0

Territoires zéro chômeurs de longue durée : l'expérience de Villeurbanne Saint-Jean

par Yvon Condamin, propos recueillis par Michel Weill - 18 Février 2019

Villeurbanne Saint-Jean fait partie des dix expérimentations « Territoires zéro chômeur de longue durée » qui se sont construites à la suite de la loi de novembre 2016. Metis s'entretient avec Yvon Condamin, président de la Mission Régionale d'Information sur l'Exclusion de Lyon qui a joué un rôle important dans la construction de cette expérimentation de Villeurbanne Saint-Jean. Les fondamentaux du projet TZCLD ont déjà fait l'objet de plusieurs articles de Metis.

 

tzcld


TZCLD

 

Quels sont pour vous les éléments qui distinguent les expérimentations « Territoires zéro chômeur de longue durée » des actions d'insertion menées jusqu'à présent ?

 

C'est d'abord la prétention à l'exhaustivité : l'action a pour but d'amener à l'emploi la totalité des chômeurs de longue durée de la zone géographique concernée. C'est ensuite l'offre d'un contrat de travail à durée indéterminée à temps choisi. C'est enfin la construction d'activités utiles à partir des capacités et des appétences des personnes : ce n'est pas la démarche économique classique partant d'une étude de marché ; la priorité est bien la remise au travail des personnes ; la réponse de l'activité à un besoin social est importante, mais elle reste seconde.

 

Comment peut-on caractériser la genèse de ce projet ?

 

La maturation du projet de Villeurbanne a comporté deux facteurs favorables : la construction a commencé deux ans avant le vote de la loi, ce qui explique la rapidité de sa montée en puissance, une fois la loi votée et le projet accepté. Il a ensuite été conduit en partenariat par la ville de Villeurbanne et la Mission Régionale d'Information sur l'Exclusion, la MRIE, structure ayant plus de 25 ans d'expérience dans l'ingénierie d'insertion.

 

Quel est le modèle de recrutement ?

 

La priorité accordée à la remise au travail des personnes se traduit dans les modalités de recrutement : l'embauche a lieu avant de savoir quelle activité va être affectée au nouveau salarié ; on va la construire avec lui. Un processus d'accueil a été défini : tous les mardis après-midi, les portes sont ouvertes pour accueillir tous ceux qui se présentent. En fait nous accueillons très largement, au-delà des critères permettant une embauche dans le cadre du dispositif. Le recrutement a principalement lieu sur le critère de la volonté de travailler. Le recrutement se fait sans sélection, c'est à dire dans l'ordre chronologique des inscriptions. La conséquence en est un taux d'inactivité assez élevé et un phénomène de fil d'attente. Mais la solidité du processus est à ce prix.

 

Quel est selon vous l'élément le plus original de l'ingénierie que vous avez mis en place ?

 

Très certainement le « Booster » ; c'est une association qui constitue le bras armé du Comité local qui pilote l'opération. Cet outil, dont nous sommes les seuls à disposer parmi les dix expérimentations, remplit deux fonctions. La première consiste à inventer et à faire fonctionner des mécanismes de préparation à l'emploi. Ce peut être des formations, souvent financées par la Région dans le cadre de la procédure CARED en cas de promesse d'embauche ; ce peut être aussi l'orientation vers d'autres formules d'emploi que notre Entreprise à But d'Emploi, (Émerjean), par exemple une création d'emploi sous statut d'auto-entrepreneur ou l'emploi dans une entreprise d'insertion. Nous faisons du sur mesure. La seconde fonction est celle d'incubateur d'activités nouvelles. Le Booster noue des relations avec des entreprises d'insertion, mais aussi avec des entreprises ordinaires. La relation avec les entreprises d'insertion est très importante : au début elles ont vu d'un mauvais œil notre arrivée et nous ont perçus comme des concurrents ; puis elles se sont aperçues que nous leur amenions de la « clientèle ». Nous devons leur faire comprendre, comme d'ailleurs aux entreprises ordinaires qui ont de la peine à recruter, que nous pouvons constituer un maillon, à la fois social et économique, dans la chaîne du retour à l'emploi.

 

Comment le Booster est-il financé ?

 

Un peu par les cotisations de ses membres (entreprises ou particuliers), un peu par des subventions publiques de l'État ou des collectivités, mais surtout par du mécénat, y compris du mécénat de compétence : le permanent est ainsi détaché par la société Accenture.

 

Quelles sont les caractéristiques de la population qui s'adresse à vous et ont-elles évolué ?

 

Au début nous avions une grande majorité de femmes et très peu de jeunes. Puis les jeunes sont venus petit à petit ; le bouche-à-oreille a joué. Ne cachons pas que nous avons eu quelques problèmes avec certains jeunes. Nous avons même dû procéder à un licenciement.

 

Quel est le type de management d'Emerjean ?

 

Pour une entreprise de 80 personnes, nous avons mis en place un management très particulier, très horizontal. Il n'y a pas de hiérarchie intermédiaire, seulement un directeur et une adjointe et des référents désignés par leurs pairs : à part le directeur et son adjointe, tous les salariés sont payés au SMIC. Ce choix managérial qui développe l'initiative et la responsabilité et qui limite les coûts salariaux correspond aux caractéristiques actuelles du Projet dans le contexte du quartier. Les choses évolueront peut-être ?

 

Vous avez beaucoup parlé du rôle des entreprises, tant sur le plan financier que comme partenaires potentiels. Comment entretenez-vous les liens avec elle ?

 

Nous avons mis en place un club d'entreprises comprenant à la fois des entreprises d'insertion et des entreprises ordinaires. Il se réunit une fois par mois. C'est vraiment du gagnant-gagnant pour tout le monde. Les entreprises ont besoin de services qu'elles ne trouvent pas forcément à proximité de manière satisfaisante en prix et en qualité. Je pense par exemple au nettoyage des vêtements de travail pour des PME et TPE. Beaucoup d'entre elles connaissent aussi des difficultés de recrutement et sont intéressées par les salariés d'Emerjean. Par ailleurs, il est important pour nous de créer un flux de sortie : nos salariés n'ont pas forcément vocation à rester toute leur vie dans Emerjean. Rejoindre une entreprise ordinaire peut constituer pour eux un objectif qui renforce l'estime de soi et peut leur permettre de gagner plus. Cela crée aussi de la motivation pour ceux qui entrent ou qui restent : il y a des perspectives ! Le club a aussi comme intérêt d'être un lieu de rencontre entre entreprises d'insertion et entreprises ordinaires. Toutes prennent conscience qu'elles ont besoin les unes des autres, qu'on ne peut séparer le social de l'économique et qu'être solidaires sur un territoire les renforce.


Sur quels points vous paraît-il important d'être vigilant dans l'avenir ?

 

Je vois deux points de vigilance. Le premier : attention à ne pas mobiliser en permanence trop d'énergie. Il est normal que dans une phase de construction et de démarrage on s'engage à fond avec l'enthousiasme du pionnier ; mais avec le temps l'usure peut venir ; il faut tenir la distance ; l'activité d'une telle structure et l'engagement de toutes ses parties prenantes doivent devenir plus « normaux ».

 

Le second concerne les relations avec le secteur de l'insertion par l'activité économique ; les entreprises d'insertion et la Maison Métropolitaine de l'Emploi et de l'Insertion font partie de notre comité de pilotage ; il faut faire très attention de ne pas déshabiller Pierre pour habiller Paul ; nous avons absolument besoin de tout le monde et de travailler en confiance pour le bien des demandeurs d'emploi. Nous devons faire réseau.

 

Comment voyez-vous l'avenir ?

 

Il y a une première question autour du modèle économique. Entre le fonds d'amorçage et la subvention versée par personne embauchée l'équilibre a pu être trouvé. Il est probable qu'à terme on assistera à une diminution des subventions. Il faut s'y préparer en travaillant notre modèle économique, même s'il faut éviter absolument de renverser les priorités au bénéfice de la rentabilité et au détriment de l'attention aux besoins des personnes.

 

Une deuxième question a pour origine le caractère expérimental du dispositif. Si la deuxième loi annoncée voit le jour, il ne faut pas imaginer qu'elle va tirer des dix expérimentations la conclusion qu'il faut immédiatement généraliser à l'ensemble du territoire national. Cela demanderait des financements et surtout des changements de « tuyauterie » trop importants : il faudra du temps pour faire évoluer les dispositifs et les états d'esprit. Je vois plutôt un développement en tache d'huile avec des adaptations. Sur la métropole lyonnaise, des communes sont candidates pour expérimenter et le Président David Kimelfeld s'est déclaré favorable à une extension sur le territoire métropolitain. Je crois que la solution serait sans doute, puisqu'elle a maintenant la compétence RSA, d'intégrer de manière pragmatique les enseignements de l'expérimentation dans la Stratégie Métropolitaine d'Insertion.

 

Pour en savoir plus :

- « Pauvreté : la réponse par l'emploi » par Louis Gallois, propos recueillis par Danielle Kaisergruber, Metis, 20 mars 2017

- « Territoires zéro chômeur de longue durée : "Sans vertu, aucun processus ne pourrait fonctionner" », par Michel de Virville, propos recueillis par Jean-Louis Dayan, Metis, 02 février 2018

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Yvon Condamin, propos recueillis par Michel Weill

Mots clés : Territoires zéro chômeur de longue durée, expérimentation, Villeurbanne Saint-Jean, Mission Régionale d’Information sur l’Exclusion, insertion, emploi, entreprises, Yvon Condamin, Michel Weill