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Ulrich Mückenberger est enseignant-chercheur à l’université de Brême au sein de l’unité « dynamiques globales de développement des politiques sociales ». Il s’entretient avec Michel Weill pour Metis.

Vous travaillez depuis longtemps sur l’usage et l’organisation du temps tout au long de la vie et tout particulièrement sur l’équilibre et l’articulation entre temps professionnel et temps personnel. Quels sont pour vous les principaux enjeux qui sous-tendent cette réflexion ?

Comme juriste, je m’occupe du travail. J’ai analysé et formalisé la catégorie de « relation de travail normale ». C’est la relation de travail à plein temps, continue, chez un seul employeur, fondée sur une formation professionnelle à un seul métier, dans une grande ou moyenne entreprise. Tout notre droit – le droit du travail, de la sécurité sociale, de la famille, fiscal et autres –, en RFA plus qu’en France, est basé sur cette catégorie. Elle correspond à la « normalité » (même partiellement fictive). Les salariés qui en relèvent sont bien protégés, ceux qui n’en font pas partie sont qualifiés d’atypiques ou de précaires. Ils sont beaucoup moins protégés, voire ignorés.

La domination de cette catégorie a une double implication sociétale qui m’a toujours troublé.

1 ° Elle focalise toute la biographie des adultes sur le travail rémunéré. Elle ne laisse pas aux travailleurs le temps, l’énergie et les ressources nécessaires pour des activités sociétalement nécessaires, mais non rémunérées comme les activités de soin, de bénévolat, de soutien des voisins, de formation professionnelle ou extra-professionnelle. La biographie du travailleur « normal » devient nécessairement unidimensionnelle et focalisée autour du travail rémunéré. Souvent les travailleurs « normaux » souffrent du poids du travail ; ils se sentent dépossédés d’eux-mêmes par manque de contrôle sur leur travail. Ils ne suivent (pour la RFA) que « l’éthique protestante » (Max Weber) dont ils deviennent les victimes.

2 ° Le système fondé sur la relation de travail normale ne peut exister qu’en forme genrée. Il est quasiment fait pour le travailleur masculin qui s’adosse à une capacité de travail et de soin féminine qui lui fournit d’abord la capacité de se consacrer complètement au travail rémunéré tout en survivant ; elle lui enlève ensuite l’expérience des travaux (non rémunérés) de soin, de voisinage, de bénévolat, etc, sans laquelle ni le lien social ni même la capacité de travail du travailleur « normal » ne serait effectifs. La forme genrée de ce système de répartition du travail induit trois injustices fondamentales :

  • Elle force les femmes à effectuer les travaux de soin — souvent comme une deuxième charge, à côté de leur travail rémunéré.
  • Elle leur interdit de participer à la vie professionnelle avec la même intensité, la même valeur et la même reconnaissance immédiate et récurrente que les hommes.
  • Elle enlève aux hommes la capacité et l’expérience des formes de vie, de soin, de culture et d’empathie liées à l’activité non rémunérée des adultes.

Le modèle que nous avons construit constitue ma réponse personnelle à ce double dilemme résultant du système fondé sur la « relation de travail normale ».

Est-ce qu’à votre avis la période de confinement que nous venons de vivre, liée à la pandémie du covid-19, avec notamment le développement du travail à distance, mais aussi le besoin de soins au sens large du terme, enfants, malades, personnes âgées, ainsi que les perspectives de croissance du chômage, a et va accélérer les prises de conscience des salariés et des employeurs ?

La gestion de la pandémie du covid-19 a, dans la majeure partie de la RFA, été différente de celle de la France et de l’Italie : pas de confinement ou de besoin d’autorisation de sortie, mais interdiction de réunion et de contacts corporels. Elle m’a révélé deux choses essentielles pour notre modèle :

1 ° Notre société peut basculer totalement et collectivement de l’éthique protestante et de l’égoïsme collectif vers le bien commun (n’oubliez pas que le mode allemand du confinement dépendait plus de la volonté  des citoyens que d’un contrôle policier). Certes, cela relevait de la pression d’une pandémie — et non pas d’une décision librement consentie par le collectif. Mais jusqu’au 13 mars 2020, j’ai cru que la continuité du productivisme capitaliste était quasiment la « deuxième nature » de notre société, ne laissant aucune possibilité de faire société et de produire du bien commun. Mais là, après le 13 mars, on a vécu une décision générale de « s’arrêter ». On peut maintenant au moins imaginer que la société s’arrête pour bloquer le changement climatique ou pour mettre fin à des formes de travail endommageant systématiquement les besoins de la vie, du soin et de la reproduction.

2 ° Tout d’un coup, le 13 mars a décapité la philosophie financière fondée sur la rigueur budgétaire de l’État — la philosophie du non-déficit. Jusqu’à cette date, la philosophie de l’austérité, du budget d’épargne était sans alternative — même pas pour les objectifs du bien commun. Tout d’un coup, le ministre des finances, le social-démocrate Olaf Scholz, avait les pleins pouvoirs pour faire d’énormes « dettes publiques » pour les chômeurs, pour les petites entreprises, pour la santé, pour la culture — pour des objectifs qui normalement sont sous l’emprise du marché. Certes cela était exprimé comme une exception à la règle — incluant un rétablissement de la règle après cet état d’exception. Cependant cela a, pour quelques semaines, rompu la logique autoréférentielle des finances publiques et privées, soumettant ces dernières à une logique sociétale et du bien commun.

Ces deux expériences, certes caricaturales, me font croire que la crise présente sera un jour jugée comme ayant montré la capacité de nos sociétés et de nos États à réaliser « des alternatives » — i.e. de prendre et mettre en œuvre des décisions allant au-delà de l’égoïsme du marché et dans le sens du bien commun. Cette mémoire de la crise covit-19 pourrait aller dans le sens de notre projet.

Vous avez mené une recherche visant à élaborer un modèle dit « du temps choisi ». Pouvez-vous nous en décrire les lignes de force ?

On a mené une recherche juridico-sociologique. L’ensemble des normes juridiques allemandes ont été passées au crible pour évaluer leur degré de soumission au système des relations de travail « normales » et leur degré d’ouverture à des choix des salariés pour des activités de soin, de formation, etc. Donnent-elles ou refusent-elles de l’espace, du temps et des ressources aux hommes et aux femmes travaillant et menant parallèlement des activités nécessaires à la reproduction sociétale, mais non rémunérées ? On est arrivé à la conclusion que le monde du travail est toujours sous la dictature de la relation de travail « normale », mais qu’il connaît déjà des exceptions sur lesquelles on peut se fonder et enclencher des évolutions. Ont par ailleurs été analysées l’ensemble des données statistiques européennes et surtout allemandes concernant l’usage du temps pour le soin, la formation, l’activité bénévole et les besoins temporels des particuliers impliqués dans l’éducation des enfants, les soins aux parents, aux voisins, la formation continue, etc. On a ainsi identifié le budget temps dont une personne a besoin pour articuler le temps du travail rémunéré avec les temps des activités non rémunérées dans certaines conditions de vie (par exemple un enfant, soin en couple ou célibataire, etc.)

Cette double recherche – menée par l’Université de Brême (partie juridique) et l’Institut Allemand de la Jeunesse (partie sociologique) a permis d’arriver à trois conclusions :

1 ° Il faut libérer le parcours de vie des travailleurs de la domination du travail rémunéré.

2 ° Il faut mettre en place les conditions de réalisation d’activités sociétalement nécessaires, mais non rémunérées, pour les hommes et pour les femmes pendant la période de leur vie où ils travaillent.

3 ° Il faut réorganiser les ressources financières, mais surtout les modes de reconnaissance des activités humaines, de manière à ce qu’elles soient mobilisables pour les deux formes de travail, rémunérées et non rémunérées, tout au long de la vie et de manière égale pour les hommes et les femmes.

Nous proposons la mise en place et le soutien de carrières « permettant de respirer » — une carrière qui donne espace à une coordination articulée et égale des activités de soin, de travail, de formation.

Les instruments pour y arriver sont les suivants :

1 ° Chaque adulte a un crédit-temps de, disons, neuf ans (cette somme résulte de nos recherches sur l’usage et les besoins du temps – elle peut être modifiée en fonction de conditions particulières, nombre d’enfants, célibataire…)

2 ° Ce crédit-temps est administré par une agence de l’État (type CPA, mais beaucoup plus ample et généreux).

3 ° Les composantes de ce crédit-temps sont étroitement liées à des activités définies (par exemple : six ans pour des soins, y compris les enfants, soin hors famille ou soins de voisinage ; deux ans pour la formation ; une année pour un usage libre). Cette affectation du crédit-temps est discutable parce qu’elle limite les choix possibles du crédit-temps. Mais elle est nécessaire pour éviter un usage segmenté suivant le sexe et l’appartenance sociale.

4 ° Le crédit-temps est mobilisé et activé par des droits de tirage (modèle Gösta Rehn/OCDE 1973) qui donnent aux travailleurs le droit de consacrer des périodes de temps du travail correspondant aux droits de tirage, à l’activité de soin, de formation, etc. Les droits de tirage donnent de l’air à la carrière.

5 ° En fonction des périodes de temps concernées, les particuliers reçoivent une compensation financière à trois niveaux :

Pour une activité utile à l’entreprise (par exemple, la formation professionnelle continue), le droit au salaire est maintenu ; pour une activité utile à la société (p.e. éducation des enfants, aux personnes âgées, aux voisins) une compensation des deux tiers du salaire est accordée par l’État ; enfin une activité à usage purement personnel (p.e. année sabbatique, temps libre, voyage mondial), doit être financée sur l’épargne personnelle, mais avec un plancher de revenu de base (au-delà de l’assistance sociale) payé par l’État. Ce dernier est nécessaire pour inciter les travailleurs à bas niveau de revenu, les travailleurs précaires et indépendants à l’utiliser.

Pour en savoir plus

  • Cette recherche a été financée par le ministère allemand du Travail et des Affaires sociales. Rapport réalisé par Karin Jurczyk et Ulrich Mückenberger (sous dir. de) (mars 2020). Vous pouvez le télécharger (en Allemand)
  • Les deux graphiques sont tirés de ce rapport.
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Économiste du travail

Parcours professionnel : chercheur à l’université Pierre Mendes-France de Grenoble puis au CEREQ; chargé de mission au Secrétariat Régional pour les Affaires Régionales (préfecture de région Rhône-Alpes); directeur de l’Agence régionale pour la valorisation sociale (ARAVIS) à Lyon, directeur de l’information et de la communication, puis directeur scientifique et DGA de l’ANACT.

Fonction représentative: mandat CFDT au CESER Rhône-Alpes; premier vice-président, puis président de la commission Orientation, Éducation, formation, parcours professionnels (2008-2017).

Ce qui me caractérise : besoin de lier l’action à la réflexion et vis-et versa ; franchisseur de frontières : on m’ a souvent qualifié de « à la fois » syndicaliste et patron; c’est toujours placé, ou on m’a placé, dans des postures de médiation sociale; régionaliste et décentralisateur convaincu.

Centres d’intérêt : tropisme pour l’Afrique et les questions de développement, aime refaire le monde, sans oublier la montagne, la photographie, les voyages !