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À propos du livre de Norbert Alter Pour en finir avec Le Machin.

Tel est le titre qu’a choisi Norbert Alter pour son dernier ouvrage, lui qui a écrit de nombreux livres savants tels que L’innovation ordinaire ou La sociologie du monde du travail. Dominique Massoni l’a lu et apprécié !

Pour nous parler du Machin, qui n’est autre que le management, le sociologue qu’il est ne prend pas de gants. À partir d’un propos vif et souvent drôle, il s’attache à démontrer ou démonter une pensée managériale prophétisée par les consultants de grands cabinets, pensée qu’ils véhiculent auprès de leurs clients qui d’ailleurs ne demandent que ça.

Les missions que mènent ces porte-paroles du Machin ont toutes un point commun que l’auteur détaille au travers de cas qui ont la vertu de la vraisemblance.

Qu’il s’agisse du travail des comptables, de celui des caissières dans la grande distribution, ici nommée grande distri ou de la nécessité de restructurer la communication d’une grande banque, le processus reste le même. Après de longues et couteuses études fondées principalement sur des analyses de données et des traitements statistiques,  il s’agit de révéler et de préconiser toutes les possibilités de rationalisation du travail. En produisant ainsi des solutions à des questions supposées complexes en matière d’organisation, il faut remplir le contrat initial et répondre à la promesse d’augmenter l’efficacité de ceux qui font le boulot.

A la manière d’un récit de fiction, Norbert Alter passe par le biais d’un personnage qu’il crée, consultant de son métier, pour faire traverser au lecteur une pensée managériale souvent dominante. Mais ce consultant est particulier. Il est à la fois bien intégré dans le secteur qui l’emploie. Il a le profil et les diplômes tels qu’en rêvent les recruteurs pour le faire entrer dans le monde des grands cabinets. En même temps, il se pose des questions sur le bien-fondé de ses actions. De son propre aveu, il souffre d’une position d’extériorité, ce qui ne se voit pas nécessairement lors d’un entretien d’embauche, mais lui fait regarder ce à quoi il contribue avec un regard et une distance critiques.

Par le truchement de ce héros qui s’exprime à la première personne, le lecteur entrera dans une série d’évocations de méthodes comme la Recherche Opérationnelle dite RO, le Développement stratégique qui, nous dit-on, remplace progressivement la RO. Une mention sera aussi apportée sur la PSC qui, grâce à une pratique maitrisée de la part des cabinets, permet de réduire l’incertitude des organisations. C’est simple avec P pour programme, S pour standard et C pour coordination.

Au fil des pages, des slogans sont cités,  que chacun pourra reconnaitre. Ils expriment en quelques mots la foi qui se vend ou qui s’achète pour augmenter les possibilités d’amélioration des organisations et du travail.  Leur fondement est de prôner des remises en ordre là où auparavant ne régnaient que des approximations et des arrangements futés. Le tout est sous-tendu de vocables adaptés. Respect d’autrui et bienveillance, circulation réticulaire de l’information, contractualisation, symétrie des attentions… La liste est longue.

Derrière les pensées contradictoires de celui qui s’appelle Frédéric, mais aussi derrière l’humour et le plaisir de ce texte, le lecteur retrouve l’auteur sociologue qui décrypte les effets de ces solutions «  machinisées » quand elles aboutissent à une perte de sens des acteurs du terrain pour leur travail. Heureusement, ajoute-t-il, non sans ironie, que les cabinet-conseils ont des antidotes pour contrecarrer ces effets, que ce soit sous la forme de stages de formation ou de séminaires de team building.

Il nous rappelle surtout que ce machin, est «  incapable d’accéder à la réalité du monde en demeurant en suspension, là-haut, indépendant de la vie de ceux qui s’agitent sur la terre ». Il rend hommage au travail de ceux qui le font, il nous alerte sur les modes managériales et le prêt à penser dans ce domaine et sur les effets que produisent des solutions d’organisation conçues hors sol.

Pour en savoir plus 

Dernier ouvrage de Dominique Massoni paru (2023) : Le monde des bureaux. Rencontre littéraire avec les employés aux écritures, ces héros minuscules, invisibles et transparents