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Il faut nous confronter à l’urgence écologique. Dénoncer les fausses évidences, éviter la consensuelle bien-pensance pour chercher une nouvelle boussole et tracer des chemins pluriels. A propos du livre de Pierre Veltz L’Économie désirable. Sortir du thermofossile.

La République des idées, collection dirigée par Pierre Rosanvallon et Ivan Jablonka, publie depuis sa création en 2002 des livres courts et argumentés, capables de nourrir les débats sur les sujets d’actualité ou émergeants, qu’ils portent sur les transformations du capitalisme, la démocratie, la mondialisation ou la société (La République des Idées aux Editions du Seuil).

Couplée avec la Vie des idées, site très ouvert aux publications étrangères, c’est aujourd’hui une collection unique de « production et d’échange d’idées neuves en Europe et dans le monde », essentielle à la vie intellectuelle et à tous ceux qui « défendent la force des idées comme moteur de l’activité humaine », bien loin de la « mélasse intellectuelle », vilipendée par le chef de l’État (1).

Pierre Veltz y publie en ce début d’année 2021 : L’Économie désirable. Sortir du thermofossile. En 110 pages, il pose les termes du débat, économique, social et politique, qui peut nous permettre de « retrouver une boussole » pour affronter « la grande crise écologique qui barre l’horizon de nos sociétés » et « garder notre Terre habitable ».  

Une boussole et une méthode

Pour cela il faut identifier et rejeter les fausses solutions : « la confiance dans les capacités auto-organisatrices des marchés » qui encourage un statu quo inacceptable, l’idée illusoire qu’il serait possible de bâtir en temps voulu un gouvernement mondial, la décroissance qui entraînerait « l’accroissement des inégalités, du chômage et de la précarité de masse » ou « les rhétoriques lénifiantes du type croissance verte ». Mais cela ne suffit pas. Il faut bâtir des « trajectoires de changement » et pour cela, faire des hypothèses en composant « avec le monde tel qu’il est ».

La trajectoire de nos sociétés, « si on exclut l’hypothèse autoritaire, devra être plurielle dans ses modalités et son inspiration ». Nos démocraties doivent intégrer, le service public, le capitalisme, l’économie sociale et solidaire et toutes les expérimentations alternatives. Il existe des marges de manœuvre, « y compris dans le cœur de l’économie dominante ». Une nouvelle « grammaire productive » se met en place avec le passage « d’une économie des choses vers une économie des usages et des expériences », une économie « humano-centrée ». Un chapitre lui est consacré.

Nous pouvons aller vers une économie « plus légère dans son empreinte, qui devrait permettre d’épargner les ressources tout en restaurant des univers de sens pour des consommateurs aujourd’hui enfouis dans un absurde empilement de possessions ». Il faut cesser de se demander exclusivement « comment produire plus sobrement » pour se poser la question du « quoi produire ? » Pour mener à bien cette transition, dont l’auteur avertit qu’elle ne sera sûrement pas lisse, « l’argent public et privé est surabondant. Ce qui manque est une boussole et une méthode pour déclencher et structurer les projets ». Il ne sert à rien d’arroser le sable.

Effets rebonds et profondeur technologique

Nous devons combattre deux adversaires d’autant plus puissants qu’ils agissent le plus souvent à notre insu : les effets rebonds et la profondeur technologique. Les possibilités de réduire les émissions polluantes et la consommation excessive de minéraux existent. Les marges de manœuvre pour améliorer la productivité des ressources sont importantes, mais « le fait majeur est que les gains d’efficacité sont systématiquement annulés et débordés par la croissance de la demande ». L’augmentation de la consommation annule le gain unitaire réalisé. C’est particulièrement vrai pour les ressources minérales : « pour les 17 métaux rares, stratégiques pour les énergies renouvelables, elle est de 10 % à 12 % par an ».

La production manufacturière ne peut être isolée. L’enjeu est celui de la redéfinition collective de nos priorités : « si nous utilisons davantage de voitures, c’est parce que nos politiques urbaines (ou plutôt l’absence de politiques) ont dessiné un habitat dispersé, de lotissements émiettés qui condamnent les habitants à la (double) voiture ». De la même manière, les gains obtenus en isolant les bâtiments sont annulés lorsque « les habitants en profitent pour augmenter le chauffage » ou pour s’offrir un voyage lointain avec les économies réalisées…

Le deuxième enjeu, rarement pointé, porte sur la conception des produits et des constructions. Le recyclage, la réutilisation, la recherche de matériaux de substitution ne suffiront pas, « comme pour l’énergie, les matières les plus écologiques sont celles que l’on n’utilise pas ». Or, la tendance est inverse : « lentement mais sûrement le nombre et la complexité des composants qui constituent nos objets ont explosé ». Les objets du monde numérique sont très concernés. L’énergie incorporée dans chaque objet devient bien supérieure à l’énergie d’usage. Ainsi, la part de l’énergie consommée par et pour un smartphone avant toute utilisation est de l’ordre de 90 %.

Alors que les effets rebonds sont tirés par la demande, la croissance de la complexité technique trouve sa source du côté de l’offre, « dans la pulsion technologique des ingénieurs, la compétition entre industriels pour rendre leurs produits plus attractifs et à l’âge numérique, dans la perspective d’ouvrir toujours plus de marchés pour les grandes plateformes ». Une question s’impose : « ces avancées technologiques sont-elles vraiment proportionnelles à l’augmentation des services rendus à l’amélioration de notre qualité de vie ? »

Avec cette conclusion : il n’y a pas d’autres solutions que la sobriété, d’usage et de conception, la « frugalité volontaire, redéfinition du nécessaire et du suffisant ». Mais Pierre Veltz le dit d’emblée : « le chemin vers la sobriété de masse reste à inventer ». Comment instaurer une forme de « techno-discernement » et une « économie désirable » qui nous permettent d’échapper au choix entre « radicalisme technophobe et acceptation béate de l’innovation à tous crins » ?

Une économie humano-centrée

La deuxième partie du livre tente de répondre à cette question. « Ni la décarbonation, ni le développement des ordinateurs quantiques ne constituent un projet de société. La question en suspens est celle de la vision d’ensemble ». Des tendances présentes dès maintenant suggèrent une voie : « une économie centrée sur les individus, le développement de leurs capacités, des liens qui les unissent et des milieux permettant leur épanouissement ». Le désir de santé et de bien-être est « intrinsèquement indéfini, sans limite prévisible ». En outre, cette économie « humano-centrée » appelle une dimension collective beaucoup plus forte que l’économie marchande traditionnelle. C’est vrai pour la santé, l’éducation, la culture, les loisirs, l’alimentation, la mobilité.

Pierre Veltz nous prévient : l’économie humano-centrée n’est pas ipso facto « humaniste ». C’est une piste privilégiée pour « bâtir une économie à la fois plus riche en valeurs positives pour les personnes, plus coopérative et plus écologique, plus économe en ressources matérielles et énergétiques », mais rien n’est automatique. « La numérisation de la santé et du corps, par exemple, se prête aussi bien à des avancées majeures de la médecine qu’aux projets les plus inquiétants de Big Brother ».

Des territoires-laboratoires

Aucun des défis qui sont devant nous n’a de solution évidente. Fidèle à ses travaux antérieurs (2), Pierre Veltz, propose d’être très attentifs à toutes les initiatives, toutes les expérimentations portées « par des collectivités publiques grandes et petites, mais aussi, de plus en plus souvent, par des groupes ou des individus qui restent en marge du jeu institutionnel », d’autant plus que « ce foisonnement créatif contraste avec la morosité nationale ».

Ces « territoires-laboratoires » regroupent « des pôles de conception, de réalisation et de test, avec une grande diversité d’acteurs ». Mais ils ne doivent pas faire oublier nos interdépendances, non seulement industrielles et technologiques, mais aussi scientifiques, culturelles et humaines : « qui aurait intérêt à ce que la circulation des compétences, des idées et des talents s’enferme au sein d’espaces nationaux et locaux ? ». Ni la France ni l’Europe n’ont intérêt à se replier sur elles-mêmes, « l’enjeu de la proximité est social et sociologique avant tout. Il est de recréer du lien concret dans un univers devenu abstrait et impersonnel ».

« Le localisme, aussi imaginatif soit-il, ne suffira pas à nous tirer d’affaire. Des transformations structurelles sont nécessaires ». Les pistes qui reposent sur le jeu des marchés sont tout autant insuffisantes. Ni la fiscalité du type « taxe carbone » ni l’investissement vertueux, la finance « verte », ni l’innovation, les green techs, ne sont à la mesure des enjeux, « leur prise sur le réel reste à ce jour bien modeste ».

Oser voir large et loin

La réponse attendue des pouvoirs publics et de l’État ne consiste pas dans « la majestueuse, mais stérile mécanique des multiples schémas directeurs par lesquels l’État tente de décliner la transition ». Pierre Veltz termine son livre par un appel à une forme de planification, à condition de ne pas « la concevoir à l’ancienne, comme un déploiement technocratique de solutions élaborées par les seuls échelons nationaux ». Elle doit laisser « une grande place à la créativité des communautés locales et professionnelles ». Il avertit : « On peut espérer que le new deal vert, désormais prôné par l’Europe, et les plans de relance liés à la crise pandémique vont débloquer la situation d’attentisme actuelle. Mais il est crucial de comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de mettre en place une tuyauterie financière, de créer de nouvelles banques ou de nouveaux guichets, de déverser des liquidités en privilégiant certaines classes génériques d’investissements par rapport à d’autres. La question de fond est : pour quels projets ? »

Une phrase qui résume bien la thèse défendue de façon très précise et argumentée par l’auteur. La réponse à cette question ne peut être laissée à la main des plateformes et géants du numérique, « l’Etat — la puissance collective et démocratique — doit prendre le contrôle ». Reste à marier frugalité et désir… Ce n’est certes pas gagné, mais il va de notre survie ! La course contre la montre pour le climat est lancée.

Pour aller plus loin

Voir dans Metis, entretien de Pierre Veltz avec Jean-Marie Bergère « Rendre compte de la complexité de ce que nous vivons », 19 janvier 2021

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. Président du Comité Emploi à la Fondation de France de 2012 à 2018. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.