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Une vieille idée neuve : vivre de son travail !

par Pierre Maréchal - 09 Juillet 2016

Les rédacteurs de Metis vous ouvrent leur bibliothèque : Pierre Maréchal a retrouvé le livre d'Edmund S. Phelps Rémunérer Le travail - Vivre de son salaire en régime de libre entreprise, écrit en 1995-96 qui résonne de manière très forte dans les débats sur la relation travail-revenu, les revenus de « substitution » et le revenu universel...

 

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Le salaire minimum est une conquête sociale. Mais c'est une conquête qui n'est pas dépourvue d'ambiguïté. Trop bas, ce salaire minimum ne permet pas à celui qui le perçoit de vivre dignement, trop élevé son coût exclut de l'emploi les moins aptes ou génère du travail clandestin. Tel est le dilemme du salaire minimum.


Au cœur de cette problématique, c'est la question de la pauvreté dans nos sociétés qui se trouve posée. Dans les périodes de crise, quand le nombre de personnes vivant dans des conditions difficiles s'accroît fortement, comment les règles de l'économie peuvent-elles contribuer à réduire l'exclusion d'une partie de la population ?


Dans ce contexte, il est intéressant de relire le livre d'Edmund S. Phelps pour plusieurs raisons :


- ce livre a été écrit en 1995-1996 (traduit 10 ans après en France). C'était déjà un livre à contre-courant : la modernité des propos sonne étrangement et nous rappelle qu'au fond nous « traînons » toujours les mêmes problèmes depuis longtemps et qu'ils se sont aggravés,
- l'auteur est un économiste américain libéral, lauréat du prix de la banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel en 2006. Il a publié de nombreux travaux sur l'emploi, les salaires, la croissance. Qu'est-ce qu'un économiste libéral, qui fustigeait déjà l'idée de revenu universel, peut nous dire quand il affirme qu'il est possible de « vivre de son salaire en régime de libre entreprise » ?


Le constat

Edmund S. Phelps écrit ce livre pour répondre au constat selon lequel une partie grandissante de la société américaine est si mal payée que, non seulement, elle vit dans des conditions misérables - elle n'a pas les moyens de vivre dignement - mais encore, elle développe des comportements déviants, des pathologies sociales comme le vol, la violence, le crime, la consommation de drogue etc., nuisibles à l'ensemble de la société.


Il note, que depuis les années 70, ce phénomène est grandissant.


« Les emplois rémunérateurs pour les personnes désavantagées - en particulier pour les hommes aux faibles salaires - baissèrent dramatiquement. Il y eut environ deux fois plus de chômeurs dans les années 90 qu'au début des années 70 et il y en a deux fois plus maintenant que dans les années 90. Un grand nombre se retrouvèrent dans les programmes de l'État-providence et l'accroissement du nombre des ayants droit entraîna la création d'un tiers des dépenses d'assistante sociale (rapporté revenu national) entre 1974 et 1994. Beaucoup d'autres, en particulier les hommes de faible niveau d'instruction, se tournèrent vers des activités illégales. 1 million et demi d'hommes sont aujourd'hui en prison ».

Il en résulte que,


« le phénomène des personnes sans logement devint national dans les années 80. La violence des bandes et des crimes perpétrés par des jeunes s'accrurent dans les années 90. La perception de la sécurité des personnes et des biens avait fortement baissé. Les relations entre les groupes ethniques et entre les classes économiques s'étaient distendues ».


La dépréciation du travail faiblement qualifié, dit-il, a provoqué la colère de la classe ouvrière et les hommes politiques, pour les apaiser et gagner leurs voix, se sont empressés de leur accorder des prestations et diverses protections sociales, du rejet du libre échange à la hausse de leurs droits contre les employeurs.


Le système américain s'est transformé en capitalisme d'assistance avec un coût d'apaisement de la classe ouvrière très élevé. Certains prônent de réduire cette assistance pour obliger les assistés à travailler. Au mieux, s'ils retrouvent un emploi, cela sera un emploi encore plus mal payé puisque l'abondance de l'offre de travail se traduira par une baisse des rémunérations. Ils vivront toujours aussi mal. D'autres proposent d'augmenter les salaires minimum mais cela conduira à une plus grande rareté de l'emploi, avec chômage de longue durée plus élevé aux mauvaises conséquences.


L'analyse

Edmund S. Phelps observe qu'une dépréciation du travail peu qualifié s'est produite alors que les salaires moyens se sont élevés. Il note le paradoxe suivant:


« les salaires - corrigés de l'inflation - sont considérablement plus élevés, et à tous les niveaux, que dans les années 50, sans parler des années 20. Pourquoi alors les problèmes sociaux des 20 dernières années après tant de décennies d'avancées sociales ? La réponse se trouve dans les profonds changements affectant la structure des opportunités de ressources en Amérique : le long déclin des salaires à la portée de ceux qui sont en bas de l'échelle est à mettre en relation avec les opportunités des autres salariés et avec les autres sources de revenus qu'ils parviennent à obtenir ».


On peut noter qu'à cette époque, l'idée d'amenuisement de la classe moyenne n'était pas perçue comme elle l'est aujourd'hui. Ceci est imputable aux forces économiques qui ont privé les travailleurs les moins favorisés de la plus grande part des fruits de leur travail.


« On observe aisément dans les zones pauvres que beaucoup de gens en âge de travailler ne peuvent plus subvenir à leurs besoins : il leur faut être aidés pour leur nourriture, leur logement et leur santé pour s'en sortir. D'autres parviennent à survivre mais ne peuvent pas prétendre à une vie décente - ils ne peuvent pas, avec leur salaire, faire de leur vie ce que les gens veulent généralement en faire, comme des choses aussi essentielles qu'élever un ou deux enfants ».


Ce hiatus engendré par les forces économiques et l'évolution de la structure des opportunités, comme il dit, doit être considéré comme une donnée qu'en tant qu'économiste libéral il ne remet pas en cause, tout en affirmant qu'il faut corriger cela. Il reconnaît que le marché n'a pas toujours raison.


Quel remède ?

Comment remédier à la baisse du prix du travail sur le marché pour les emplois peu qualifiés? Edmund S. Phelps, et cela peut surprendre, propose une solution fondée sur le marché en respectant deux idées :


- le développement des emplois pour des personnes peu qualifiées n'est possible que si leur coût est faible, à la mesure de leur faible productivité,
- les salariés, par contre, doivent recevoir un salaire qui leur permette de vivre dignement, un revenu primaire élevé.

 

Il doit donc y avoir dé-corrélation entre le salaire perçu et le coût subi par les entreprises.


« La solution du problème consiste à augmenter le salaire du travail le moins payé que l'entreprise peut se permettre de verser, compte tenu des revenus et autres services que les moins bien payés perçoivent indépendamment de leur travail ».


La méthode préconisée est une subvention à l'emploi versée aux entreprises qui, autrement, verseraient de basses rémunérations. Il ne s'agit pas d'une politique des revenus mais une politique de l'emploi s'appuyant sur les entreprises à but lucratif.


Le mécanisme est celui-ci : un salarié recevrait un salaire horaire, par exemple, de 7$ qui se décomposerait en une partie de 4$ correspondant à ce que l'entreprise accepte de lui verser compte tenu de la productivité personnelle du salarié. Cette somme serait complétée par une subvention de 3$ versée à l'entreprise sous formes diverses (par exemple crédit d'impôt) pour qu'elle puisse financer le salaire brut de 7$.


La logique de cette subvention est la suivante :

 

« Le salaire que les employeurs privés peuvent se permettre de verser à un employé ne peut être que la productivité privée de ce travailleur - sa productivité dans l'emploi - en l'absence de subventions à l'emploi ou de mesures similaires. Mais la société a tout intérêt à considérer le travail et d'autres activités rémunérées sous l'aspect de leur productivité sociale. Et la productivité sociale du travail excède en général sa productivité privée, puisque la capacité, pour chacun, de subvenir à ses besoins et d'exercer ses responsabilités de citoyen, de membre d'une communauté, de parent et d'époux a des effets positifs pour le reste de la société ».


Les subventions à l'emploi ont pour but de réduire la différence entre les avantages privés (liés à la productivité personnelle dans un emploi) et les avantages sociaux qui résultent de l'ensemble des bénéfices que tire la société du plein-emploi. L'accroissement du salaire de ces travailleurs permet de supprimer les externalités négatives qui pèsent sur la société.


Cette subvention horaire doit être « lentement » dégressive au fur et à mesure que la rémunération (le salaire-entreprise) que l'entreprise accepte de payer pour ce travail s'accroît. Ainsi, pour un salaire-entreprise de 3$ la subvention pourrait être de 3$ conduisant à un salaire versé de 6$ ; pour un salaire-entreprise de 6$ la subvention pourrait être de 1.12$ conduisant à un salaire versé de 7.12$ ; pour un salaire-entreprise de 8$ la subvention pourrait être de 0.43$ conduisant à un salaire versé de 8.43$. Cette subvention n'est pas un « cadeau » à l'entreprise dans la mesure où elle est intégralement reversée au salarié. Mais elle est attachée à l'existence d'un emploi faiblement rémunéré. Quatre précisions sont données par l'auteur:

 

- les entreprises concernées seraient les entreprises du secteur privé du secteur concurrentiel, à but lucratif,
- les emplois éligibles seraient des emplois à temps plein (ou presque, l'auteur parle 35h au minimum !), l'idée est qu'en exerçant ces emplois, on doit pouvoir vivre sans autres aides,
- il ne s'agit pas de résoudre la question des personnes totalement « inemployables ». Cela veut dire que le salaire-entreprise ne peut pas être en dessous d'un certain niveau à déterminer,
- les modalités concrètes de mise ne œuvre doivent prendre en compte les questions de fraude et des abus que certains seraient tentés de pratiquer. Edmund S. Phelps traite longuement ce point.


Il chiffre le coût de cette mesure et montre que cette dépense est couverte par les économies faites en réduisant les sommes versées par ailleurs par différents dispositifs sociaux.


La meilleure solution ?

Comme l'auteur le dit lui-même, cette idée de subvention à l'emploi n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été présentée par des économistes entre les deux-guerres dans le contexte que l'on sait. Mais cette piste a été abandonnée quand « Keynes eut convaincu les économistes que la plus grande partie du chômage de cette période était due à des phénomènes monétaires - « insuffisance de la demande effective » - et l'idée de subventions au salaire passa de mode, si même elle ne fut pas discréditée ».


Il passe en revue les autres solutions - le revenu universel, le crédit d'impôt sur les salaires, l'impôt négatif - pour les rejeter, essentiellement parce que ce ne sont pas des politiques favorables au développement de l'emploi par les entreprises. Mais il sait que son projet rencontre de nombreuses résistances qu'il énumère :


« Premièrement, on pense que le coût en sera énorme et on doute que les économies budgétaires et les recettes générées par un tel plan couvriront l'essentiel de ce coût. Deuxièmement, il y a aussi la peur de l'inconnu - un plongeon dans des eaux non cartographiées. Troisièmement, et plus important, à l'efficacité potentielle de subventions aux salaires, on oppose des propositions meilleures ».


Quelles sont les propositions meilleures généralement opposées ? La liste est bien connue : le salaire minimum, la création d'emplois publics, la croissance, la formation. Et l'auteur d'expliciter les illusions que ces voies colportent.


Remarques finales

Au défi posé, l'auteur met au centre de son dispositif l'entreprise : si on donne de bonnes règles aux entreprises, elles peuvent contribuer à faire que beaucoup plus aient un emploi et travaillent, le travail correctement rémunéré étant un ciment de la société. Pour lui, il faut augmenter les revenus primaires des moins qualifiés. On est loin d'un Etat-Providence qui corrige par la redistribution les inégalités primaires.


D'une certaine manière, les politiques ont mis en œuvre une partie des prescriptions d'Edmund S. Phelps en baissant le coût du travail notamment par l'allégement des charges sociales mais sans franchir, ce qui est un tabou, ce qui pourrait apparaître comme un abaissement du smic. En effet, l'auteur introduit une vraie novation en distinguant la composante économique du salaire, le salaire-entreprise, qui peut être plus bas, et la composante sociale, complément versé à l'entreprise sous forme de subvention permettant un salaire versé effectivement cohérent avec le niveau de vie « normal ». Mais en admettant que le salaire-entreprise puisse être fortement abaissé (tout en restant supérieur à un minimum), est-ce que cela créera de nombreux emplois (à temps plein !) ?


A notre connaissance, il n'existe pas de travaux pour répondre à cette question, probablement parce que les économistes du travail n'aiment pas cette idée en général.


Si pour les entreprises, ou du moins pour certaines, le coût du travail était fortement baissé, est-ce que cela créerait beaucoup d'emplois ? Le livre d'Edmund S. Phelps invite à regarder cette question de près en lui accordant plus d'attention que les grandes déclarations d'un patronat qui promettait un million d'emploi...


Pour en savoir plus :
- Edmund S. Phelps, Rémunérer le travail Vivre de son salaire en régime de libre entreprise, Economica, 2007

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Pierre Maréchal

Mots clés : subvention à l’emploi, coût du travail, impôt négatif, revenu universel, salaire minimum, Edmund S. Phelps, Keynes, Pierre Maréchal