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Entre 1998 et 2023, des salarié·es de France Télécom (devenu Orange en 2013) ont pris la plume pour résister et alerter face à la violence managériale. Pour Metis, Guillaume Lecoeur chercheur associé au Cnam (Laboratoire Histoire des techno-sciences en société. HT2S. EA 3716) analyse ces textes, longtemps ignorés, comme une archive politique et sociale du travail.

Les luttes écrites des salarié·es de France Télécom

Au milieu des années 1990, France Télécom bascule d’une culture de service public vers une logique de marché mondialisé. Dans le silence des institutions et l’indifférence des directions, une violence psychologique se déploie dans l’entreprise. Des salarié.es prennent la plume pour résister, pour alerter, pour ne pas sombrer. Lettres, mails, récits, fiction littéraire ou chroniques judiciaires : autant de formes d’écriture qui témoignent d’une souffrance et, surtout, d’une volonté de politiser l’expérience du travail.

Cet article propose de présenter des écrits produits entre 1998 et 2023. Il est le fruit d’une rencontre avec quatre salarié.es de l’entreprise France Télécom lors du procès de l’entreprise entre 2019 et 2022. Longtemps dans l’ombre, ignorés par les institutions et rarement considérés comme objets de recherche, ces écrits constituent pourtant une archive précieuse d’un moment singulier de l’histoire du travail[1]. En retraçant le contexte de leur émergence, les parcours de leurs auteur·es et la fonction de ces textes, on peut comprendre comment l’écriture a servi d’outil politique face à la violence psychologique au travail. Loin d’être de simples témoignages, ces écrits ont joué un rôle dans la construction d’une reconnaissance publique et judiciaire de ces violences. Ils nous éclairent aussi sur les conditions actuelles de la démocratie au travail, en France et en Europe.

Le contexte 

France Télécom naît en 1988 de la séparation avec les PTT (Poste Téléphone Télégraphe). Longtemps administration publique, chargée d’une mission de service, l’entreprise s’ouvre progressivement au marché et devient société anonyme en 1996. Le choc culturel est immense. Les salarié·es, nombreus.ses à avoir intégré les PTT par concours, portaient une forte identité professionnelle, l’égalité de traitement avec les client.es faisant partie d’une éthique plus générale du service public.  Avec la privatisation, ils découvrent de nouvelles règles : objectifs chiffrés, pression commerciale, culture du résultat. La loi de 1996 officialise cette mutation, qui s’accompagne d’une remise en cause progressive du statut et des protections collectives. La première décennie des années 2000 est marquée par les plans de restructuration massifs, notamment le plan Next, lancé en 2005 par la direction. L’objectif affiché est de réduire drastiquement les effectifs par des départs « volontaires ». Dans les faits, la pression managériale est telle que de nombreux·ses salarié·es vivent leur travail comme une mise en danger psychologique. Déplacements forcés, changements de postes répétés, injonctions contradictoires : autant de pratiques qui s’installent durablement. La violence est institutionnelle, organisée, mais reste longtemps invisibilisée.

Les syndicats, affaiblis, hésitent à en faire un objet central de mobilisation. La médecine du travail, souvent dépendante de l’entreprise, tend à minimiser les situations. Et la justice n’a pas encore de cadre clair pour qualifier juridiquement le harcèlement moral institutionnel. C’est dans ce vide politique et institutionnel que l’écriture surgit comme un outil inattendu. Non pas une écriture savante, mais une écriture ordinaire : mails, lettres, carnets, récits. Des fragments qui, mis bout à bout, forment une véritable archive de la souffrance au travail. Ces textes ne sont pas seulement le reflet d’expériences individuelles : ils participent à la construction d’un savoir politique sur ce qui se joue dans l’entreprise.

Récit du parcours de quatre voix de résistance

Julie : la résistance par le mail

J’ai rencontré Julie en 2019, lors d’une audience du procès France Télécom. J’y assistais par curiosité, conscient de l’importance de cet événement dans l’histoire du travail. Julie est l’une des victimes du management de France Télécom. Nous avons rapidement sympathisé, puis partagé un café près du palais de justice de Clichy. C’est à ce moment-là que je lui ai demandé de me raconter son histoire. Entrée aux PTT en 1981, Julie est issue d’un milieu familial profondément marqué par la justice sociale et une éducation socialiste : elle croit fermement à la valeur du service public. Mais au début des années 2000, elle subit de plein fouet la brutalité du nouveau management. Changements de poste répétés, isolement délibérément organisé, surveillance tatillonne : elle vit son quotidien comme une mise à l’écart systématique. À partir de 2006, Julie commence à écrire des courriels, souvent adressés à son médecin du travail ou à sa hiérarchie. Dans l’un d’eux, daté du 20 juin 2008, elle écrit par exemple :
« Je dénonce vos pratiques destructrices : humiliation, reproches de la hiérarchie, délation encouragée par vous-même. La perte de construction identitaire dans mon travail […]. En conclusion, je suis victime, la force prime sur le droit… ainsi, on tue les gens à petit feu. » Ses écrits sont à la fois des plaintes et des actes de résistance. Ils témoignent d’une volonté de nommer la violence, de la faire sortir du silence. Ses archives, constituées de centaines de courriels, montrent comment l’écriture électronique a pu devenir un outil de lutte, malgré son apparente banalité

Camille, la fondatrice et la militante

C’est par l’intermédiaire de Julie que j’ai rencontré Camille. Créatrice d’une association de lutte contre le harcèlement moral au travail à France Télécom, Camille a accompagné Julie dans ses procédures judiciaires, souvent longues et éprouvantes, pour faire reconnaître la violence qu’elle avait subie. Entrée aux PTT en 1973, après avoir réussi un concours, Camille rejoint la section des chèques postaux. Issue d’une famille de commerçants attachés à l’idéal du service public, elle vit la privatisation comme une véritable trahison. À la fin des années 1990, ses relations avec la hiérarchie se détériorent brutalement. Dans ses écrits, elle évoque des humiliations répétées, des évaluations injustes, des tentatives d’isolement. Camille est l’une des premières à dénoncer les méthodes « toxiques » de certains responsables, puis à témoigner de l’installation progressive d’une violence structurelle dans l’entreprise. En 1998, elle écrit dans un document officiel : « Bilan de l’année : pression permanente du responsable immédiat, harcèlement mental, insultes et mensonges, destruction de toute initiative. »
Ces mots, adressés à son supérieur hiérarchique, marquent le début d’une longue série de prises de parole. Camille multiplie les lettres : aux directions, aux ministres, au PDG, jusqu’au Président de la République. Elle collecte les preuves, annote les rapports médicaux, engage des procédures. En 2003, elle porte plainte contre son supérieur, notamment après le suicide d’une collègue proche, qui n’a pas pu témoigner. Elle sera l’une des premières salariées à déposer plainte pour harcèlement moral. Sa soif d’écrire naît d’un désir profond de justice : faire reconnaître la violence et les torts subis par ses collègues. Elle s’adresse à des interlocuteurs multiples — managers, avocats, juges, élus — mais l’écriture garde aussi pour elle une fonction essentielle : écrire pour tenir, pour résister à l’effacement. Ses dossiers, volumineux, sont autant d’archives vivantes d’une volonté farouche de faire reconnaître une violence longtemps niée.

Béatrice : la fiction pour dire l’indicible

C’est en continuant mon parcours de collecte de ces écrits invisibilisés que j’ai rencontré Béatrice. Militante syndicale à France Télécom , d’abord à la CFDT puis à Sud, elle est confrontée dès le début des années 2000 aux violences du management. Mais dans son syndicat, ses alertes sur la souffrance psychologique rencontrent peu d’écho. On lui conseille plutôt « d’aller voir un psy ». Isolée, elle choisit d’écrire un roman autobiogaphique.  Dans ce texte, commencé en 2004, elle raconte sous une forme littéraire les humiliations subies. L’entretien d’évaluation y est décrit comme un dispositif pervers : « Le manager n’apporte aucun soutien, il formalise d’abord son avis : “travail insuffisant”, avant même de discuter. Il interprète de manière erronée et toujours défavorable l’activité. ».  Le passage à l’écrit lui permet de prendre du recul, de transformer la douleur en récit, d’exprimer ce qui ne peut pas se dire directement. Mais elle est aussi une manière de témoigner pour d’autres, d’inscrire dans la mémoire collective ce qui se joue à France Télécom. Elle explique : « J’ai commencé à écrire en me disant : ça pourra servir pour moi ou pour d’autres. » Son écriture révèle aussi une analyse fine du système. En lisant Christophe Dejours (Souffrance en France), elle comprend comment la banalisation de l’injustice est organisée par le management. Son roman devient ainsi un outil de compréhension et de dénonciation, au croisement du vécu et de la réflexion théorique.

Franck : la mémoire du procès

Ma présence au procès m’a aussi permis de faire connaissance avec un de ces autres invisibles écrivains du travail : Franck. Technicien répartiteur, il entre à France Télécom en 1995. Il subit lui aussi les pressions du plan Next. Attaché à son métier et à son statut, il refuse les mobilités forcées et engage plusieurs procédures contre sa direction. Pour se défendre, il commence à collecter des documents internes, à rédiger des notes, à consigner les injustices. En 2015, dans le contexte de l’enquête judiciaire, il décide d’aller plus loin. En mai 2019, il assiste quotidiennement au procès Lombard et rédige chaque soir une chronique détaillée de ce qu’il a vu et entendu. « Je participe à ma première journée d’audience en tant que partie civile, estimant en avoir assez subi entre 2002 et 2010. Je décide de ne prendre aucune note sur place, puis de rédiger le soir une synthèse de la journée. » Ses textes, rédigés au fil du procès, constituent une mémoire vivante. Ils ne sont pas seulement des comptes rendus, mais des interprétations, des réflexions personnelles, des leçons de vie. Ils offrent un regard unique sur un procès historique, en restituant l’expérience vécue des victimes et en traduisant le langage juridique dans une parole accessible.

Une politique de l’écriture riche de sens

Ces quatre trajectoires sont différentes, mais elles convergent autour d’une même pratique : écrire pour résister. On peut parler d’une véritable « politique de l’écriture ». Collectés et archivés dans le contexte de la création du collectif de recherche « Théovail »[2], ces écrits, longtemps restés isolés, peuvent désormais commencer à être analysés.  Remis dans leur contexte de production, ils peuvent prendre tout leur sens.  Ayant eu une fonction d’alerte, ils signalent un danger, souvent dans l’indifférence générale. Camille écrit aux dirigeants, Julie aux médecins, Béatrice invente un roman, Franck consigne les injustices dans une chronique du procès. Chacun, à sa manière, cherche à dire ce qui ne se dit pas. Ils ont aussi une fonction de survie psychique. Quand le collectif fait défaut, quand l’institution nie la réalité, écrire devient un moyen de tenir. Les mots permettent de mettre à distance la violence, de la nommer, de ne pas la laisser dévorer l’individu. Aujourd’hui, ces textes vont au-delà du témoignage. Ils constituent des archives. Ils accumulent les preuves, construisent une mémoire. En cela, ils préparent le terrain pour une reconnaissance collective. Quand la justice finit par qualifier le harcèlement moral institutionnel, elle s’appuie aussi sur ces documents accumulés au fil des années.

Enfin, ces écrits ont une dimension politique au sens fort. Ils redéfinissent le rapport entre travail et démocratie. En écrivant, les salarié·es affirment leur droit à nommer ce qu’ils vivent, à contester les discours officiels, à proposer une autre lecture de la réalité. Ils produisent une analyse des rapports de pouvoir, de la souffrance au travail, de l’obéissance fonctionnelle, de la valeur du métier.  Sur le plan épistémologique, leur apport est double. D’abord, empirique : ils offrent une archive précieuse d’un moment de l’histoire du travail. Ensuite, politique : ils montrent que la démocratie au travail ne se limite pas aux institutions formelles, mais se joue aussi dans la capacité des salarié·es à dire leur réalité et à la faire reconnaître. On a beaucoup parlé de France Télécom en chiffres, en rapports, en plaidoiries. Mais sans ces écrits, une partie de l’histoire serait restée muette. Ils rappellent que les mots des salarié·es ne sont pas seulement des confidences intimes : ils sont des armes, des preuves, des archives vivantes.

Elargir la collecte et l’analyse des écrits du travail

Les écrits des salarié·es de France Télécom ne parlent pas seulement de leur entreprise. Ils éclairent plus largement les transformations du travail contemporain. Ils montrent d’abord que la violence psychologique n’est pas un accident, mais un produit de restructurations sociales, de rapports de force qui trouvent leur source dans la financiarisation et la marchandisation à marche forcée de l’économie. Ils renvoient aussi au rôle parfois ambivalent des institutions. Certains syndicats, certaines instances médicales, ont minimisé la souffrance, la renvoyant à des fragilités personnelles. Mais d’autres acteurs ont joué un rôle crucial, en prenant au sérieux la parole des victimes et en relayant leurs alertes. Ces textes mettent enfin en avant une conception positive du travail. Derrière la dénonciation de la violence, ils affirment la fierté du métier, le souci de qualité, l’exigence de sécurité. Ils rappellent que le travail n’est pas seulement une contrainte, mais aussi une valeur à défendre. À l’échelle européenne, ces enjeux sont largement partagés. Partout, les privatisations, les réformes du service public, les logiques de marché produisent des tensions similaires. Partout, la reconnaissance du harcèlement institutionnel reste difficile. Partout, les écritures ordinaires des salarié·es pourraient jouer un rôle politique si elles étaient mieux entendues. Ces textes suggèrent aussi des pistes : protéger juridiquement la collecte d’écrits, créer des archives du travail, former les managers et les représentants à les entendre, renforcer la reconnaissance juridique du harcèlement collectif, accueillir la fiction et les récits personnels comme des contributions légitimes au débat public.

[1]J’en profite ici pour remercier chaleureusement Colette Bessac, qui a eu la grande générosité de mettre à disposition les archives de son association « Harcèlement moral Stop ». Colette m’a accueilli·e à plusieurs reprises chez elle avec une extrême bienveillance. Cet article est en partie le fruit de ses combats pour faire reconnaître les injustices et la violence subies par les salarié·es de France Télécom. Je remercie également les auteur·es des écrits collectés, qui m’ont accordé leur confiance en m’autorisant à analyser leurs textes. J’espère que ce travail pourra contribuer à faire reconnaître leurs luttes et leur dignité.

[2] Écritures du travail – Ce site web entend rendre compte des activités menées par le groupe de recherche ThéoVail. Ce groupe de recherche s’est formé à partir de 2019 dans le cadre du projet financé par l’ANR Théovail et intitulé « La théorie politique au travail. Reconceptualiser l’exploitation, la démocratie et la justice à travers les écrits réflexifs de travailleurs et de travailleuses »».