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par Alexandre Grillat, interviewé par Martin Richer

La problématique du logement est devenue incontournable pour dresser correctement la situation de l’emploi, des mobilités professionnelles et des conditions de travail. C’est pourquoi certaines organisations syndicales se sont emparées du sujet et développent des propositions. Martin RICHER, responsable du pôle « Entreprise Travail & Emploi » de Terra Nova, s’est entretenu avec Alexandre GRILLAT, Secrétaire national au développement durable, à l’énergie, au logement et à la RSE de la CFE-CGC.

 

Martin Richer (MR) : Les Français sont particulièrement critiques vis-à-vis des politiques du logement menées dans leur pays. Une enquête BVA – Les Echos sur le « Baromètre d’image des services publics en Europe » publiée en juin 2013, montrait que le niveau de satisfaction des Français (pourtant réputés pour leur esprit critique) est supérieur à celui des autres Européens dans la plupart des domaines : éducation, santé, sécurité sociale, justice, police, environnement. Ce n’est que sur le logement et sur l’emploi que les Français sont nettement plus critiques que les autres Européens. Ont-ils raison ?

 

Alexandre Grillat (AG) : Absolument. La dépense publique en faveur du logement en France s’élève à près de 46 milliards d’euros par an. Elle est l’une des plus élevée au sein de l’UE. Mais elle est en grande partie absorbée par les aides au logement mais aussi les multiples produits de défiscalisation de l’investissement immobilier, dont on sait qu’ils aboutissent à un transfert en faveur des promoteurs qui l’intègrent dans leurs marges. Les aides au logement, sous leurs multiples formes (15 milliards), s’intègrent aussi dans les marges des bailleurs comme le montrent les dernières études. Je rappelle également que plus de la moitié (55%) de la collecte de ce que l’on appelle encore le 1% logement est captée pour financer les politiques publiques sur le logement, et échappe ainsi aux politiques qui devraient être ciblées sur les salariés, ce qui est la raison d’être de ce 1 % logement. Enfin, le système de collecte et de redistribution auprès des entreprises des fonds consacrés au logement de leurs salariés (l’ex. 1% Logement, devenu Action Logement en 2009) souffre désormais de son extrême fragmentation. Les entreprises doivent travailler avec plusieurs interlocuteurs, qui se livraient parfois à fonds perdus, une concurrence acharnée entre eux…


MR : Quelles sont les conséquences concrètes de cette fragmentation ?

 

AG : Le résultat de cette balkanisation est qu’il étaitparfois difficile d’accompagner au mieux les mobilités des salariés… ce qui est tout de même paradoxal pour ceux qui sont les premiers à être concernés par la mobilité professionnelle et géographique ! Prenons l’exemple d’une restructuration d’entreprise qui amène à proposer à des salariés d’effectuer une mobilité géographique. Les salariés les plus fragiles sont souvent logés dans le secteur social. Quand on a réussi à obtenir un logement social, on ne le lâche pas facilement… sauf à avoir l’assurance d’en retrouver un dans son nouveau lieu de vie, d’aussi bonne qualité et sans perdre de pouvoir d’achat. Cet exemple montre que l’éclatement de structures de collecte et de service a pu parfois constituer un obstacle à un accompagnement approprié.

 

MR : Comment améliorer la prise en compte des mobilités ?

 

AG : Il faut conduire une réforme en profondeur d’Action Logement. C’est ce que nous, partenaires sociaux responsables d’Action Logement dans le cadre d’une gestion paritaire, avons engagé le 9 avril 2015 en décidant de réformes structurelles, notamment la fusion de la vingtaine d’entités qui constituent aujourd’hui Action Logement, les Comités Interprofessionnels Logement (CIL). Alors qu’il est de bon ton, en France, de décrire le paritarisme comme un facteur de conservatisme, voilà une réforme structurelle impulsée par les partenaires sociaux en toute autonomie, en l’absence d’initiative étatique. C’est ce que j’appelle le paritarisme responsable ! Le communiqué officiel d’Action Logement (9 avril) souligne que« à travers cette réforme, les Partenaires sociaux réaffichent leur ambition de renforcer le lien emploi/logement en développant l’offre de services et de produits au bénéfice des salariés ». Action Logement représente une force de frappe au service du logement des salariés que l’on aurait tort de sous-estimer : 547 000 aides et attributions de logements délivrées en 2014, représentant un financement de 890 millions d’euros.


MR : Voyez-vous d’autres pistes d’amélioration, en dehors de la réforme engagée d’Action Logement ?


AG : Les enjeux de la politique logement du pays ne se limitent pas à Action Logement. A en croire le dernier rapport IGAS-IGF-CGET, c’est l’efficacité des 46 milliards d’euros que le pays consacre chaque année au logement qui doit désormais être sérieusement évaluée. Optimiser les dispositifs de soutien à l’investissement locatif et des aides au logement pour supprimer les effets d’aubaine et dégager des ressources afin de relancer la construction de logements, optimiser le mouvement HLM… c’est aussi à ces chantiers que le gouvernement doit s’atteler s’il veut apporter les réponses qu’attendent les français en matière de logement.

 

MR : On a beaucoup entendu dire ces derniers mois que le logement en France pèse particulièrement lourd sur le pouvoir d’achat. Or, l’OCDE a effectué un travail de comparaison dans son rapport sur la qualité de la vie, publié en novembre 2013, qui montre que la part du revenu disponible consacrée par les ménages à leur logement est légèrement inférieure en France à ce qu’elle est en moyenne dans les pays de l’OCDE. Où est le mythe et où est la réalité ?

 

AG : Cette question est controversée et les comparaisons sont difficiles compte-tenu des fortes spécificités nationales en termes de comptabilisation du foncier, des systèmes d’aides, etc. Ce que nous observons, c’est que le coût du logement pèse très fortement sur le budget des ménages français et sur leur pouvoir d’achat, si bien que le « reste à vivre » est trop faible pour leur permettre de se sentir à l’aise financièrement. Déduction faîte des dépenses contraintes (le logement mais aussi les autres dépenses strictement indispensables), le pouvoir d’achat perçu s’amenuise, ce qui contraint les salariés à chercher soit à « tailler » dans leurs autres dépenses (culture, loisirs,…), soit à exercer une pression forte sur les salaires. Les économistes pensent avec raison que le coût excessif du logement en France est un des facteurs explicatifs des hausses de salaires plus importantes que dans la plupart des autres pays de l’UE. Au travers du logement, la question de la compétitivité est donc posée.

 

MR : Le logement fait-il partie de la question souvent évoquée du « déficit de compétitivité » vis-à-vis de l’Allemagne ?

 

AG : C’est le cas, même si les aspects coûts ne résument pas à eux seuls la question de la compétitivité.Louis Gallois, cité par un article du Monde du 5 mars 2013, exprimait son regret d’avoir oublié, dans son rapport sur la compétitivité, de parler de la question du logement, mentionnant que ce poste représente aujourd’hui de 25 à 28% du budget des ménages français contre 12 à 15% pour les ménages allemands.De même, l’étude d’Etienne Wasmer pour le CAE (février 2013) note « pour 2012, un prix au mètre carré en moyenne supérieur de 60% en France par rapport à l’Allemagne à l’achat et supérieur de 10 à 20% à la location ».

 

MR : Revenons à l’aspect crucial de la mobilité des salariés. Le sujet des 400 000 à 500 000 offres d’emplois non pourvues est souvent relevé par les organisations patronales et traité dans les médias. Or, une étude du CREDOC de 2011, qui a marqué les esprits, révélait que parmi les raisons pour lesquelles ces emplois ne sont pas pourvus, la question du logement, conditionnant la mobilité, revient souvent. Entre 2007 et 2011, environ 500.000 personnes (11% des personnes en recherche d’emploi) ont dû renoncer à un poste en raison de problèmes de logement et du surcoût de la mobilité exigée. Quel est votre point de vue ?


AG : Nous sommes convaincus que la disponibilité du logement à un coût abordable est un aspect essentiel si l’on veut améliorer la mobilité géographique. Action Logement a beaucoup développé ses offres de services et d’accompagnement dans ce domaine mais beaucoup reste à faire. L’étude du CREDOC montre qu’une partie très significative des emplois dits « non pourvus » sont vacants du fait de l’absence de logement accessible. La même enquête montrait que la situation économique des ménages est très tendue, si bien que 70% des actifs déclarent qu’ils refuseraient un emploi meilleur que celui qu’ils occupent actuellement si cela devait les obliger à déménager en occasionnant un surcoût financier. Le logement est d’ailleurs devenu un critère primordial de choix de son emploi : 56% des personnes interrogées indiquent que ne pas être obligé de déménager est un critère « très important » dans le choix d’un nouvel emploi, alors qu’à titre de comparaison, seulement 48% estiment qu’être bien rémunéré est « très important ». On voit bien que le logement est une clé sur une partie des problèmes d’emploi.

 

MR : Dans son rapport sur la France dans dix ans, France Stratégie plaçait la priorité sur « l’accès aux biens essentiels que sont le savoir, le logement, l’emploi, la sécurité, la santé » et relevait que la compétition pour l’accès à la ressource est aiguë en matière de logement : le secteur social pèse 17 % du parc de logement et 44 % du parc locatif, mais 20 % de ses occupants – en général ceux des meilleurs immeubles – disposent d’un revenu supérieur au revenu médian. Cette proportion est encore plus élevée en région parisienne, où elle avoisine 25 %. À Paris même, la proportion de ménages vivant en HLM est sensiblement la même pour les ménages à revenus élevés du 9e décile que pour ceux du 3e ou du 4e décile, dont les revenus sont bas. Ce constat est connu depuis longtemps. Pourquoi ne parvient-on pas à le régler ?

 

AG : Chaque collectivité locale doit s’emparer de ces difficultés et apporter des réponses. Le constat de France Stratégie met en évidence une conviction que la CFE-CGC partage : le logement est au cœur des choix économiques et sociétaux : éviter les ghettos, favoriser la mixité sociale, donner corps au modèle républicain, construire une vraie politique de la ville. Tels sont des objectifs fondamentaux, qui continueront à occuper le débat public.


MR : Il faut aussi mentionner l’impact de la panne de la construction sur l’emploi dans le secteur du bâtiment. Dans son dernier rapport, Terra Nova a estimé que la construction supplémentaire de 200 000 logements par rapport au rythme de fin 2014 générerait 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires supplémentaires par an, dont environ 20 milliards de valeur ajoutée, soit 1 % de PIB supplémentaire. Quel est le point de vue de la CFE-CGC sur la situation de la construction de logements ?

 

AG : Nous le répétons depuis plusieurs mois, le logement est au cœur du combat pour l’emploi, le pouvoir d’achat et la compétitivité. Si le plan de relance du logement annoncé en septembre dernier va dans le bon sens, nous demandons au Premier ministre de transformer l’essai.Alors que la construction de logements neufs a poursuivi sa dégringolade en 2014pour atteindre sonniveau le plus bas depuis 1998, nous saluons l’engagement du gouvernement à redresser la barre, à enrayer la chute et à remettre la politique Logement sur les bons rails.Simplification des normes, adaptation des règles d’urbanisme, libération du foncier… les mesures qui ont été annoncées depuis l’automne vont dans le bon sens. Personne ne doit oublier que construire, c’est également soutenir l’emploi, au nom du lien emploi-logement cher à la CFE-CGC et soutenir un secteur qui est au cœur de l’activité économique du pays. Toute action de relance de la construction est pourvoyeuse d’emplois non délocalisableset à effet immédiat, si on met de côté le recours aux travailleurs détachés.

 

MR : La question du logement me semble aussi beaucoup plus présente dans le débat autour des conditions de travail, par exemple avec le problème des temps de déplacement et de la conciliation vie professionnelle – vie personnelle. Quel est le constat de vos équipes syndicales ?

 

AG : Finalement, le logement est ce qui « fait charnière » entre l’emploi et le travail. Dans certaines régions ou certains bassins d’emplois, dits tendus en matière de logement, et notamment dans les grandes métropoles, les salariés ont de plus en plus de mal à se loger à proximité de leur lieu de travail. Ils sont donc conduits à s’éloigner du lieu de travail, avec les conséquences bien connues sur la fatigue, le stress, la santé.

 

MR : Certaines entreprises ont créé au sein de leur comité d’entreprise, une Commission logement (normalement obligatoire à partir de 300 salariés). Est-ce la bonne façon de faire entrer le logement dans le dialogue social ?

 

AG : Les grandes entreprises savent travailler avec les collecteurs des fonds logement pour disposer d’offres adaptées à leurs salariés. Mais en dehors de ces grandes entreprises et de celles dont l’activité requiert la mobilité de leurs salariés, notamment les entreprises de réseaux, rares sont les DRH qui se préoccupent de réellement formaliser les besoins de logement de leur salariés et de chercher à y répondre. Au travers de la réforme d’Action Logement, nous voulons confier aux futures directions régionales le soin de travailler avec toutes les entreprises et leur commission Logement lorsque cette dernière existe, pour dynamiser leur politique logement. Il y a un travail de fond à réaliser. Lors d’un récent sondage auprès de nos adhérents, nous avons constaté qu’un tiers d’entre eux ne connaissaient pas l’existence d’Action Logement. Je vous laisse imaginer quelle est la proportion parmi les salariés non syndiqués…

 

MR : La réforme dont vous parlez montre que si le dialogue social veut s’emparer de la question du logement, il doit s’intéresser davantage aux territoires. Où en sommes-nous ?

 

AG : Nous y venons et c’est une évolution essentielle. Regardez par exemple l’ANI sur la Qualité de Vie au Travail de juin 2013, dont la CFE-CGC est signataire. Cet accord a consacré l’irruption du Territoire en tant que creuset de négociation sociale. Il reconnait que la question de la conciliation des temps nécessite d’articuler les horaires de l’entreprise, les horaires et l’éloignement des lieux d’accueil des enfants, les rythmes scolaires, les moyens de transport, les capacités de logement, de restauration et les commerces. Or, nous dit l’accord, « ces questions dépendent d’acteurs différents : collectivités locales, entreprises dans lesquelles travaillent les salariés, éducation nationale, entreprises qui organisent le transport, bailleurs sociaux, etc ».Cette approche plus territorialisée va dans le bon sens. On pourra bientôt s’emparer du nouveau dispositif créé par la loi Rebsamen sur le dialogue social, qui créé des Commissions paritaires régionales, pour mieux répondre aux besoins des TPE.

 

MR : Vous êtes aussi en charge du Développement durable et de l’Energie pour votre confédération. Si on avait intégré les coûts énergétiques dans le coût du logement il y a quinze ans, on n’aurait pas aujourd’hui à réhabiliter un parc totalement obsolète vis-à-vis des enjeux d’économie d’énergie. Est-ce pour cela que la CFE-CGC traite ces aspects ensemble ?

 

AG : Oui, il y a une forte cohérence entre ces sujets. Le lien entre logement et énergie est évident, notamment lorsque l’on souhaite éviter de réduire le débat sur la transition énergétique à un combat dogmatique sur le mix de production « nucléaire contre énergies renouvelables ». L’objectif central de la transition énergétique, c’est l’efficacité énergétique, et le logement en est la matière centrale. Soyons pragmatiques : mieux vaut consacrer nos moyens à la rénovation thermique des logements qu’à l’importation de panneaux photovoltaïques chinois. C’est à la fois une question d’emplois qui sont créés en France, de filières industrielles nationales que l’on soutient et… de pouvoir d’achat que l’on fait immédiatement gagner aux Français grâce à la réduction de leur consommation et donc de leurs factures d’énergie. Là encore, la question du logement est à la fois systémique et centrale.

 

MR : Mark Zuckerberg veut construire une « ville Facebook » en Californie, capable d’héberger ses 10 000 employés et leur famille… mais aussi leur permettre de vivre juste à côté de leur lieu de travail. Ce projet dénommé « Zee-town » est évalué à 177 milliards d’euros et n’est pas sans rappeler les cités Michelin ou les familistères du début du XXe siècle. Est-ce l’avenir du trépied logement – travail – emploi ?


AG : La Californie n’est pas la France, notamment en termes d’organisation du territoire, héritage de notre histoire nationale. Mais je rappelle qu’historiquement, la création de ce qui fut l’ancêtre du 1% Logement est née de l’initiative privée du patron de la Lainière de Roubaix, qui souhaitait s’attacher les salariés disponibles.Je ne sais si Mark Zuckerberg en est le lointain héritier… mais la France ne l’a pas attendu pour disposer de patrons pragmatiques et sociaux,soucieux du bien-être de leurs salariés, car ils savaient que le bien être est un facteur de motivation, et donc de productivité et de compétitivité.


Références de l’article :

 

– « L’évaluation de la performance des politiques sociales en Europe », Rapport présenté par Michel Heinrich et Régis Juanico, Assemblée Nationale, 15 décembre 2011

 

– Régis Bigot et Sandra Hoiban, « La mobilité professionnelle bridée par les problèmes de logement », Credoc, juillet 2011

 

– « Quelle France dans dix ans ? Les Chantiers de la décennie », Rapport de France Stratégie au président de la République, sous la direction de Jean Pisani-Ferry, commissaire général à la stratégie et à la prospective, juin 2014

 

– « Propositions pour une relance durable de la construction de logements », Note du pôle Logement de Terra Nova, 12 février 2015

http://www.tnova.fr/note/propositions-pour-une-relance-durable-de-la-construction-de-logements

 

– Actualités sur le Logement sur le site de la CFE-CGC : http://www.cfecgc.org/actualite/logement/

 

 

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