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Le beau et sensible film Enzo ne respecte pas les normes habituelles. Il y a d’abord cette double signature, « un film de Laurent Cantet, réalisé par Robin Campillo ». Elle raconte une histoire d’amitié et de complémentarité. Laurent Cantet, atteint d’un cancer, décède quelques semaines avant le début programmé du tournage du film qu’il a écrit avec la collaboration de Robin Campillo. Il le charge de le réaliser. Un film à quatre mains est-on tenté de dire.

C’est un film sur un transfuge de classe, mais de façon totalement inattendue, à l’envers. Enzo étouffe dans le cocon d’une famille aimante, attentionnée, qui croit en lui et en son avenir. Ses parents, Marion, ingénieure, et Paolo, universitaire, lui expliquent que si ses résultats scolaires sont catastrophiques, c’est que la pédagogie n’est pas adaptée. D’ailleurs, ils lui proposent une école alternative, privée. Elle lui conviendra. Mais Enzo n’en veut pas. Il ne suivra pas cette voie. Chaque matin, il quitte la villa cossue et sa piscine pour rejoindre un chantier de construction. 

Il s’applique à y trouver sa place comme apprenti maçon. Il apprend les gestes et les manières au milieu de ses collègues. Le chantier avance, petit à petit les façons de faire deviennent plus naturelles. Enzo surmonte sans trop de problèmes quelques tentatives de bizutage. Il est si jeune, il semble avoir l’esprit un peu ailleurs. Et puis chacun est en droit de se demander ce qu’il fait là quand le chef de chantier décrit la villa des parents, « si mes parents avaient de l’argent, je ne serais pas là sur ce chantier… ».

Des relations amicales se nouent malgré tout, en particulier avec Vlad. Il est ukrainien, réfugié. Il approche de l’âge, 25 ans, à partir duquel il sera mobilisable. Il ne veut pas faire la guerre. Enzo ne comprend pas. Des rêves héroïques et patriotiques subsistent en lui. Et puis, il en est sûr, aux côtés de Vlad, il n’aurait pas peur… 

L’histoire d’Enzo, c’est aussi celle d’un adolescent de 16 ans, magnifiquement interprété par Eloi Pohu, dont c’est le premier rôle. Un adolescent qui cherche sa place et sa sexualité. Il y a Amina avec qui il se baigne et qu’il embrasse. Elle a son âge et sans doute un milieu familial similaire. Et puis il y a Vlad, sa gentillesse, son sourire, son calme, sa force, sa beauté. Pas facile à 16 ans de dénouer tout ça !

Le premier film de Laurent Cantet, Ressources humaines (1999), était aussi l’histoire de l’apprentissage des enjeux et dilemmes qui rendent la mobilité sociale autant désirable que douloureuse. Franck, étudiant dans une Business School, y était recruté pour un stage au service ressources humaines dans l’usine où travaille depuis toujours son père, ouvrier. Franck découvre qu’on l’implique malgré lui dans un plan de licenciements qui potentiellement touche son père. On imagine ses affres, pris entre la concrétisation de ses espoirs d’échapper à son milieu d’origine et le respect malgré tout pour son père. Le film se terminait sur cette phrase : « Et toi, elle est où ta place ? ». Laurent Cantet, à qui on doit aussi Entre les murs et plus récemment l’excellent film L’Atelier avec Marina Foïs, semble ainsi poursuivre sa réflexion sur la co-existence de milieux professionnels et familiaux étrangers les uns aux autres, et la difficulté qu’il y a à se libérer des assignations dues aux hasards de la naissance. Il nous dit qu’on ne se fait pas « transclasse » sans en souffrir. Ce qui n’est pas une raison suffisante pour renoncer, bien sûr. La chute du film Enzo nous dit aussi qu’il est plus facile de surmonter un échec et de trouver, au moins provisoirement, sa place, quand son milieu d’origine est largement doté en capital culturel et financier…

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.