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Dans Voisins de passage. Une microhistoire des migrations, Fabrice Langrognet, choisit « d’observer le passé à une échelle très serrée ». Il décrit de façon détaillée la vie de celles et ceux qui habitent entre 1882 et 1932 dans les immeubles mitoyens des numéros 96 à 102, rue de Paris à Saint-Denis. Plus de 500 personnes d’origine provinciale, étrangère ou coloniale, y louent, pour des durées très variables, de minuscules appartements. Les usines alentour embauchent.

L’historien, chercheur à l’université d’Oxford et au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains de Paris-1, décrit la constitution changeante des réseaux de sociabilité, de solidarité ou de confrontations de ceux qui habitent là. En s’approchant au plus près « des multiples manières dont les individus s’identifiaient eux-mêmes, se différenciaient les uns des autres », il relativise le poids des allégeances nationales, ethniques ou religieuses.

La Plaine, quartier de la verrerie

Ces immeubles destinés à la location ont été rapidement construits sur une parcelle appartenant aux sœurs Versigny qui y élevaient quelques vaches laitières. Le quartier est connu sous le nom de « la Plaine, quartier de la verrerie ». Il jouxte Paris. Il est desservi à partir de 1916 par le métro Porte de la Chapelle. Au nord il est séparé du centre de Saint-Denis par le canal du même nom.

À partir de l’exploration d’archives multiples, documents administratifs, courriers, témoignages oraux transmis de génération en génération, l’historien parvient à reconstituer l’histoire des lieux. 4845 familles y ont vécu pendant ces cinquante années. Certaines pour des durées courtes, d’autres plus longtemps. En cinquante ans, 282 mariages ont été célébrés, dont 45 % entre deux personnes habitant l’un de ces quatre immeubles. Les registres d’état civil ont enregistré 615 déclarations de naissance et 462 décès. Il y a eu simultanément jusqu’à 549 habitants, familles et célibataires. Tous s’entassent dans des appartements minuscules, de 15 à 20 m2. En 1902, le bâtiment du 98 est rénové et il dispose alors de toilettes à chaque étage et non plus dans les arrière-cours.

Ceux qui louent un logement viennent de plus de 1000 localités différentes, dans 21 pays, ainsi que de Paris, d’où ils ont été chassés par les travaux d’Haussmann. Essentiellement, ils sont lorrains (la Lorraine et l’Alsace sont allemandes), normands, italiens, espagnols. Beaucoup savent lire et écrire, ce qui n’est pas si fréquent à l’époque. Ils ont émigré « à Paris » avec l’espoir d’un emploi dans les usines qui s’y développent très rapidement. La verrerie Legras toute proche, emploie 10 salariés en 1859, 500 en 1890 et 1250 en 1909. L’usine à gaz du Landy est construite à proximité en 1890. L’historien ne s’attarde pas sur les conditions de travail. En trois mois, en 1926, 137 accidents du travail furent déclarés pour la seule verrerie de la Plaine.

Il n’est pas possible de rendre compte de la richesse des récits, des histoires familiales, des allers et retours fréquents entre la localité d’origine et La Plaine, des départs vers d’autres contrées, les États-Unis pour certains. Je reprendrais simplement deux histoires, ou plutôt deux « microhistoires » qui, malgré le gigantesque écart entre cette époque et la nôtre, évoquent ce qu’elles ont en commun.

Les intermédiaires et la loi

En 1892 est votée une loi interdisant en France le travail des enfants de moins de 13 ans dans les usines. Après avoir vainement tenté d’obtenir des dérogations, les verriers contournent la loi. Ils recrutent des enfants étrangers, en pensant que leur âge serait impossible à contrôler. La verrerie Legras remplace en quelques années l’essentiel des enfants français par d’autres, originaires de deux villages situés entre Rome et Naples. Ils sont 79 en 1901. Quelques-uns sont accompagnés de leurs parents, mais la plupart ont été confiés à des intermédiaires, les padroni. Les 12 premiers enfants recrutés ont entre 7 et 10 ans. La maltraitance est la règle. En 1898, trois enfants meurent d’épuisement et de malnutrition. Il y a bien des contrôles et quelques procès, mais les verdicts sont cléments, les amendes légères. Un fils de Giacinto Pirolli se souvient qu’il était affecté à l’équipe de nuit, car « la nuit les inspecteurs dorment ».

Un prêtre, fort de son statut d’homme d’église et sous couvert d’une association caritative confessionnelle, « le Placement familial », développe rapidement cette activité. En 1905, il a déjà placé en France plus de 14 000 garçons et filles, dont certains ont à peine plus de 6 ans. Il fournit les actes de naissance contrefaits. Comme les padroni, il déduit de ce qu’il verse aux familles, les frais de nourriture, de logement, d’habillement tout en facturant ces frais aux employeurs. Compte tenu de l’échelle de ses activités, l’Abbé Santol est visé par des centaines de plaintes. Il comparaît même aux assises pour détournement de mineurs. Il obtient systématiquement l’acquittement, la relaxe ou le non-lieu « à la grande satisfaction de la presse réactionnaire qui voyait dans les ennuis judiciaires de ce tartuffe en soutane de funestes cabales judéo-maçonniques ». Ambiance. Les rôles des uns et des autres ne sont pas transposables. Ceux qui sont désignés comme comploteurs, à l’origine de « funestes cabales », ne sont plus les mêmes. La propension à faire prévaloir des intérêts économiques au mépris de la loi et de règles élémentaires d’humanité, n’existe plus sous cette forme. Ça ne veut pas dire qu’elle a disparu.

Soir de fête

Deuxième événement décrit en détail. En août 1900, il y a foule pour la Fête de la Plaine. Une bagarre éclate. Le motif initial est futile, une histoire de verre à payer dans un des multiples « débits de boissons ». Des renforts arrivent, des couteaux, un revolver surgissent. On dénombre 22 blessés. La violence « virile » était omniprésente à la Plaine, la boisson n’arrangeait rien, mais cette fois les choses sont allées loin. La presse s’empare de l’événement. Les dizaines de comptes rendus présentent systématiquement la bagarre comme une bagarre opposant des Français et des Italiens. La Petite République, journal co-dirigé par Jean Jaurès, regrette « cette guerre fratricide entre ouvriers également démunis, également inconscients », mais sans démentir l’interprétation en termes de conflit ethnique. Un autre journal extrapole et parle de la forte animosité qui existe entre les ouvriers français et italiens de la verrerie Legras. Il est reproché aux Italiens d’accepter des salaires de misère, d’être la race la plus fourbe au monde, les « Macaronis » ne se séparant pas de « leur surin national ».

Le cœur de l’affaire est révélé quelques jours plus tard. Il ne s’agissait pas de haine entre ouvriers français et italiens, mais d’une rivalité entre deux jeunes ouvriers de la verrerie épris de la même femme, chacun étant soutenu par sa famille. Ils habitaient tous dans les appartements des 96 à 102 avenue de Paris et la plupart travaillaient ensemble quotidiennement. Les rares démentis de la version initiale ne font pas la une des journaux.

Ce que les archives révèlent c’est que les conflits ethniques étaient quasi inexistants à l’échelle de ces immeubles comme de la verrerie. Une brève exception semble se produire pendant la Première Guerre mondiale, les jeunes habitants étant mobilisés dans des armées ennemies. Les « coloniaux » venus d’Algérie ou du Maroc en 1915 pour remplacer les travailleurs partis au front sont l’objet de qualificatifs racistes, sans que cela dégénère.

Dans le cas de cette bagarre d’août 1900, ce sont des cadres d’analyse prédéfinis et partiaux, qui sont presque unanimement mobilisés. À tort. Sans s’embarrasser d’une enquête, ils conduisent à des interprétations erronées et instrumentalisées. Pas besoin des réseaux sociaux.

Une microhistoire au présent

La microhistoire donne toute sa place aux vies individuelles. C’est peut-être ce qui manque aux débats actuels. Les descriptions en termes de catégories juridiques des travailleurs « sans-papiers », en attente ou déboutés du droit d’asile, entrés en Europe par des chemins terrestres ou par la Méditerranée, légalement ou non, venant de tel ou tel pays, majeurs ou mineurs, isolés ou en famille, travaillant chez un sous-traitant de sous-traitant, une agence d’intérim, une entreprise éphémère, sous le nom d’un cousin, sans être déclarés, ne nous renseignent pas beaucoup sur ce qu’ils vivent au quotidien, leur habitat, leurs amis s’ils en ont, leur chemin vers l’exil, les stratégies qu’ils adoptent quelle que soit la force des contraintes propres à chaque situation, leurs rêves pour demain s’ils parviennent encore à rêver.

Faut-il imaginer une « microhistoire au présent » qui révèlerait la vie singulière de celles et ceux qu’on dit invisibles à force de ne pas les voir ? En s’éloignant des généralités, des amalgames et des raisonnements qui peinent à cacher leur parti-pris idéologique ou électoraliste, il deviendrait sans doute possible de poser et de débattre des enjeux dans leurs dimensions aussi bien utilitaires et économiques qu’humaines, morales et démocratiques. Et d’imaginer ce qu’il convient de faire.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.