0

Un Anglais veut croire à l'Europe sociale

par Claude Emmanuel Triomphe - 21 Août 2008

Il y a quelques années, nous regardions avec envie ce qui se passait de l'autre côté de la Manche, en Allemagne, en France, vos réalisations en matière de protection sociale au sens large du terme...

Qu'est-ce que l'Europe sociale pour vous syndicaliste du Royaume Uni ?

europesociale

Il y a quelques années, nous regardions avec envie ce qui se passait de l'autre côté de la Manche, en Allemagne, en France, vos réalisations en matière de protection sociale au sens large du terme et tout ce qui surgissait de cette forme de tripartisme, inconnue chez nous. Ce qui nous étonnait, et c'est encore vrai aujourd'hui, c'est que chez vous le terme « dialogue social » n'était pas un terme grossier ; il est même assumé par les partis de droite sur le continent. Le problème, c'est qu'ici, nos dirigeants, et Tony Blair en particulier, regardent ce qui se passe non pas outre-Manche mais outre-Atlantique. Ils sont fascinés par le modèle américain. Or que voyons-nous maintenant ? Des pays comme la France et beaucoup d'autres commencent à se tourner vers nous comme si nous étions un modèle. C'est dangereux et cela nous déçoit beaucoup.

Chez nous la gauche était très en faveur de la Constitution, cela ne pouvait que nous servir ! Alors que chez vous une partie de la gauche considérait que cette fameuse Constitution était la porte ouverte à un capitalisme très libéral. Aujourd'hui nous sommes un peu revenus de cet enthousisame pour l'Europe sociale quand nous voyons une grande partie du continent pencher pour un agenda beaucoup plus libéral. Mais nous y restons attachés. Il en va de même avec le mouvement syndical européen, c'est une chance, même si pour nombre de nos syndicats c'est encore très lointain et qu'à l'évidence les manques de coordination et de connaissance mutuelle sont criants. Dans beaucoup d'affaires transnationales, il y a trop peu d'initiatives concrètes prises, y compris par nous bien sûr. J'ai le syndicalisme dans le sang depuis tout petit ; mais il y a quelques semaines, une fois devenu chercheur, j'ai reçu une lettre de mon syndicat qui me rayait des effectifs sans autre forme de procès. Et dire que j'ai bossé pour eux pendant 15 ans...Vous avez dit moderne ?

Intérim, temps de travail, deux propositions de directives longtemps bloquées par la Grande Bretagne devraient être adoptées prochainement : qu'en attendez- vous ?

Sur le temps de travail, pas grand chose dans la mesure où l'opt-out devrait continuer à prospérer ; à court terme ça ne va pas amener grand chose sur les maxima horaires que l'on peut effectuer chez nous. Je ne parle même pas de secteurs entiers comme celui des loisirs, des jeux ou des casinos où règne la loi de la jungle.

Par contre, sur l'intérim ça va pouvoir protéger un certain nombre de travailleurs. Le problème, c'est cette fameuse période de qualification (1) de douze semaines que des pays comme le nôtre pourront introduire et qui fera que les travailleurs qui ont des contrats journaliers ou à la semaine - et c'est très fréquent dans le bâtiment ou les transports - ne seront pas protégés du tout, ou plus exactement, ne seront pas plus protégés demain qu'ils ne le sont aujourd'hui. Je pense aussi à tous ces travailleurs, notamment polonais, qui font la queue journellement devant les agences d'intérim de ma region : ils ne vont rien y gagner alors que par ailleurs nous voyons monter une forme de racisme à leur égard où pas mal de gens les voient comme ceux qui viennent leur voler leurs jobs.

La présidence francaise de l'Union vient de commencer. Vous en attendez quelque chose ?

Je vous rappelle que nous sommes une île et ce petit bout de mer qui nous sépare c'est vraiment quelque chose. Moi-même je me définis comme un Européen mais la plupart de mes amis, de mes collègues ne le diraient jamais. Ils sont exclusivement Britanniques, voire Anglais ! Très peu de Britanniques savent que c'est la France qui préside l'Union. C'est comme pour l'Euro en football ; quand des équipes britanniques participent, les journaux en font des pages et des pages, quand elles n'y sont pas comme ce fût le cas cette année, il n'y a quasiment rien dans la presse. Après le vote des Irlandais et face aux réactions de la Pologne ou de la République Tchèque, j'espère au moins que Sarkozy s'engagera à fond et ne contribuera pas à ce que l'Europe s'enfonce encore plus !

Il y a aussi la question de l'élargissement vers la Turquie : je sais que pas mal de Français sont contre mais, en dépit des positions officielles, ici aussi beaucoup sont contre. Ce sont les mêmes d'ailleurs qui étaient frileux face à l'entrée de notre pays ou des pays de l'Est. Ceci dit, en Grande-Bretagne aujourd'hui on est surtout préoccupé par autre chose : la crise ! Beaucoup de personnes sont en difficulté, d'autres vont l'être. Depuis quelques semaines, il n'y a pas un jour sans une annonce de licenciements massifs, notamment dans le secteur du bâtiment. Et sur ce sujet, l'Europe....

(1) La directive prévoit l'égalité de traitement dès le premier jour sauf pour les Etats qui en ont décidé autrement. Ce qui est le cas de la Grande Bretagne où les syndicats ont dû accepter, pour parvenir à un accord avec le CBI, une période de 12 semaines, pendant laquelle une telle égalité ne pourra pas être réclamée

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : europe sociale, grande bretagne, unite, David Tarren, intérim, temps de travail, directives, travail temporaire, construction européenne, conditions de travail