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« Together, we can ». Entretien avec Bernadette Ségol, future secrétaire générale de la CES

par Clotilde de Gastines, Claude Emmanuel Triomphe - 21 Avril 2011

Bernadette Ségol nous reçoit à Bruxelles sous l'affiche « Together, we can », ancien mot d'ordre d'un congrès UNI Europa de 2007. Bien avant la campagne de Barack Obama rythmé par le fameux « yes, we can » ! L'actuel secrétaire général de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) John Monks devrait passer le relais à celle-ci à Athènes le 19 mai prochain.

 

Bernadette Ségol connait bien les arcanes bruxelloises. Cette Française est active dans le syndicalisme européen et international depuis 1975 d'abord à la fédération internationale du textile, puis chez Euro-FIET (commerce, banque, technologie, nettoyage, sécurité privée). Quand la FIET fusionne en 2000 avec les secteurs des media, des postes/télécoms et des graphiques pour former UN, Bernadette Ségol prend alors la direction de la division Europe : UNI Europa qui regroupe 7 millions de travailleurs de 330 syndicats européens. Entretien

  

B Segol

Quels sont les grands chantiers que vous allez mener en tant que nouvelle secrétaire générale de la CES?

Tout d'abord, nous allons nous attacher aux questions liées à la gouvernance économique. Un marché du travail européen s'est formé, c'est indéniable. L'objectif commun du syndicalisme européen est d'éviter que ce marché ne se traduise par une concurrence entre les travailleurs des différents pays et que le critère soit le coût du travail le plus bas. Il est absolument nécessaire que l'on parvienne à se coordonner pour limiter le dumping social. La réflexion est ouverte au sein de la CES dans un document qui sera discuté lors du prochain congrès (« Vers un marché du travail européen »).

 

Ensuite, nous avons un chantier juridico- politique de taille pour contrer les décisions de la Cour de justice (CEJ). Les arrêts Rüffert/Laval ont porté un coup terrible à la crédibilité de l'Europe. Le rapport de Mario Monti sur le marché intérieur (Mai 2010) le disait très clairement.  Le projet de réponse proposé par le Commissaire Michel Barnier (avril 2011)  ouvre des perspectives qui permettent de penser que les droits fondamentaux pourraient retrouver leur supériorité par rapport aux droits économiques.  Mais rien n'est joué.  Nous attendons les propositions concrètes de la Commission.

 

Enfin, les autres chevaux de bataille liés à ces deux chantiers sont l'emploi, l'environnement, les inégalités de toutes sortes, les restructurations.

 

La Commission consulte justement les partenaires sociaux sur les restructurations. Avez-vous un pronostic raisonnable qu'il débouche sur un instrument communautaire ? Ou est-ce un os à ronger ?

Je crains que ce soit un os à ronger. La DG emploi n'a pas le dynamisme suffisant pour faire quelque chose de substantiel. Elle n'a pas de programme social, pas d'agenda social, donc pas de lignes budgétaires affectées...

 

À quelle évolution syndicale majeure avez-vous assisté lors de ces années passées à la tête d'UniEuropa ?

En Europe, les organisations syndicales ont un rôle très spécifique, car elles agissent dans le cadre d'une intégration économique, et à terme politique, unique au monde. L'action syndicale au niveau européen ne relève plus uniquement de l'échange d'idée dans une réunion à Bruxelles. Les dirigeants syndicaux ont compris, qu'il faut être actif au niveau européen, car leurs marges de négociation dépendent de l'Europe.

 

Il n'existe plus de solution au niveau national vu l'évolution économique mondiale, car on dépend les uns des autres. La France, pas plus que la Belgique ou l'Allemagne n'a de solution au niveau national. Certes, à l'heure actuelle, il y a une tendance grave, très préoccupante même, à se dire qu'on revient au niveau national. Or, on n'échappera pas à toutes les questions de compétitivité, de concurrence, de mise en concurrence. Au contraire, ça risque de s'aggraver si les syndicats ne se coordonnent pas.

 

Pourtant les réponses à la crise sont venues des États et non de l'Union, sauf quand elle intervient en Irlande, ou au Portugal, ...

Les propositions européennes ont été insuffisantes, maladroites et tardives. Toutefois, sans ces propositions, on aurait peut-être assisté à la chute de l'Euro, avec des conséquences sociales très lourdes. Les États ont réussi à coopérer. Nous sommes dans une phase où l'Europe avance davantage par l'intergouvernemental que par la méthode communautaire. Mais notre premier souci n'est pas là. Notre premier souci est que, par l'une ou l'autre méthode, le modèle social européen soit maintenu et que nous retrouvions le chemin de la croissance et de l'emploi.

 

Quels sont selon vous les grands succès du syndicalisme européen des 10 dernières années ? Et quels seraient les échecs?

Les succès sont les Comités d'entreprise européens même s'ils ne fonctionnent pas idéalement, la directive sur le travail intérimaire, et enfin le remaniement de la directive service, même le principe du pays d'accueil n'est pas encore fondamentalement acquis.

 

Les points les plus frustrants ? D'une part, nous ne sommes pas sortis de la crise financière et économique dans une ambiance politique et économique différente ; d'autre part nous sommes contre l'opt out qui permet à 16 pays membres de ne pas appliquer les règles sur le temps de travail, mais nous ne sommes pas encore arrivés à nos fins. Ensuite... les résultats du dialogue social sur les trois dernières législations sont décevants. 

  

Quelle est la force et la légitimité du syndicalisme dans le jeu démocratique européen ?

Le syndicalisme européen a la reconnaissance des traités. Il a voix au chapitre dans les instances démocratiques européennes, ce n'est pas négligeable. Le secrétaire général de la CES peut prendre rendez-vous avec les commissaires, avec le président de la Commission José Manuel Barroso, ou avec le président du Conseil de l'UE Herman Van Rompuy. Nous devons garder cette écoute institutionnelle. 

 

La CES a les moyens se faire entendre. Le secrétariat à Bruxelles est en lien avec les secrétariats des organisations nationales. Il faut développer le lien entre les actions nationales et les actions européennes. Mobiliser les organisations nationales au sein de la CES en prenant en compte les différentes sensibilités. Certaines organisations syndicales sont pour un syndicalisme européen puissant. D'autres craignent le développement de l'Europe et préfèreraient garder leurs prérogatives au niveau national, bien qu'elles se rendent compte, que celles-ci sont dépendantes de décisions prises au niveau européen. Elles craignent la perte de leur autorité nationale, de leurs valeurs traditionnelles et de leurs structures. Le sentiment est là, d'où les hésitations, même si tout le monde est conscient qu'il ne faut pas virer au protectionnisme.

 

Entre ces deux tendances, il faut trouver un point d'équilibre. Il n'est pas question de demander aux organisations nationales d'abandonner leur pouvoir de négociation, ce n'est pas souhaitable. Il faut garder une organisation unie malgré les différences. C'est essentiel. L'atmosphère de la fin des années 90 n'est plus là, certains espoirs ont été déçus, mais nous restons convaincus que le syndicalisme européen est une voie positive, et qu'il doit garder sa force de critique et de proposition.

 

On a l'impression d'un mille-feuille d'organisations nationales, européennes, internationales, sectorielles, et pas d'un mouvement syndical fort qui incarnerait la solidarité entre Européens.

Les manifestations européennes ont une certaine capacité à faire ressentir l'existence de cette solidarité. Il faut néanmoins être réaliste, dans certains pays, les syndicats n'ont pas voix au chapitre et l'action syndicale est conditionnée par les moyens, entamés par la baisse quasi générale du nombre d'affiliés. En France, les syndicats ont peu de membres, mais ils sont capables de mobiliser. Ils sont dans le système, s'ils négocient, leurs accords sont applicables.

 

Dans les pays de l'Est, la situation est assez dramatique. Si rien ne se passe, les syndicats risquent de disparaître. Les structures de dialogue social n'existent pas. Les négociations sectorielles sont invisibles ou peu valorisées. Les pratiques antisyndicales sont fréquentes dans les entreprises, même s'il est très difficile de les identifier;  la peur de perdre son emploi parce qu'on se syndique est souvent là. Ajoutons à cela, l'histoire du syndicalisme,  cheville ouvrière des gouvernements socialo-communistes, qui persiste dans les esprits comme ayant le monopole des œuvres sociales. Il faut avant tout un cadre de reconnaissance de la valeur du syndicat dans une société. Une reconnaissance du fait syndical. Un syndicat fait partie de la démocratie. Dans certains pays, on en n'est pas tout à fait là...

 

 

Pour qu'il y ait un renouvellement, il faut attirer les nouveaux entrants sur le marché de l'emploi, les jeunes. Est-ce un défi commun à toutes les organisations syndicales ? Qui s'en sort le mieux ?

Les syndicats belges et italiens affiliés à UNI Europa ne perdent pas de membres. La faible proportion de jeunes est fortement liée à la précarisation du travail, au chômage, à la multiplication des contrats d'indépendants. C'est une manière de détourner le droit du travail. Dans la construction, le nettoyage, ces travailleurs dépendent en fait bien d'un employeur, mais ils ne se syndiquent pas, car ils ne se sentent pas comme des travailleurs comme les autres.

 

C'est aussi lié à une évolution des mentalités à propos des valeurs d'une défense collective des intérêts. Il faut réfléchir à d'autres formes de recrutement. IG-Metall a expérimenté le recrutement par les réseaux sociaux. Le syndicat suédois Unionen va dans les écoles, les universités, offre une affiliation à un taux très modeste. Ceci étant dit, c'est très souvent un contact personnel qui amène à la syndicalisation. C'est relativement facile dans les grandes entreprises. Le délégué vient trouver le nouveau, lui indique ce qu'il peut faire pour lui. Mais aller rencontrer un jeune vendeur qui débute dans un petit magasin, ou une petite entreprise est très exigeant en terme pratique !

  

Repère

La CES regroupe 82 organisations membres de 36 pays européens, ainsi que 12 fédérations syndicales européennes, soit plus de 60 millions de membres, ainsi que des organisations ayant un statut d'observateur en Macédoine, en Serbie, et en Bosnie et Herzégovine La CES est un des partenaires sociaux européens et est reconnue par l'Union européenne, par le Conseil de l'Europe et par l'Association européenne de libre-échange (AELE) en tant qu'unique organisation syndicale interprofessionnelle représentative au niveau européen.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines, Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : CES, Bernadette Ségol, UNI Europa, syndicalisme, européen, crise, dialogue social, pouvoir,