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« Tout de suite maintenant »

par Jean-Marie Bergère - 27 Juin 2016

Il est possible de raconter le film de Pascal Bonitzer « Tout de suite maintenant » de multiples façons. Il y a d'abord l'histoire de Nora, jeune femme brillante et qui le sait. Au début du film, elle intègre un cabinet de conseil en fusion-acquisition. Pour réussir dans l'univers de la haute-finance, elle est prête à affronter les rivalités entre collègues et prête à faire preuve d'une disponibilité totale.

 

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Il y a les autres histoires. Celle du désespoir de ceux qui, la soixantaine venue, regardent avec sévérité ou dégoût leur vie qui a passé. Il y a l'angoisse de ceux qui font leurs premiers pas d'adultes et ne savent pas si d'autres chemins sont simplement possibles. Il y est question d'amours mortes, de haines ressassées, de désirs fugaces et de rendez-vous où il est naturel d'annoncer d'emblée « je ne couche jamais le premier soir ». Il y a la fille qui venge son père qui vient pourtant de la chasser.


Il y a également le pur plaisir esthétique, le bonheur du cinéphile, tant les situations, les dialogues, la musique, le scénario, les personnages, en font un film réussi, ramassé, sensible, intelligent. Les acteurs principaux sont tous au mieux de leur art. Ils méritent d'être cités : Agathe Bonitzer, Vincent Lacoste, Lambert Wilson, Jean-Pierre Bacri, Isabelle Huppert, Pascal Gréggory, Julia Faure. Excusez du peu !


Les mauvais calculs des êtres raisonnables

Pascal Bonitzer explique qu'il a interrogé des professionnels des « fusacs ». La conduite de la négociation, la jubilation quand elle aboutit et qu'elle permet d'espérer une importante commission, les dilemmes entre projets de reprise purement financiers et projets industriels, le costume qu'il faut porter et la froideur des bureaux, tout cela est rendu avec beaucoup de précision et de justesse.


Mais la force du film ne réside pas dans sa vérité documentaire. Elle est plutôt celle que Pierre Rosanvallon prête à « la littérature, qui apporte un supplément dʼintelligibilité grâce aux ressorts de la mise en scène du récit » (Le Parlement des invisibles). Mieux que beaucoup d'études savantes, l'œuvre de fiction (lorsqu'elle est réussie !) permet de réunir en une seule et même histoire, l'intrigue professionnelle, les histoires de famille, celles de cœur, l'air du temps et la singularité de destins individuels. Au lieu de séparer, de cloisonner, elle raconte la vie, celle qui nous touche, nous émeut et nous donne à réfléchir, et où bien souvent tout se mêle et s'emmêle.

 

Reprenons. Serge est définitivement misanthrope et odieux. C'était le plus intelligent de tous, un mathématicien de haut vol, un chercheur. Il a été assez fou pour écrire un poème un peu ridicule, comme on peut en écrire à 20 ans pour celle avec qui on a partagé une nuit d'amour. Solveig dit de lui : « il est très intelligent mais c'est un con ». Elle a beaucoup fait rire ses camarades en distribuant des copies du poème. Elle n'a pas vraiment anticipé le mal qu'elle lui faisait, et qu'elle se faisait. Elle a épousé Barsac qui lui offrait une vie confortable. La décision était pensée et pleine de sagesse. La folie l'a rattrapée et désormais c'est l'alternance vin blanc le matin, Armagnac le soir qui lui permet de la contenir et de faire bonne figure. Prévost-Parédes, associé de Barsac depuis la création de leur entreprise, dissimule son inutilité derrière un discours sentencieux où il fait une bonne place à la parabole de l'arbre qui croît en étouffant les arbres voisins. Il préfère finalement tenter de se suicider et se rater. Son œil droit est perdu mais il s'en remettra. Barsac ne peut s'empêcher de commenter en lançant ce qu'il pense être un bon mot : « au pays des aveugles, les borgnes sont rois ». Barsac, lui, semble tenir bon. Il campe sur sa doctrine « les projets sont faits pour être réalisés et les rêves pour être brisés ». Il incarne la rationalité de l'entrepreneur. Mais finalement il perd, par excès déraisonnable de confiance en soi, par excès de calcul, en cherchant à dissimuler une information qui se révèlera sans importance. Nora elle-même fait un acte insensé, à rebours de ce qu'elle a construit et des raisonnements qu'elle tient. A bien des égards ce qu'elle fait est stupide, elle venge son père qui pourtant vient de l'insulter. Son acte improvisé a des effets qu'elle n'a pas envisagés. Cette idiotie qu'elle commet pour réparer une humiliation vieille de 40 ans donne un violent coup d'accélérateur à sa carrière. Elle pensait se sacrifier, et c'est Xavier qui en fait les frais.


Homo Sapiens Demens

Le « supplément d'intelligibilité » dont nous parle Pierre Rosanvallon ne porte pas (ou pas seulement) sur la noirceur du monde. La fin du film est d'ailleurs plutôt heureuse. Ce que « Tout de suite maintenant » permet de mieux voir, c'est la vanité des frontières que nous prétendons construire entre le monde que nous concevons comme rationnel, calculable, maîtrisé et celui de nos sentiments, de nos coups de cœur, de nos histoires singulières, de nos névroses aussi. Ce qu'il permet de mieux comprendre, c'est la fragilité des cloisons que nous édifions entre calculs et désirs, entre sagesse et folie.


Le film ne propose pas de choisir entre les poètes et ceux qui « font du fric dans une boîte de finance », entre les idéalistes et les pragmatiques, entre les purs et les putes, comme le dit Maya. Il ne propose pas non plus une dénonciation argumentée des pratiques du grand capital à l'époque du néo-libéralisme, du cynisme des dirigeants ou de l'ambition sans scrupule des jeunes loups de la finance. Bonitzer brouille les cartes. La question n'est pas de savoir si à vouloir être raisonnable et réaliste, on ne risque pas de devenir froid, seul et malheureux. Le risque est plutôt qu'on en devienne bête, idiot, insensé.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Tout de suite maintenant, Pascal Bonitzer, fusion-acquisition, raison, folie, Jean-Marie Bergere