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Vaira Vike Freiberga : « Il n'y a pas d'Europe »

par Laurène Fauconnier - 01 Juillet 2010

Freiberga philippon

Le 16 juin 2010 , Vaira Vike Freiberga, ancienne Présidente de Lettonie, Sage du groupe de réflexion sur l'avenir de l'Europe et Thomas Philippon économiste à Stern NYU étaient invités par EuropaNova à une audition citoyenne. Situation géopolitique, marché du travail, déficit démocratique, déclin économique, les enjeux de l'Europe sont abordés sans langue de bois. Propos engagés, urgents, rapportés ici tels qu'exprimés.

 

Guillaume Klossa, président d'EuropaNova sollicite d'abord Vaira Vike Freiberga sur l'épisode de sa candidature à la fonction de présidente du Conseil européen.



Un choix entre copains, derrière des portes closes
« Après les grands déboires du traité constitutionnel et les difficultés à aboutir au traité de Lisbonne, on était à un moment clé : de nouvelles instances de gouvernance et deux postes essentiels. Après tout le mal que l'on s'était donné, on s'est aperçu que les Européens n'avaient pas pensé à la manière de pourvoir ces postes. Il n'y avait pas de procédure claire. Aux Etats-Unis, le processus est clair et repose sur l'engagement des citoyens, mais c'est bien trop long et dispendieux. En Europe, rien, les citoyens ne sont pas impliqués, zéro, nul, absolument nul. Je n'étais pas la seule candidate, Juncker s'était dit intéressé avant moi. Le 1er ministre de Lettonie m'avait dit « on aimerait vous présenter ». J'étais prête à devenir cobaye. Ça a créé un grand désarroi, on m'a rétorqué « ça ne se fait pas comme ça, tout le monde le sait ».


Les instances européennes manquent de clarté, d'ouverture, de démocratie. On a trop pris l'habitude de faire ça entre amis, entre copains, membres du club, derrière des portes closes. Pour les commissaires, c'est pareil. L'Europe a des leçons à recevoir et non à donner au reste du monde. Comment ça c'est passé ? Les chefs d'Etat et de gouvernement étaient là, à Bruxelles au cocktail avant le dîner, comme d'habitude. Sarkozy et Merkel ont dit « habemus papam » et les autres ont dit « d'accord », c'était fait ».

 

Thomas Philippon ajoute : « Vu des USA, on ne comprend pas comment ça marche. Le choix entre amis, c'est ce qu'on fait de pire. La réaction vis-à-vis de l'Europe est l'indifférence ou la seule prise en compte des intérêts stratégiques du pays. Les Américains sont très contents que l'Europe soit un grand marché ouvert et ravis qu'elle soit un nain politique. Les USA ne s'intéressent à l'Europe que quand il y a une crise, la Turquie ou la Grèce. »

 

A la question : Sentez vous dans le monde un besoin d'Europe ? Vaira Vike Freiberga ne se berce d'aucune illusion.

 

A Copenhague, les Européens ont été humiliés, c'est très grave
« Tout le monde ressent le besoin d'avoir des amitiés mais on n'est pas menacé par l'Europe. On comprend qu'il n'y a pas d'Europe. Obama est absent parce qu'il n'y a pas d'Europe unifiée. A l'échelle de la planète, la Grande Bretagne, la France, l'Allemagne ne sont pas des acteurs mondiaux. L'importance de l'Europe est bien inférieure à ce qu'elle serait potentiellement si elle exprimait clairement ses intérêts. Quelles sont les principales priorités, les dossiers qu'on veut faire avancer ? Prenons l'exemple du changement climatique à Copenhague. Les pays européens ont été humiliés, c'est très grave. Nous n'avons pas été capables de peser alors qu'on avait les idées claires. Attention, le jour où l'on aura un but fondamental, les chances de faire passer nos idées risquent d'être inexistantes. Dans le monde, on voit l'Europe scandinave, les grands pays colonisateurs, France, Grande Bretagne, Espagne, Portugal mais l'Europe est encore à créer en tant qu'entité unie.


Or, c'est possible. Sur le climat et sur les sources d'énergie par exemple. L'énergie c'est fondamental, nous avons en gaz un pourvoyeur quasi unique, la Russie. Or, la complémentarité des politiques que les économistes réclament n'est pas en place. Nous avons de grands monopoles et des réseaux insuffisamment connectés. Avec la Russie, on a des accords nationaux bilatéraux et cela nuit à une politique globale.


Il faudrait une politique élaborée en commun, mais la Russie ne souhaite pas une Europe qui parle d'une seule voix et les Russes font ce qu'il faut pour que ça n'arrive pas. Les pratiques du KGB existent toujours. Exemple le gazoduc direct entre la Russie et l'Allemagne de l'Est, c'est avantageux à court terme pour l'Allemagne mais on ne se pose pas la question du long terme. Chaque pays fait la même chose, la France avec le navire porte-hélicoptère Mistral. »

 

Et l'Europe vue d'Amérique ?

 

L'Europe n'est ni la question, ni la solution
Thomas Philippon estime que sur le plan économique, « il y a un grand succès, la politique de la concurrence avec un régulateur unique. Les Américains ont compris. L'Euro est un autre grand succès, mais aujourd'hui ça a changé. Le dollar va rester la monnaie dominante. Et puis c'est à peu près tout.


Je souhaiterais aussi que l'Europe parle d'une seule voix sur une stratégie géo-politique, mais je n'y crois pas. Copenhague est une immense déception, on peut cependant espérer que ça se décoince sur le volet énergie. Obama a fait son deal avec la Chine et l'Europe a été humiliée, mais les Américains ne l'ont absolument pas perçu comme ça. L'administration Obama n'a aucune hostilité vis-à-vis de l'Europe. Pour eux, l'Europe n'est ni la question, ni la solution. La guerre froide est terminée et sur l'Iran, l'Irak, l'Afghanistan, la Chine, l'Europe ne fera pas la différence, elle est là à la marge ».

Le groupe des Sages constate le déclin actuel et il fait des propositions pour rendre l'Europe utile.

 

L'Europe continue de sombrer dans l'in-pertinence
« D'abord, déclare Vaira Vike Freiberga, pour gagner du terrain, il faut consolider le terrain que l'on possède déjà. Avoir des ambitions globales et mondiales oui, mais on n'aura pas de poids avant de mettre en ordre sa propre maison. L'Europe continue de sombrer dans l'In- pertinence au sens de non pertinence. Les acquis dont l'Europe est fière ne sont pas garantis, c'est comme un jardin, il faut l'entretenir. L'Europe risque de devenir un nain économique, un malade, un estropié. Le système social, les revenus, la richesse nationale, gagnés grâce à Monnet et à Schuman sont gravement menacés s'il n'y a pas davantage de collaboration européenne. On risque l'oubli et le manque d'influence. Ailleurs, on avance, regardez le Brésil et ses dettes, l'Inde et ses innovations technologiques, la Chine. Les Européens vont se réveiller sur des lauriers fanés ».

 

« C'est en effet la perception que les Américains ont de nous, précise Thomas Philippon. Les USA ont réalisé qu'il fallait revenir sur les fondamentaux, ils étaient trop éparpillés. Ça va être très difficile car les divergences sont énormes entre républicains et démocrates. Leur moteur initial, la formation, c'est fini par rapport à l'Asie, ils le savent. En Europe on sait moins ce qu'on veut. En France, on ne travaille pas assez, on a eu pendant 20 ans une politique malthusienne débile dont les causes n'ont rien à voir avec l'Europe, mais comme pour la Grèce, cela affecte l'Europe. Il faut d'abord régler les problèmes au niveau de chaque Etat. De plus l'Europe vieillit, Les USA ont plus d'enfants et plus d'immigrants et ils attirent les plus qualifiés. En Europe c'est très hétérogène. La Chine vieillit aussi mais en Europe ça va se passer 20 ou 30 ans avant la Chine ».

 

Vaira Vike Freiberga rappelle que « L'Europe aura un déficit de 70 millions de personnes dans 20 ans. La retraite est contreproductive avec l'espérance de vie qui croît. La retraite ne doit pas être une obligation mais un choix avec incitation à rester sur le marché du travail. La présence des femmes sur le marché du travail en Europe est étonnante, elle est faible. C'est une perte de ressources, de talents et de réalisations individuelles. Le déséquilibre actifs/retraités est un problème grave. On a le sous-emploi des jeunes, 40% des jeunes Espagnols sont au chômage. Felipe Gonzales a bien souligné que ce sont les emplois qui sont protégés et non les personnes, c'est une aberration. On ne recrute pas parce qu'on ne peut pas se séparer des personnes. Il faut garantir à chaque personne la possibilité de changer et donc de conserver son employabilité. Il faut un mouvement flexible d'entrée et de sortie du marché du travail. »

 

L'Europe a besoin d'un moteur, le couple franco allemand, fort, uni est-il nécessaire ? La réponse de l'ancienne présidente de Lettonie est sans appel.

 

La France et l'Allemagne se voient en locomotive, c'est un non sens
« Cette question est d'une importance fondamentale, il faut éviter une Europe à 2 ou 3 vitesses, une locomotive et les petits wagons derrière. La France et l'Allemagne se voient bien en locomotive. Le fonctionnement de l'Europe est vraiment étonnant mais pourquoi la position de la France et de l'Allemagne serait-elle différente de celle des autres, la Pologne aussi est un grand pays, l'Espagne. Quelle nécessité idéologique, quelle logique ? L'entente entre eux est nécessaire mais pas suffisante. Mais s'ils sont seuls à s'entendre, les autres ne peuvent pas l'accepter. Les grands pays ne sont pas des forces néo coloniales, c'est un non sens ».

 

Les Etats vont-ils s'emparer des propositions formulées par le groupe des sages lors du sommet des 17 et 18juin ?
« Je ne suis pas trop optimiste, les chefs d'Etat et de gouvernement auront d'autres préoccupations, j'ai cependant quelque espoir qu'ils y voient leur intérêt politique et qu'ils adressent ces propositions à leurs électeurs. Mais il est important que les citoyens européens expriment leurs vœux. Le processus doit être démocratique, il faut que les populations s'expriment clairement ».


L'espoir subsiste. « Les Européens ont énormément de chances et d'atouts, l'éducation des masses, ses capacités technologiques, ses valeurs... Le pire scénario serait une Europe apathique ayant perdu la fierté de son passé mais aussi la honte des délits commis dans son Histoire ».

 

Rapport du groupe des sages sur l'avenir de l'UE à l'horizon 2030

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Laurène Fauconnier

Mots clés : avenir de l'Europe, géopolitique, marché du travail, construction européenne, déclin économique, Vaira Vike Freiberga, Thomas Philippon , Laurène Fauconnier

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