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Zones blanches

par Jean-Marie Bergère - 20 Janvier 2018

Jean-Marie Bergère JMB

Le 21e siècle devait être celui des réseaux et de la glocalisation, « une économie dominée par le global et le local, où l'Etat n'est plus maître du jeu (1) ». Les clusters, les pôles d'excellence, de compétitivité ou de coopération, les métropoles « propices à la rencontre entre la recherche, la finance et l'innovation » étaient l'objet de toutes les attentions, les circuits courts étaient parés de toutes les vertus économiques, sociales et environnementales.

 

Comme souvent les choses sont plus compliquées. Des territoires périphériques et « oubliés » se sont fait entendre. Au nom de l'égalité des territoires, les opérateurs téléphoniques investissent en France 3 milliards d'euros contre les zones blanches, celles où il est difficile de se connecter. La Catalogne et d'autres régions prospères se rêvent indépendantes. Les États nationaux tentent partout de reprendre la main, au Royaume-Uni et aux États-Unis pour se retirer du monde, en France ou ailleurs pour réformer d'en haut et au pas de charge, la fiscalité, le droit du travail, la solidarité, la justice, etc. Des frontières se dressent sur le chemin de ceux qui, fuyant la guerre ou la misère, cherchent un territoire où « atterrir » (2).

 

Dans ce contexte, le prochain dossier de Metis s'efforcera de rendre justice à des expériences originales portées par des acteurs de terrain et qui échappent au buzz de l'actualité médiatique ou gouvernementale. L'emploi y tient souvent une place primordiale. On pense à Territoires Zéro Chômeurs de longue durée, à ALIZE (Actions locales interentreprises en Zone d'emploi), aux groupements d'employeurs, aux Coopératives d'activité et d'emploi (CAE), à ce qui se joue sur le « Territoire apprenant contributif » de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis ou dans le Bassin minier autour de Lens. Etc.

 

Nous nous poserons également la question des liens entre ces dynamiques et les politiques nationales ou européennes. Les modèles explicatifs se sont succédé. Jacobins contre girondins, centralisateurs contre décentralisateurs, bottom up contre top down, vertical contre horizontal, diaspora contre ghettos, global où on pense et local où on agit, poupées russes et principe de subsidiarité. Tout se passe comme si le modèle actuel était celui de la chambre à part. D'un côté des politiques macro-économiques censées favoriser la croissance : fiscalité favorable « aux premiers de cordée », Plan d'investissement d'avenir, Plan de développement des compétences, réforme du marché du travail ; de l'autre la variété des dispositifs locaux cités plus haut. Entre eux, l'indifférence.

 

Erik Olin Wright propose d'être attentif à ce qui se construit dans les « interstices » des sociétés. Des solutions à des problèmes qui semblaient insolubles s'y expérimentent sans demander autre chose que le temps de tester leurs intuitions, de faire selon leur expérience du terrain. Que ces solutions soient généralisables ou inspirantes, n'est pas leur préoccupation. Leurs promoteurs veulent agir, prendre en main les problèmes, donner du sens à leur vie. C'est cette leçon qu'il faut retenir. Le consentement aux décisions d'en haut ne suffit pas. La mise en mouvement d'une société ne se fait pas sans l'engagement et l'imagination de ceux qui sont concernés. C'est autant une question d'efficacité que de citoyenneté.

 

L'autorité de l'État se prouve plus sûrement lorsqu'il autorise et facilite les expérimentations sans vouloir s'arroger « le monopole de l'entraînement (3)». Une société n'est pas un organisme où tout est cohérent et maîtrisé grâce à une unité de commandement. C'est un écosystème au sein duquel des éléments émergents, hétérogènes, minoritaires, inattendus ou contradictoires, sont précieux, un écosystème en grand danger de lassitude et d'entropie lorsqu'il ne prend pas suffisamment soin des « utopies réelles (4) » qui s'y construisent. Pour le dire autrement, à la logique de l'ingénieur ou du technocrate qui veut tout maîtriser, il nous faut toujours préférer la logique du jardinier qui sait qu'il ne suffit pas de tirer sur les plantes pour les faire pousser.

 

Pour en savoir plus :

(1) Les Echos du 19 mai 2015 « Quelle place pour la France dans la glocalisation ». Hugues de Jouvenel.
(2) « Où atterrir ». Bruno Latour La Découverte. 2017
(3) Jerôme Perrier. « Emmanuel Macron, Bonaparte au pont d'Arcole et en même temps Saint Louis sous son chêne ». Telos. 4 janvier 2018 
(4) Lecture d'Utopies réelles de Erik Olin Wright, par Jean-Marie Bergère pour Metis.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Réseaux, glocalisation, local, initiatives, territoires, sociétés, solutions, politiques nationales, Jean-Marie Bergère