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Les comparaisons internationales réservent souvent des surprises : les jeunes femmes vont davantage vers les études et les métiers de l’informatique et du numérique en Albanie, en Serbie, au Maghreb ou en Inde que dans les « vieux » pays européens. Nicola Düll, après une étude sur de nombreux pays, établit le constat et cherche les explications.

La numérisation de l’économie est un des moteurs des changements structurels de l’économie et de la société. La crise sanitaire a montré son importance et les retards à rattraper dans beaucoup de domaines en France et en Europe. Par rapport à la spécialisation dans les technologies qui sont la clé du futur de nos sociétés, les femmes semblent mal placées et l’écart homme-femme dans l’emploi est flagrant, surtout dans l’Union européenne.  Pourquoi les femmes sont-elles si peu attirées par les métiers des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) ?

Europe : les femmes ne sont pas attirées par les TIC

Effectivement, selon une étude de l’agence européenne pour l’égalité des genres (EIGE), la part des femmes parmi les professionnels des TIC (spécialistes hautement qualifiés, techniciens, métiers des services TIC) dans l’Union européenne n’était que de 17% en 2016, la France et l’Allemagne étant proches de la moyenne. En outre, la part des femmes était encore plus faible dans les métiers TIC que dans l’ensemble de la filière ingénieurs et sciences (25%), même si certains  professionnels TIC peuvent aussi avoir une formation d’ingénieur. La même étude montre que la proportion des femmes parmi les métiers TIC est restée stable en France, et qu’elle a même baissé par rapport aux années 70 et 80. Elle a augmenté récemment en Allemagne, tout en restant à un niveau bas.

Les raisons principales de cette faible proportion de femmes au sein des métiers TIC tiennent surtout aux stéréotypes de genre. Ceci concerne en premier lieu le partage inégal du budget temps entre hommes et femmes pour la garde des enfants et autres tâches familiales ainsi que des différences dans les affinités pour la technologie. Pour vérifier ces hypothèses, l’étude menée par EIGE fait une comparaison de certains indicateurs clés entres les métiers TIC et les métiers de la santé, majoritairement occupés par des femmes, ainsi qu’avec tous les autres métiers. L’étude formule quelques constats intéressants : les femmes exerçant des métiers TIC, âgées de 30 à 39 ans, ont moins souvent d’enfants et dans la tranche d’âge 18 à 35 ans elles sont nettement plus souvent célibataires et sans enfants. Par contre, l’écart du nombre d’heures passées pour garder les enfants entre les hommes est plus petit parmi ceux qui ont des métiers TIC, on pourrait donc croire que ces hommes et femmes sont plus émancipés et leurs conditions plus égalitaires. Dans des pays comme l’Allemagne, où beaucoup de femmes travaillent à temps partiel, l’association de secteur TIC Bitkom a souligné qu’un des facteurs qui empêchent les femmes de choisir les métiers TIC serait les longues heures travaillées (Bitkom 2019). Bien que les heures de travail jouent certainement un rôle, elles n’arrivent pas à expliquer l’écart entre les pays. Par exemple, la France et l’Allemagne ont la même proportion de femmes dans les métiers TIC, alors qu’en Allemagne la culture du mi-temps est beaucoup plus répandue qu’en France. Selon l’étude EIGE, les femmes sont plus satisfaites de leurs conditions de travail dans les métiers TIC que dans les métiers de la santé, pourtant, elles choisissent plus souvent de travailler dans les métiers de la santé.

Malgré une grande satisfaction quant à leurs conditions de travail, des inégalités de genre persistent. Les femmes exerçant des métiers TIC de nos jours ont un niveau d’instruction plus élevé que les hommes : dans la moyenne des pays de l’Union européenne, 73% des femmes ont un diplôme universitaire contre 66% des hommes. Néanmoins, l’écart de salaire mensuel est de 13% en défaveur des femmes. Cet écart s’explique surtout par une moins forte présence des femmes parmi les dirigeants et en règle générale parmi les mieux payés. Les femmes indiquent effectivement qu’elles ont moins souvent accès à la formation continue et n’ont pas les mêmes opportunités de carrière que les hommes (EIGE, 2018).

Pour en revenir au choix de la voie professionnelle à poursuivre, les stéréotypes de genre jouent un rôle dès le plus jeune âge. L’enquête PISA menée par l’OCDE révèle qu’à l’âge de 15 ans, très peu de filles se projettent dans un avenir TIC et l’écart avec les garçons est énorme. Dans la grande majorité des pays européens, dont la France et l’Allemagne, moins de 1% des filles souhaitent avoir un métier TIC, contre 3% à 15 % des garçons ; ce pourcentage est d’environ 7% en France et en Allemagne (OECD, 2016).

Dans de nombreux autres pays, les capacités numériques des filles sont pourtant supérieures à celles des garçons. Stoet et Geary montrent que dans beaucoup de pays, les filles ont de meilleurs résultats quant à leurs compétences numériques et en lecture-écriture que les garçons. Par contre, les garçons sont relativement meilleurs en maths et sciences, les garçons et les filles effectueraient donc leur choix par rapport à leur avantage comparatif de compétences. Toutefois, les différences de genre entre les compétences sont elles aussi susceptibles d’être le fruit de stéréotypes dans l’éducation. Aussi, le rôle des stéréotypes et de modèles de famille traditionnels en Europe ne doit pas être sous-estimé, car les femmes s’orientent vers des métiers souvent moins bien payés.

Une analyse plus fine du choix des filières montre des résultats intéressants. Dans le cas de l’Allemagne, les femmes ne représentaient effectivement que 21.1% des diplômés universitaires dans la filière TIC en 2018. Des données détaillées sur l’inscription dans des domaines d’études interdisciplinaires suggèrent que les femmes sont plus attirées par les domaines d’études des TIC lorsqu’ils sont combinés avec les sciences naturelles, la santé, ou les médias plutôt que purement techniques : la proportion des femmes parmi les étudiants en informatique technique/ingénierie est de 14,4% , alors qu’elle est 39,6% en bio-informatique et de 45% en informatique médicale (données de l’Office fédéral de la statistique, voir ILO 2020). La proportion de femmes dans les programmes TIC de l’enseignement professionnel est particulièrement faible. Dans l’ensemble, la proportion d’apprenties femmes dans les métiers des TIC n’était que 8,7% en 2018. Des recherches en Allemagne montrent qu’un intérêt et une orientation vers les sciences informatiques se manifeste habituellement aux jeunes âges (Acatech, 2019). Les filles peuvent être démotivées, et leur intérêt initial peut être diminué par la prédominance des garçons dans les cours d’informatique, les compétitions, les matières et les exemples choisis pour plaire aux jeunes garçons. Des données provenant d’Allemagne indiquent que l’intérêt des femmes pour les TIC en général semble continuer à diminuer avec l’âge : alors que le ratio filles/garçons participant aux concours d’informatique pour les jeunes est presque égal entre la première et la quatrième année scolaire, il diminue à chaque année suivante jusqu’à ce que la proportion de femmes participant au concours dans les classes supérieures ne soit que de 28% (Bundestag 2018).

Davantage de femmes dans les TIC en Albanie, au Maghreb ou en Inde !

Bien que les stéréotypes de genres existent dans beaucoup d’autres pays hors de l’Union européenne, de nombreux pays ayant des taux d’emploi féminin nettement plus faibles que la France ou l’Allemagne, ont une présence des femmes plus importante dans les métiers TIC.

Dans certains pays des Balkans, notamment en Albanie, Macédoine du Nord et Serbie, le taux d’emploi féminin reste en dessous de la moyenne de l’Union européenne, pourtant ils comptent une proportion de femmes parmi les jeunes diplômés en ingénierie et en TIC nettement plus élevée (selon les données Eurostat et Instat pour l’Albanie). Selon l’UNESCO (Bello et al. 2021), en Albanie, la proportion des femmes dans la filière ingénierie était de 38.3% et de 43% dans la filière TIC en 2018. La plus forte présence des femmes dans ces filières comparées à la France et l’Allemagne pourrait s’expliquer, entre autres, par une volonté des jeunes femmes de s’orienter vers des métiers à salaires plus élevés et pour lesquels il y a un manque de candidats.

L’écart entre une faible participation des femmes au marché du travail et leur relativement forte présence dans les métiers TIC est encore plus marqué dans les pays arabes et du Maghreb. Alors que la part des femmes parmi les personnes en emploi n’est que de 26.5% en Tunisie, 26.1% au Maroc, 18.3% en Algérie et 16.2% en Arabie Saoudite (données de 2017), leur proportion parmi les jeunes diplômés du supérieur dans le domaine TIC est respectivement de 55,6%, 41,3%, 48,9% et 46% (Bello et al, 2021). On pourrait avancer l’hypothèse que dans ces pays, l’émancipation se fait par des métiers dans lesquels les femmes peuvent avoir de bons salaires et être reconnues comme spécialistes. Dans ces pays, le développement économique et le progrès technologique se font plus avec les femmes qu’en Europe.

Le même constat peut être fait pour l’Inde, pays spécialisé dans le domaine des TIC. Bien qu’ici aussi les femmes ne représentent que 24.6% de la main d’œuvre du pays, elles représentent 46.3% des jeunes diplômés du supérieur dans le domaine TIC (Bello et al, 2021). Des données concernant les inscriptions universitaires pour l’année académique 2016/2017 montrent qu’environ 30% des étudiants en sciences de l’ingénieur et informatique sont des femmes au niveau de la licence, et que leur part est nettement plus élevée au niveau du master (57%) et du doctorat (40%) (ILO, 2019). Il semblerait qu’en Inde, la bonne réputation des études TIC dans la société, et l’image des métiers TIC qui s’exercent dans un milieu  « propre » et sûr, et pas dans un atelier de travail manuel, attire les jeunes femmes (même si des inégalités persistent quant à la progression professionnelle et les salaires). Par ailleurs, en Inde, une politique de discrimination positive a été mise en place, réservant une part des places d’études pour les femmes (ILO 2019).

Pour conclure

Plusieurs leçons sont à tirer de la comparaison internationale pour les pays de l’Union européenne. Les stéréotypes de genre continuent à jouer un grand rôle pour le choix d’un métier, surtout en Europe. Paradoxalement, ces stéréotypes appliqués aux études et aux métiers TIC semblent être plus ancrés dans des pays comme l’Allemagne ou la France que dans de nombreux pays émergents ayant pourtant des inégalités de genre plus creusées dans l’économie et la société entière. Dans les pays qui ont connu très récemment une augmentation importante du taux d’emploi féminin parmi les jeunes générations, les jeunes femmes semblent être plus attirées par les métiers qui leur permettent d’avoir un statut de professionnelles et de spécialistes, des métiers dans lesquels elles gagnent relativement bien, et qui leur donnent de l’indépendance. En outre, l’image des métiers TIC est plus positive dans ces sociétés, ce qui joue également un rôle primordial. L’Europe a du retard à rattraper pour atteindre une plus grande égalité dans les métiers clé de demain.

Références

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Économiste du travail, Associée Economix Research & Consulting, Munich