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par Daniel Crezyd

La révolution provoquée par les smartphones et l’internet mobile ne fait que commencer et ses effets seront bien supérieurs à ceux produits par la diffusion des PC ou d’internet. Les perspectives ouvertes par les technologies mobiles sont innombrables. Elles impactent presque tous les secteurs d’activité, pénètrent toujours plus profondément dans l’intimité des individus et agrègent des collectifs toujours plus vastes. Le monde du travail n’a aucune raison d’y échapper.

 

Toujours plus
Toujours plus d’utilisateurs et d’échanges de données sur les réseaux mobiles. La société Ericsson prévoit que le nombre d’abonnements souscrits par des possesseurs de « smartphones » pourrait atteindre 4,5 milliards d’ici 2018, contre 1,2 milliard en 2012. Le trafic mondial sur les réseaux mobiles devrait être multiplié par 12 d’ici 2018.

 

Toujours plus de puissance de calcul, de mémoire, de débit des réseaux. La puissance de calcul des microprocesseurs des smartphones double tous les deux ans , leur capacité de mémoire évolue sur le même rythme, le débit des réseaux mobiles a été multiplié par plus de 33 000 entre le GSM et la 4G.

 

Mais surtout, toujours plus de capteurs. Les smartphones en sont déjà bien équipés : son, images, géolocalisation, accéléromètre, boussole électronique, mais le développement rapide des microsystèmes électromécaniques (MEMS ) permet d’en envisager bien d’autres avant que les nanotechnologies prennent le relais. Des systèmes gyroscopiques, de détection de mouvements , de mesure de température, de pression atmosphérique ou d’humidité seront installés sur les prochaines générations de smartphone.

 

vente smartphone

En plus de leurs fonctions habituelles qui cumulent celles d’un téléphone et d’un ordinateur connecté, ces terminaux deviennent des plateformes de capteurs embarqués susceptibles de délivrer une concentration d’informations d’une extraordinaire richesse. Cette multitude de données, qui peuvent concerner aussi bien l’utilisateur que son environnement ou leurs interactions, ouvrent un champ d’applications possibles sans limite évidente.

 

Vivre en meilleur santé grâce à son smartphone ?
Dans le domaine de la santé, par exemple, les possibilités sont immenses. Le smartphone permettra à très court terme un monitoring permanent de l’état de santé de son propriétaire ainsi que la réalisation d’examens pour détecter des pathologies ou des facteurs de risque. Ses propres capteurs le rendent capable de suivre des paramètres biologiques essentiels (température, transpiration, rythme cardiaque,…). Des bio-senseurs additionnels, connectés par liaison sans fil ou port USB, ouvrent la voie au suivi continu des paramètres de santé des personnes à risque : pouls, glycémie, cholestérol, grossesse à problème, ou à certains examens comme les tests sanguins, de salive ou d’urine, la détection de virus, de bactéries ou de protéines.

 

Sans aller aussi loin, les capteurs déjà disponibles permettent à chaque personne de pratiquer le ‘’quantified self » en mesurant et analysant ses données personnelles liées à son activité physique. Il s’agit surtout de coaching sportif pour améliorer ses performances, pour contrôler de sa forme, améliorer son sommeil ou son régime alimentaire pour être en meilleur santé et maitriser son poids.

 

Les fonctions prédictives sont en vue
Les capteurs du smartphone ne permettront pas seulement une information en temps réel. La firme Google prépare la sortie d’un appareil doté de capteurs qui lui permettront de savoir s’il est dans une voiture, s’il est dans une main ou si son propriétaire le sort de sa poche. Le smartphone pourra ainsi anticiper certaines actions simples de son utilisateur comme ouvrir son agenda ou son appareil photo.

 

Mais les ambitions de Google vont bien au-delà. Associée à plusieurs startups, la firme développe une véritable fonction prédictive pour connaître les besoins d’un utilisateur de smartphone avant même qu’il exprime une requête spécifique. Elle passe par l’analyse et l’interprétation des paramètres de temps, de lieu et des caractéristiques de l’environnement de l’utilisateur mais également de ses mouvements, de sa cinématique et de son activité sur les réseaux. Ainsi, l’engin pourra détecter que vous êtes encore au lit après la sonnerie du réveil et vous indiquer que vous risquer d’être retard à votre réunion, sans même que vous ayez inscrit cet événement dans votre calendrier. En effet, l’application aura analysé vos publications sur les réseaux sociaux, lu vos messages, vérifié votre géolocalisation ainsi que l’état du trafic routier avant de vous indiquer qu’il vous faudra 20 minutes supplémentaires pour vous rendre au point de rendez-vous.

 

Avec les capteurs destinés à évaluer la santé, les performances, à pratiquer le ‘’quantified self » ou à anticiper les événements à venir, les smartphones pénètrent toujours plus loin dans l’intimité de leurs propriétaires. Les Google Glass permettront d’être presque aussi indiscrets pour les personnes de leur entourage.

 

googleglass

Réalité augmentée, l’affaire des Google Glass
Ces lunettes sont équipées d’une caméra intégrée, d’un micro, d’une connexion à l’Internet par Wi-Fi ou par Bluetooth. Elles ont donc à peu près les mêmes fonctions qu’un smartphone mais avec un atout supplémentaire : la réalité augmentée. Des mini-écrans sur les verres permettent d’afficher des images ou des messages en superposition du paysage ambiant. Les éléments du monde réel visible à travers les lunettes peuvent donc être renseignés, commentés, soulignés de manière dynamique par du texte, des symboles, des images diffusés sur les mini-écrans. Seul gros problème, les Google Glass pourront filmer à leur insu les faits et gestes de tous ceux qui passeront à leur portée. Un front anti-Google Glass est donc en train de se mettre en place, avant même leur commercialisation. Il rassemble notamment un nombre grandissant de patrons de discothèques ou de casinos, de directeurs d’école, des congressmen américains qui se disent « curieux de savoir si cette nouvelle technologie pourrait violer la vie privée de l’Américain moyen », et la CNIL qui fait connaître sa légitime inquiétude. La grande question est de savoir si la vidéo prise par ces lunettes pourrait être équipée de la reconnaissance faciale ce qui leur permettrait d’identifier les individus filmés, sans qu’ils le sachent.

 

Grace à la technologie de communication sans contact, le mobile devient la clé du monde connecté.
Autre fonction à venir des smartphones, grâce à l’introduction de la technologie de communication sans contact (NFC), la possibilité de communiquer voire d’interagir avec les objets connectés qui devraient se répandre dans nos environnements quotidiens . Le propriétaire du smartphone pourra ainsi contrôler la cuisson de son four de cuisine, connaître l’histoire d’une balle de golf, d’un livre ou d’un vêtement équipé d’une puce NFC miniaturisée, contrôler des drones, des personnages des jeux vidéo ou la foule des robots domestiques que l’on nous promet pour la décennie en cours. Encore plus attendue, la possibilité de payer sans contact grâce à son smartphone, ce qui verrait la fin des cartes de crédit.

 

Les smartphones vont donc acquérir une polyvalence impressionnante en rassemblant les fonctions suivantes :
– interface avec l’environnement physique grâce aux capteurs et à la réalité augmentée ;
– interface avec son propre corps, ses données physiques, sportives, médicales ou celles qui concernent sa forme générale et son humeur ;
– interface sociale par l’accès qu’ils offrent à tous les réseaux sociaux, à la messagerie, à la téléphonie ;
– interface avec l’environnement numérique des objets connectés ;
– voie d’accès à toutes les ressources du réseau, à la multitude de ses données, à sa puissance de calcul.

 

-obama

Les estimations de la taille des nouveaux marchés ouverts pas ces technologies liées au mobile sont donc considérables et seulement limitées par la créativité des développeurs. L’intensité de la lutte que se livrent les acteurs du domaine est à la hauteur des enjeux. Les américains, qui sont de très loin les premiers d’entre eux, entendent le rester. C’est sur le marché des smartphones que, pour la première fois dans l’histoire récente, un président des USA s’est opposé à une décision de justice américaine sur un contentieux commercial international . Le président Obama a soutenu Apple aux dépens de Samsung. Cela a choqué, même aux Etats-Unis, mais la Silicon Valley, premier contributeur financier à la réélection du président, a du apprécier.

 

Cette guerre technologique et commerciale, dont l’Europe est à peu près exclue, a des inconvénients pour le marché lui même. Les premiers ennemis des smartphones sont leurs propres fabricants, tous engagés dans une concurrence acharnée qui ne leur laisse aucun répit. Elle leur impose une innovation permanente, des améliorations et upgrades fréquents, des matériels et logiciels, et donc une obsolescence programmée particulièrement pénalisante. La durée de vie d’un smartphone est de moins de trois ans. Le gain de performance et multiplication des fonctionnalités, tous deux très rapides, provoquent par ailleurs une progression tout aussi forte de la complexité des engins, et du même coup leur sous utilisation. Si Apple comme Google proposent près d’un million d’applications disponibles dans leur magasin en ligne, en moyenne une petite trentaine de ces ‘’App » est installée sur un smartphone et une dizaine seulement est réellement utilisée.

 

Il faut du temps pour savoir utiliser son engin, et ce délai devrait croitre encore. Plus les smartphones seront sophistiqués et capables de services élaborés pour leur propriétaire, plus la période d’apprentissage risque d’être longue avant que l’utilisateur tire pleinement profit de son engin. Mais il faut aussi des compétences car la question est bien de savoir comment utiliser ces engins pour en tirer le meilleur parti ? Elle concerne autant les entreprises que les particuliers qui vont sans doute devoir s’investir bien davantage pour en savoir plus sur ces engins et sortir du simple rôle de consommateur de technologie.

 

C’est également rendu nécessaire par le corollaire à la question précédente, comment s’en protéger ? La quantité de données produites ou transmises par les smartphones est en augmentation exponentielle, mais leur sécurisation est presque inexistante alors les menaces pour leur confidentialité grandissent avec la même intensité. Les smartphones créent autant de risques que d’opportunités. Pour se prémunir des premiers, et il est tout à fait irréaliste de s’en remettre à l’écosystème fabricant+éditeur de logiciel+opérateur. Il n’est pas plus raisonnable d’espérer que les mêmes vous proposent sur un plateau les produits dont vous avez exactement besoin, sans arrière pensée commerciale.

 

Il va donc falloir revoir reconsidérer deux antiennes des marketers de l’écosystème. Le BYOD (Bring Your Own Device), qui laisse au salarié beaucoup de liberté pour s’équiper comme il l’entend, va devoir être sérieusement recadré par les DSI, et surtout, le Cloud Computing, qui stocke les données et les applications de l’entreprise ‘’dans les nuages » de la nébuleuse du réseau physique et des data-centers, doit être envisagé avec beaucoup plus de précautions. Le Cloud est l’étape ultime de l’externalisation du système d’information des entreprises et sa dématérialisation quasi complète. C’est aussi l’idée qu’on peut entièrement confier son SI aux sous traitants, spécialistes du numérique mais extérieurs à l’entreprise, comme s’il s’agissait d’une banale fonction support. Un tel choix peut être dangereux pour les données ou mêmes les fonctions vitales de l’entreprise. Les smartphones sont tous dépendants du Cloud, rendu le plus souvent nécessaire par les limites du stockage de l’appareil, ou obligatoire par le constructeur ou l’éditeur du système d’exploitation que vos données intéressent tout particulièrement.

 

Les smartphones vont-ils alimenter un contentieux potentiel de plus entre employeurs et salariés ? Les deux auraient pourtant avantage à se réunir et à se faire confiance pour éviter d’en être les victimes.

 

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