Gastines