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En France, la crise politique entre de nouveau dans une phase aigüe. L’agenda social reste confus, les réformes des retraites et de l’assurance chômage n’ont convaincu ni les organisations syndicales ni une large partie de l’opinion. Le conclave est oublié.

Simultanément, un mouvement composite réclame de tout bloquer, illustrant la phrase de Lénine citée par Michaël Foessel (Libération du 4 septembre) : « En haut, on ne peut plus, en bas, on ne veut plus ». Tous les jours on nous répète que les finances publiques sont en crise. L’impact sur le financement des associations pose la question de leur survie. L’usage des technologies soulève des questions qualifiées volontiers d’anthropologiques. L’hospitalité est en crise profonde. Cet été, la canicule, les incendies, les orages ont donné une forme concrète à la crise climatique diagnostiquée dans les analyses du GIEC et par les militants écologistes. Au niveau international, des guerres atrocement meurtrières, criminelles, s’installent sans qu’aucune perspective de règlement et de retour à la paix ne se dessine. Les institutions créées après les massacres de la Seconde Guerre mondiale ne parviennent plus à se faire entendre. Donald Trump en autocrate narcissique prétend à lui seul remplacer l’ONU après avoir méprisé et ignoré l’Union européenne. Xi Jinping lui répond sur le même ton.

Le discours dominant semble prendre acte du fait que le temps de ces institutions serait révolu, que les règles de droit qu’elles ont défendues sont désormais sans valeur ou applicables selon un double standard. On sent même comme une certaine exaltation chez certains à l’idée que désormais ce sont les rapports de force qui comptent. La vanité et sans doute un goût romantique pour les postures martiales, y trouvent leur compte. Nous aurions tout simplement oublié le tragique de l’histoire et le caractère inéluctable de ses lois, étrangères à toute volonté humaine et à tout engagement politique.

À n’en pas douter, ces crises d’origines différentes interagissent et se renforcent les unes les autres. Dans Terre-Patrie (écrit avec Brigitte Kern. 1993), Edgar Morin fait la différence entre une multicrise, addition de crises indépendantes les unes des autres, et une polycrise qui exige que nous nous la représentions dans la complexité de leurs interactions, à la fois « complémentaires, concurrentes et antagonistes ». Cette organisation systémique de ce que nous vivons a deux conséquences. D’un côté l’effet de ces crises est amplifié, la totalité y est supérieure à la somme des parties. D’un autre côté, et sans invoquer abusivement l’effet papillon selon lequel le battement d’aile d’un papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas, la modification d’un de ses paramètres peut avoir un impact sur l’ensemble. Tout en augmentant la part d’imprévisibilité et d’incertitude, il y a là une clé pour sortir de l’impuissance qui menace et démoralise quiconque prétend résoudre d’un coup la totalité des crises de notre époque.

Nous publions ce jour une interview majeure et passionnante d’Armand Hatchuel réalisée par Jean-Pierre Bouchez. Il retrace le cheminement qui a conduit à refonder les sciences de gestion puis à refonder l’entreprise et à inspirer la loi Pacte en instaurant notamment le statut de « société à mission ». Le Code civil stipule désormais que « la société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Les sociétés volontaires peuvent inscrire dans leur statut une « raison d’être » et ont la possibilité de s’organiser en « société à mission » afin de se donner une gouvernance adaptée attestant du fait que la « bonne gestion » de ces sociétés ne se résume pas à la seule création de profits à court terme, et qu’en matière sociale et environnementale, elle ne se borne pas aux déclarations d’intention des dirigeants.

C’est toute l’importance du travail réalisé à l’initiative de Armand Hatchuel et Blanche Segrestin depuis une trentaine d’années. En reconnaissant « l’entreprise comme sujet pouvant définir son rapport au futur » en tant que « puissance créative responsable », en initiant un « changement paradigmatique », ce sont des enjeux traditionnellement séparés, enjeux économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, éthiques, de gouvernance, de management et de finalités, tout comme ceux de la recherche scientifique et de l’action, qui sont pris ensemble et dans la considération de leurs interactions.

En cinq ans, 2100 entreprises se sont organisées en « société à mission ». Elles emploient plus d’un million de salariés. C’est loin d’être marginal. Face à la polycrise qui caractérise notre époque, il y a là une source d’optimisme. L’entreprise a souvent alimenté un discours idéologique alliant compétitivité, performance (conçue sous le prisme de la raison instrumentale plus que sous celui de la robustesse), concurrence, rapport de force au sein d’un marché auto-régulé, et in fine la séparation de l’économie d’avec la société et ses institutions. Elle peut demain, au contraire, démontrer qu’il est possible de lier des temporalités et des enjeux « dans un monde où il faut poursuivre plusieurs finalités et articuler des parties prenantes hétérogènes ».

Il faut lire l’entièreté de l’interview que nous publions. Loin de la litanie des crises et du sentiment d’impuissance qui guette, elle décrit la possibilité d’une « nouvelle dynamique fondée sur l’invention et le management de multiples finalités (sociales, sociétales, écologiques, éthiques) qui est rendue possible par le modèle de la société à mission ». Face à cette polycrise qui nous désespère, il y a là un fil pour « reconstruire une civilisation responsable ». Il nous faut le saisir.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.