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Une seconde vie pour le Bassin minier

par Gilbert Corouge, propos recueillis parJean-Marie Bergère - 02 Février 2018

Pendant le trajet de Lille à Lens les images s'entrechoquent. On pense à l'inscription du Bassin minier au patrimoine mondial de l'UNESCO, au titre de « paysage culturel, œuvre conjuguée de l'homme et de la nature », et à la fierté de se trouver ainsi au côté des Pyramides d'Égypte. C'était en 2012. La même année le Louvre-Lens ouvrait ses portes. Il est moins spectaculaire que le Louvre-Abu Dhabi, mais de 5 ans son aîné !

 

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Très vite d'autres images reviennent en mémoire. Celles des mineurs bien sûr, gueules noires et leur lampe frontale, la révolution industrielle, mais aussi les luttes syndicales et les grandes grèves, Germinal et Etienne Lantier ont survécu à la fermeture des mines en 1990. Les morts dans les accidents et catastrophes, plus de mille tués en 1906, nous ont légué une expression, « un coup de grisou », dont sans doute un jour on perdra le sens. Sans regret.


Ces images se superposent avec d'autres encore, bien réelles, les terrils à l'horizon, les friches industrielles, les corons, ces maisons construites pour les mineurs, toutes sur le même modèle. Il n'y aura bientôt plus « d'ayants droits », les veuves de mineurs, pour les habiter. En cours de rénovation, elles ne manquent pas de charme sous le soleil d'hiver de ce mois de décembre. Elles évoquent inévitablement le paternalisme des houillères qui entendaient ainsi assurer un confort minimum à ceux qui devaient descendre au fond chaque jour ainsi qu'à leurs proches, tout en les contrôlant étroitement, moralement et politiquement. Demain, réhabilitées, au cœur d'éco-quartiers pour certaines, elles abriteront d'autres histoires.


Justement, celles et ceux qui nous accueillent à la Maison de l'Ingénieur, énorme bâtisse symbolisant la hiérarchie professionnelle et sociale qui caractérisait l'industrie charbonnière, nous racontent ces autres histoires qu'ils veulent vivre ici, à Loos-en-Gohelle et dans les environs. Leur imagination et leur optimisme nous ont donné envie d'en savoir plus. Gilbert Corouge, référent bénévole pour la Fondation de France, ancien proviseur du lycée de Carvin, d'un des lycées de Lens et président du Greta de la Gohelle, très investi dans le programme « Mines d'Idées », répond aux questions de Jean-Marie Bergère.

 

Les projets présentés sont très divers. Peut-on passer en revue quelques uns parmi les plus stimulants ?

 

Nous avons affiché dès les débuts de « Mine d'idées » notre volonté de permettre aux habitants eux-mêmes de proposer leurs propres initiatives, simples idées, puis de les accompagner pour qu'elles deviennent des projets. C'est ainsi que des habitants de Mazingarbe ont développé leur propre « repair café », devenu lieu de rencontre et d'entr'aide autour de la réparation d'objets. À Hénin-Beaumont, une jeune femme a créé l'association « Mine de Culture », qui fédère des acteurs locaux autour d'une plateforme consacrée aux langues et de l'organisation d'une rencontre annuelle, ouverte à tous, le « melting-potch ». À Lens, quelques jeunes qui voulaient favoriser la solidarité et la mobilité ont créé un garage solidaire. À Liévin, quelques personnes ont créé une association pour accompagner à domicile des personnes présentant une problématique « alcool ».


D'autres avaient déjà un projet que nous avons accompagné, financièrement, mais aussi par l'aide de nos bénévoles ou par le Copas, coopérative de conseil à nos côtés : une coopérative des savoirs populaires à Lens, un café des enfants, une ferme servicielle, une coopérative d'activité et d'emploi...


En trois ans, nous avons sélectionné, accompagné et soutenu financièrement plus de 50 projets et plus de 30 idées. Beaucoup sont multithématiques. À noter qu'une bonne dizaine de projets ont été soutenus avec le concours de Maisons et Cités, l'un des bailleurs sociaux propriétaires des maisons de mineurs en charge de leur réhabilitation.

 

Les questions du travail et de l'emploi semblent peu présentes, sauf peut-être sous l'angle de la formation, est-ce bien le cas ?


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Effectivement nous avons eu peu de propositions directement liées aux problématiques de l'emploi. C'est pourtant l'une des difficultés premières sur ce territoire. Il est difficile de savoir s'il s'agit là de l'expression d'un besoin de traiter préalablement d'autres questions ou d'une sorte de fuite devant la difficulté.


Certains projets cependant se traduisent en emplois, générés de fait par leur fonctionnement. C'est le cas par exemple du café des enfants, du garage solidaire... Il s'agit évidemment en grande partie, mais pas uniquement, d'emplois aidés. Le garage solidaire a recruté une personne chargée de l'insertion. Les récentes mesures gouvernementales en la matière modifient quelque peu la donne, mais les associations s'attachent à cet objectif.


Ces initiatives ont un point commun, c'est d'avoir reçu le soutien de la Fondation de France. Quels sont les principes d'action de Mines d'Idées, le programme dédié au Bassin Lens-Liévin-Hénin-Carvin ?


Les principes essentiels sont clairement définis, depuis l'origine de notre expérimentation : favoriser l'émergence d'idées nouvelles ou non exprimées, initier ou développer des réseaux d'acteurs, développer des solidarités. C'est un programme qui se veut transversal, complémentaire des programmes thématiques : emploi , habitat, santé, culture et éducation, etc.

 

La notion d'accompagnement est le pilier de la démarche. Avec mes collègues de la Fondation de France Nord et le Copas, nous avons effectué plusieurs dizaines de rencontres. Nous sommes allés échanger, écouter, comprendre, informer, conseiller, dans les locaux des associations, ou sur les lieux du projet, ou parfois même chez les habitants.

 

Trois axes se sont imposés à notre propre action : réactivité, proximité, traçabilité.

 

Que recherchent celles et ceux qui se présentent avec une idée ou un projet ?


Lorsque l'idée ou le projet est porté par un habitant, ou quelques personnes, il s'agit d'abord de la recherche de reconnaissance de la validité de l'initiative : est-elle crédible ? Puis le besoin de « savoir-faire » est rapidement exprimé. L'idée, voire le projet, est présentée de manière simple. Mais ses « porteurs » ne savent pas comment « s'y prendre ». Il faut alors les accompagner dans la clarification, en commençant par les besoins et les objectifs auxquels ils veulent répondre, au-delà de l'« envie de faire ». Même s'ils n'ont pas eux-mêmes perçu cette dimension, il est nécessaire de resituer l'initiative par rapport à ce qui peut déjà exister sur le territoire, qui pourrait être en concurrence ou, plus positivement, en complémentarité avec la proposition.


Des idées ou même parfois des projets, déjà plus élaborés, nous sont soumis pour se rassurer, pour être aidés dans la formalisation. Nous n'intervenons cependant pas, bien entendu, dans la rédaction de la demande de subvention.


Il arrive que des projets nous soient soumis directement par la sollicitation d'une aide financière. Si elle est émise par une association en construction, récente, ou de dimension modeste, il arrive que nous ne donnions pas suite directement, mais que nous propositions, là encore, un accompagnement pour clarifier et compléter le cas échéant le projet.


Quels obstacles sont les plus fréquents ou les plus difficiles à surmonter ?


Le premier obstacle est l'inexpérience des porteurs d'idées, voire de certains porteurs de projets. Leur envie d'agir se heurte aux réalités qu'impose le recours à des demandes auprès de collectivités ou de financeurs. Ils veulent aller vite. La nécessité de formaliser, d'ordonner, d'écrire, de s'adapter à la forme des demandes, y compris celle de nos propres dossiers, est parfois mal comprise, et fait appel à certaines compétences pour lesquelles nous devons les aider. Le passage de l'idée au projet passe par le soutien dans le temps. C'est ce qui nous a conduits à mettre l'accent, pour notre propre action, sur la proximité et la réactivité.


Comment se combinent les objectifs d'intérêt général, transformer une situation qui n'est pas satisfaisante ou préjudiciable, et des objectifs plus personnels, s'éprouver dans l'action, exister en tant qu'habitant d'un territoire, voire en tant que citoyen ?


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Les deux types d'objectifs sont en général sous-jacents aux initiatives. C'est là encore dans l'accompagnement qu'il nous faut mettre en évidence qu'ils sont complémentaires. Si la dimension citoyenne individuelle est l'un des objectifs essentiels de Mine d'idées, la participation du projet à une dynamique de territoire en est un autre. Nous n'entendons par « territoire » l'ensemble des deux communautés d'agglomération qui constitue celui de Mine d'idées. Il s'agit parfois d'un quartier, d'une commune... 


Les projets dits « structurants », Euralens ou le Louvre-Lens par exemple, ne risquent-ils pas de conforter l'idée que les solutions viennent « d'en haut » et d'annihiler cette montée en puissance de la capacité à faire par soi-même ?


C'est un risque important là, où, historiquement, les compagnies des mines apportaient des réponses aux besoins les plus essentiels, avec un fonctionnement quelque peu paternaliste. Mais de plus en plus les nouvelles organisations telles que Euralens ou le Louvre-Lens incluent dans leurs propres objectifs cette dimension citoyenne. Euralens prépare pour 2019 un ensemble de manifestations à l'occasion de ses « 5 ans », en « ouvrant à l'imagination, l'initiative, la créativité, avec les habitants ».


A-t-on des exemples dans lesquels les projets « d'en bas » et ceux « d'en haut » ont convergé malgré leurs différences de logiques et de temporalité ?


Me vient à l'esprit pour répondre à cette question l'exemple de « Porte Mine », initiative à l'origine d'une jeune femme habitante du territoire, créant une coopérative touristique, culturelle, sociale et solidaire. Elle est aujourd'hui l'un des « comptoirs d'idées » portés par le département du Pas-de-Calais dans sa démarche d'accompagnement aux initiatives citoyennes. Parmi les projets que nous avons aidés, plusieurs ont reçu le « label Euralens », ce qui témoigne de la convergence des démarches.


Qu'est-ce qui manque aujourd'hui pour que ce territoire vive pleinement sa nouvelle vie ?


Le temps... pour passer d'une identité à une autre... Du noir au vert, dit Euralens... Le temps nécessaire pour que les habitants comme les acteurs de tous niveaux tournent la page sans en perdre les richesses en écrivant de nouveaux chapitres porteurs de belles histoires. La Fondation de France a choisi ce territoire pour expérimenter parce que les besoins étaient évidents et parce qu'elle y était peu sollicitée, mais aussi parce que nous savions que les envies d'agir y étaient sous-jacentes. Il reste à conjuguer les volontés. Des pas importants sont déjà accomplis dans cette marche vers l'avenir.

 

Pour en savoir plus :


- Jean-Marie Bergère préside le Comité Emploi à la Fondation de France depuis 2013

- Images : Fondation de France

- Fondation de France
- Porte Mine : Maison de l'Ingénieur à Loos-en-Gohelle
- Euralens

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Gilbert Corouge, propos recueillis parJean-Marie Bergère

Mots clés : Bassin minier, Maison de l’Ingénieur, Mines d’idées, acteurs locaux, coopératives, projets, réactivité, proximité, traçabilité, Gilbert Corouge, Jean-Marie Bergère