0

Travail : le stress m'a tuer

par Xavier Baron - 14 Septembre 2009

Voici plusieurs lectures de rentrée pour manager en panne : Et pourtant, je me suis levée tôt..., Bonjour paresse et L'open space m'a tuer

 

Le cynisme s'est installé dans le monde du travail au point de constituer une caractéristique tellement banale et inévitable pour les jeunes qui tentent de s’y insérer, qu’ils finissent par la considérer comme normale. Le risque de déclassement futur de ces jeunes générations (et au moins le sentiment d'exclusion et d'insécurité croissante) paraît secondaire.

 

Auteurs, manageurs, dirigeants et formateurs, qui vous échinez encore à décliner les règles de l’implication et du management participatif, voici deux ou trois lectures d’auteurs nés après 1975 qui pourront vous éviter de sombrer, au-delà du cynisme, dans le pathétique d’un maniement trop grossier de la langue de bois. S’il en est encore de naïfs parmi vous (pour autant que cela les arrange), les salariés par contre sont lucides et sur un mode de plus en plus précoce. 

 

Tout se passe comme si on savait encore comment « faire de l’argent », mais certainement plus comment « créer de la valeur », au moins d’un point de vue gestionnaire. C’est sans doute un dégât collatéral de l’effacement des idéologies parousiques. Qu’elles soient religieuses ou laïques, qu’elles relèvent de l’idéologie du progrès ou de la croyance dans la possibilité de croissances illimitées en tous domaines, comme on le sait, quand il n’y a plus de bornes…

 

C’est évidemment du fait de l’implosion du modèle communautaire, du recul des grandes entreprises intégrées, de l’extension des services et du recul concomitant du secteur industriel. Les repères (valeurs métiers, respect de la force de travail) et les gardes fous (culturels, syndicaux…) patiemment construits dans les grands univers communautaires n’ont plus cours, même dans les grandes entreprises, quand ils ne sont pas tout simplement vouées aux gémonies.

 

C’est certainement la conséquence également de la transformation du travail lui-même. Devenu plus intellectuel, au profit de productions immatérielles non mesurables et non dénombrables, il résiste au contrôle de gestion et à l’analyse du travail. N’en déplaise à Adam Smith, l’industrie, et heureusement d’ailleurs, n’a pas le monopole de « la richesse des nations » par la transformation des matières et l’accumulation de biens matériels. Mais, faute de renouvellement et d’innovations en management depuis au moins 30 ans et au nom de la productivité et de la concurrence, tout semble permis. Au contraire, l’existence d’un chômage de masse persistant sur 3 décennies délie les mains des employeurs les moins imaginatifs et les moins scrupuleux.

 

Et pourtant je me suis levée tôt

 

La seule productivité qui est alors à la portée de tous, c’est justement celle qui consiste à « faire travailler plus », mais évidemment sans payer plus. C’est le constat que fait Elsa Fayner à l’issue de sa plongée dans le monde du travail précaire (télévente, grande distribution, hôtellerie). Ce n’est pas une fatalité, et sans sombrer dans l’angélisme, elle a rencontré des entreprises qui tentent loyalement de passer des contrats acceptables. Mais elle a surtout expérimenté qu’il est tout à fait possible de s’appuyer sur la valeur travail, les désirs d’intégration et de réalisation personnelle… pour obtenir zèle et heures supplémentaires, disciplines et efforts… sans les rétribuer ! Sans doute, cela casse et cela lasse, mais qu’importe.

 

La réserve de diplômés prêts à travailler à temps partiel pour le SMIC horaire paraît inépuisable et la période actuelle de crise et de recul de l’emploi leur offre une réserve de renouvellement quasi illimitée. Les propositions modernistes (polyvalence, autonomie, individualisation), pensées pour détayloriser, pour libérer le travail et l’initiative, peuvent aussi bien servir à justifier l’enrôlement des subjectivités. Les possibilités du droit (temps partiel, stages, emplois aidés…) peuvent être détournées pour produire plus de stress, de précarité, sans risquer la rébellion ; au pire, la démission. En plus, c’est plus facile. Cela requiert peu de compétence managériale. N’est ce pas au salarié de trouver lui-même la meilleure manière de composer avec les contraintes qu’on lui impose pour atteindre « ses » objectifs ? Moins de chefs et pour ceux qui restent, peut-être seulement des sens émoussés, à l’image des 3 singes chinois qui ne voient, n’entendent, ni ne parlent… 

 

Bonjour Paresse

Dans le genre « dénonciation cathartique » sur le monde du travail, la palme du succès de librairie pour la période récente, reste à Bonjour Paresse. Un titre génial et une bonne distribution combinés à un lancement maladroitement promu par l’indignation de l’employeur emblématique de l’auteur (EDF), ont probablement compté pour le succès de cet ouvrage à l’écriture inégale et dominée par l’amertume et la haine. In fine, au-delà de la surenchère jubilatoire, outrancière et vengeresse dans la dénonciation, pas d’information, peu d’analyse. Et puisque tout est foutu, l’ouvrage est bouclé par une apologie explicite du cynisme, une sorte d’appel à la collaboration avec les puissances de l’axe de la bêtise et de l’inculture, pour se planquer et y faire son marché noir.

 

Si ces caractéristiques limitent la portée du propos, il est malheureusement compréhensible que lecteur désabusé s’y soit souvent retrouvé, senti partiellement vengé, même si c’est au prix d’un fort malaise…, du type de celui que l’on peut ressentir au plaisir d’une rediffusion du film La traversée de Paris de Claude Autan Lara.

 

L'Open space m'a tuer

Sans prétention littéraire ou intellectuelle, L’open space m’a tuer se lit rapidement, un peu à la manière d’un album photo. Après le roman largement autobiographique de Vincent Petitet, Les nettoyeurs, (Seuil 2006), l’univers moderniste et emblématique des nouveaux Diafoirus du conseil, de l’informatique et de la communication, fait à nouveau l’objet d’un même constat. Il est proprement désolant. Pas d’emphase, peu de commentaires. Pas de procès d’intention ni de jugement, mais des faits, des exemples, des constats, des informations brutes. Pas de complot, pas de victime cherchant la compassion. Ils étaient les plus jeunes, les plus beaux, les plus intelligents. Le monde était à eux. Ils ne crachent pas dans la soupe, mais ils se retrouvent après quelques années, broyés, déçus bien sûr, de surcroît dans l’incapacité de se plaindre et surtout, sans alternative. Seule la fuite, de préférence honteuse (« up or out »), leur est autorisée.

 

Ces auteurs trentenaires se comptent simplement parmi ceux qui « aimeraient pouvoir critiquer leur travail sans culpabiliser ». Tout au plus demandent-ils de ne plus faire l’objet de ce mépris pervers qui les contraint, en plus, à faire comme si. « S’épanouir dans son boulot…, bel objectif, c’est vrai. Mais si on n’y arrive pas, on veut juste ne pas être forcé de le faire croire ». Loin des canons de l’énoncé savant, le témoignage est « impressionniste », mais fort et structuré. 27 courts chapitres de 3 à 10 pages reconstituent les différentes facettes de systèmes plus manipulateurs que gestionnaires et que la « coolitude » affectée ne parvient pas à rendre humains.

 

C’est au détour d’histoires individuelles et des dialogues de « réalité fiction », en fins de chapitres, que l’on trouve ici ou là des esquisses souvent fines d’une analyse lucide des mécanismes de la désillusion et des formes quotidiennes de résistance. Ces traits sont résumés à l’aide de slogans détournés, avec l’élégance de n’en jamais appuyer l’effet : « Affirmez-vous… pour mieux rentrer dans le moule », « plus le monde est ressenti comme intrusif, plus nous réagissons par un dévoilement préventif », « un travail qui n’est pas quantifiable n’est pas facturable au client. Donc inutile ».

 

Court, leur réquisitoire est au final complet et effrayant, confirmant à sa manière les pires craintes de Eric Dupin (Une société de chiens, Petit voyage dans le cynisme ambiant Seuil, Mars 2006). Si notre premier réflexe est souvent d’en rire jaune, ils caractérisent ainsi ce peut produire la conjonction d’une contrainte économique et des abîmes d’incompétences et/ou de cynisme qui autorisent des « responsables d’entreprise » à la confusion des genres et à l’illégalité. « Le business model de nombreuses boîtes repose sur un turn-over de stagiaires. Une agence de pub a même mis une annonce : « cherche une stagiaire senior »».

 

Victimes ou bourreaux, ou l’invention du perdant/perdant ; « pile je gagne, face tu perds » ! Chez ceux-là même qui conseillent les autres sur les bonnes pratiques de management, la boucle est bouclée ! Les auteurs dénoncent bien un peu ces managers qui relaient cette domination au travail par l’enchantement et les formes d’exploitation les plus moralement violentes. Ils constatent aussi en même temps qu’ils en sont partie prenante, honteux, à l’insu de leur plein gré. Ils voient bien comment ces oppresseurs le sont souvent à leur propre détriment.

 

Ils ne jugent pas, peut-être tout bonnement par défaut de confiance (ou de conscience) qu’il pourrait y avoir un autre monde. Ils regrettent et dénoncent les souffrances qu’on leur fait endurer, ils devinent qu’elles ne sont pas nécessaires. Mais ils ne savent pas à quelles conditions il serait possible de les éviter dans la course à la performance (facturable !). Ils n’ont pas connaissance d’alternative à la violence, fût-elle symbolique, pour asseoir des collectifs et obtenir la coopération.

 

Finalement, on partage leur crainte, non pas tant d’être victimes, c’est déjà fait, que de les retrouver demain parmi les bourreaux, par naïveté, par paresse et/ou par conformité.

 

La morale de l'histoire

Ces témoignages de trentenaires parmi d’autres en disent long sur l’épuisement du discours managérial en cours depuis les années 90 en faveur (pêle-mêle) du management par objectifs, participatif, par projets… Le « nouvel esprit du capitalisme » paraît à son tour bien fatigué. Pourtant la valeur travail se porte bien, merci. On ne peut pas en dire autant du management du travail. Il ne s’agit même plus de critique.

 

C’est de colère qu’il est question, véhémente (et cela aura au moins le mérite de l’exutoire) ou simplement triste, avec cette fois son lot de retrait, de somatisation et de dépression. Il y a pourtant bien une différence entre gérer et manipuler. Gérer, c’est exercer du pouvoir par le management, l’organisation et les politiques de Ressources Humaines. Cela consiste à obtenir les comportements souhaités à des fins de performance. C’est utile, c’est légitime.

 

Certes, l’entreprise n’a pas à être morale, mais efficace. Les entreprises ont un rôle, celui que la société leur assigne en leur sous-traitant la fonction de production. L’efficacité leur commande d’inventer et de réinventer sans cesse l’art du management, soit, de traiter du mystère qui consiste à transformer du travail en performance (pas seulement en argent) que l’on appelle de la gestion. Manipuler, c’est presque la même chose mais à un détail près. C’est exercer ce pouvoir et obtenir ces comportements en occultant les fins, en trompant les acteurs (salariés, clients, stakeholders) sur les moyens employés comme sur les conséquences pour eux-mêmes et pour les autres. Que l’on fasse l’impasse sur cette distinction par intention ou par ignorance ne change rien à l’affaire.

 

Churchill disait (dit-on) « quand tu es en enfer, surtout, continue d’avancer ». En démocratie, c’est à la société d’imposer des limites, de rappeler que tout n’est pas permis, même si c’est rentable. L’entreprise n’est pas la société, elle ne résume pas la société. L’enfer « convivial » décrit par ces jeunes prospère justement dans beaucoup d’entreprises parce que la société n’y impose pas la place qui lui revient. Elle n’y trouve plus la force de son nécessaire imperium.

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Xavier Baron

Mots clés : Xavier Baron, Elsa Fayner, Openspace m'a tuer

Notes de lecture :

Le site consacré à L'Open Space m'a tuer

 

En lien avec cet article