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Une vraie bonne surprise. Le film Harvest de la réalisatrice grecque Athina Rachel Tsangari ne ressemble à aucun autre et c’est un bonheur. D’un côté, il y a la beauté des paysages écossais, celle des personnages dans leurs sobres vêtements informes, de l’autre des situations et une histoire humaine, politique, sociale, poétique. Le fond de l’affaire, c’est ce qui est connu sous le nom de « mouvement des enclosures » qui signifie la fin des droits d’usage des terres communales au profit d’un usage exclusif de parcelles agricoles séparées par des clôtures. Beaucoup, dont Karl Marx, y voient un des points de départ du capitalisme et la sortie progressive du moyen-âge.

Une communauté de femmes et d’hommes vivent sur les terres dont chaque étendue et chaque chemin sont connus, mais on ne connaît pas les limites. Formellement, ces étendues de landes et de pâturages appartiennent à Charles Kent, ou plutôt appartenaient à son épouse décédée. Charles est venu de la ville en compagnie d’un ami d’enfance, Walter Thirske. Walt, comme il est appelé, est aussi robuste que Charles est falot, hésitant. Tout en puissance, il fait littéralement corps avec l’environnement. Les paysans l’adoptent. Il est leur interlocuteur. Kitty, lumineuse, n’a d’yeux que pour lui. Elle est sa maîtresse.

Les cultures, l’élevage, la moisson, le glanage sont pratiqués collectivement. Aucune clôture ne borne l’horizon. Mais l’Histoire n’oublie pas cette communauté paysanne, elle rôde. Jordan, le frère de l’épouse décédée de Charles, a envoyé Quill, peintre et savant, cartographier le domaine, imaginer des parcelles, des limites. L’étendue d’eau voisine bien sûr, mais aussi ce sentier ou cette colline. Walt voyant ses cartes, lui dit qu’il a « tout aplati ». Rien n’est dit, mais cette économie vivrière est comme en suspens. La communauté au grand complet fait la fête pour célébrer la moisson, une couronne est posée sur la tête ce celle qui est désignée « Reine du glanage ». Mais rien ne semble plus assuré. Le cœur n’y est plus.

Un incendie éclate. Personne ne se désigne comme en étant l’auteur. Au même moment, trois intrus débarquent. On comprend plus tard que ce sont des paysans d’un village voisin chassés de leur terre. Des migrants économiques en quelque sorte. Ils feront des coupables parfaits. Les deux hommes sont condamnés au pilori pour une durée de sept jours. Sept jours, c’est aussi le temps du film. La jeune femme qui les accompagne est un peu mieux traitée. Devant toute la communauté réunie et silencieuse, Kitty coupe court ses cheveux et elle s’en va rôder aux abords du village. Les femmes commentent avec un air de reproche les regards concupiscents que les hommes posaient sur elle.

Mais l’essentiel n’est pas là. Jordan, véritable héritier des terres, débarque avec quelques hommes de main. Il veut voir les cartes et le quadrillage du territoire. Il est partisan des méthodes nouvelles, celles qui selon lui feront passer cette communauté de « la subsistance à l’abondance ». Le prix à payer ? En langage moderne, on dirait le licenciement de tous les villageois. Quelques protestations, une tentative de révolte, un moment de violence contre les sbires de Jordan, sont vite stoppées. Dans un grand mouvement triste et fatal, on les voit toutes et tous partir, quitter la terre qui les a vu naître. L’exode rural à la fin du moyen-âge.

Seul Walt reste. Il délivre le prisonnier, celui qui a survécu au pilori. Il part lui aussi avec celle qui est appelée Maîtresse Beldam, sa compagne d’infortune, qui a assisté au cortège de départ de la communauté. Ils emportent tout ce qu’ils trouvent abandonné dans le village.

Walt reste seul. Il accomplit le rituel qui signifie qu’il est de cette terre. Les enfants qui l’avaient accompli avant lui, eux, sont partis. L’époque a changé. Plus rien ne sera comme avant.

La cinéaste grecque ne prétend pas filmer une reconstitution historique. Ni le siècle, ni le lieu ne sont clairement identifiables. Athina Rachel Tsangari ne propose pas non plus une fable morale, un récit aux fins d’édification civique ou politique. Des temps troublés, un moment de « bascule » historique, des personnages qui subissent ce qui arrive et ne le comprennent pas, des préjugés, des rapports de force… Toute similitude avec notre époque n’est certainement pas fortuite…

Harvest de Athina Rachel Tsangari. Avec Walter Thirsk, Charles Kent, Kitty Gosse et Quill.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.