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Peut-être avez-vous entendu parler de TERA, cet « écosystème coopératif pour le XXIᵉ siècle » qui vit et se développe sur les villages de Tournon d’Agenais, Masquières et Trentels dans le Lot-et-Garonne. Difficile de décrire ce qui s’y passe, tant les objectifs écologiques, démocratiques, économiques, sociaux, humains sont élevés, les réalisations nombreuses et liées les unes aux autres. Permaculture, épicerie au cœur du village, construction d’une quinzaine d’habitations écologiques, création d’une monnaie locale, « l’abeille », d’un revenu d’autonomie, … La construction du CERF, Centre d’Eco-construction de Ressources et de Formation, est en cours et bien avancée. Depuis dix ans, une centaine de personnes ont choisi d’habiter sur place, pour contribuer, chacune à sa façon, à ce projet expérimental. Frédéric Bosqué, initiateur de cet « écosystème » publie régulièrement ses réflexions sur le réseau LinkedIn. Nous reproduisons ici avec son autorisation un de ses derniers articles.

Projet Tera

Quitter la ville pour un territoire rural, revenir à des modèles inspirés des abbayes… Cette idée peut faire peur. Peur de l’isolement, peur du manque d’opportunités, peur d’un retour en arrière. Pourtant, et si ces modèles n’étaient pas des vestiges du passé, mais au contraire, les solutions d’avenir pour nos sociétés urbaines en crise ? Un moyen de réconcilier technologie, culture et nature. L’histoire de l’Occident est profondément marquée par un modèle économique trop souvent oublié : celui des abbayes médiévales. Véritables centres d’innovation agricole, artisanale et financière, elles ont joué un rôle clé dans la structuration des territoires et des économies locales. 

Le travail oui, mais au service de soi, de l’autre et de la nature 

Et si, plutôt que de reculer, nous avancions vers un mode de vie plus humain et durable ? Décryptons ensemble ce modèle et la manière dont nous l’adaptons pour construire un avenir plus respectueux des humains et de la nature. 

Dans nos sociétés modernes, le travail est souvent réduit à une contrainte, un simple moyen de subsistance. Pourtant, les abbayes médiévales nous montrent qu’il peut être un engagement porteur de sens et un vecteur de lien social. 

Loin d’être aliénant, leur modèle assurait l’autonomie économique de la communauté tout en équilibrant production, spiritualité et vie collective. À TERA, nous ne parlons pas d’un retour en arrière, mais d’une réinvention du travail autour d’un triptyque fondamental : le service de soi (épanouissement personnel), des autres (collectif) et de la nature (respect des écosystèmes). 

Cependant, nous sommes encore influencés par un système économique où la création de valeurs immatérielles, comme la confiance, la coopération et la pertinence, est trop peu reconnue en monnaie. Financer ces valeurs ferait baisser le rendement financier des investisseurs et allongerait le temps de retour sur investissement. 

Pourtant, au Moyen Âge, les abbayes étaient financées sur plusieurs générations parce qu’elles étaient perçues comme des institutions éternelles par leurs investisseurs. Ainsi, elles ont pu structurer nos territoires, investir dans de nouveaux moyens de production, dans les premiers hospices pour les malades et dans la solidarité des plus démunis, et ainsi préparer l’avènement de la Renaissance. 

Elles nous enseignent une tout autre vision du travail : un engagement porteur de sens, un vecteur de lien social et un moyen de contribuer à quelque chose de plus grand que soi. Loin d’être aliénant, le travail dans les abbayes permettait d’assurer l’autonomie économique de la communauté tout en respectant un équilibre entre production, spiritualité et vie collective. 

Qu’est devenue cette approche aujourd’hui ? 

À TERA, nous mettons en place progressivement un cadre où chacun peut contribuer en fonction de ses talents et aspirations, tout en s’inscrivant dans une dynamique de coopération et de complémentarité. Le travail n’est plus seulement un moyen de survie, il devient un outil d’émancipation, de réalisation et d’utilité commune. 

Oui, cela prend plus de temps… et alors ? Nos communes, nos collectivités territoriales, et leur asymptote, qui est l’État, ne sont-elles pas éternelles ? 

Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons redonner au travail son sens profond : non pas comme un fardeau, mais comme une force au service du vivant. Rejoindre un territoire en transition, c’est s’offrir la possibilité de travailler autrement, en phase avec ses valeurs et en construisant un avenir durable pour nos générations futures et tous les vivants, et même le système Terre.

Et si cet idéal, encore, est bien sûr difficile à incarner tous les jours, si, malgré notre intention, nous ressentons, encore aujourd’hui, de la souffrance dans notre travail, de la solitude dans nos engagements, ou le sentiment parfois d’être submergé par nos tâches, c’est que nous sommes baignés, encore, dans un milieu de vie où le marché et l’état ne valorisent pas assez en monnaie la création de valeurs immatérielles comme la confiance, la coopération, la pertinence, la réflexivité et la santé… 

Aujourd’hui, qui seront les investisseurs éclairés du XXIe siècle prêts à financer les nouveaux laboratoires économiques, sociaux et environnementaux à ciel ouvert que sont nos quartiers ruraux en transition ? Qui saura voir au-delà de la seule rentabilité financière, cette rentabilité sociale et écologique qui garantit à chacun durablement l’usage de notre patrimoine productif commun ? 

Une gestion collective et durable des ressources 

Dans une abbaye, la propriété privée n’existait pas. Tout était mis en commun et géré de manière collective dans une vision à long terme. Cette approche a permis aux monastères de gérer durablement leurs ressources naturelles et économiques. 

De la même manière, TERA repose sur un modèle coopératif, où la propriété des moyens de production vitaux aux habitants n’est pas abolie, mais transformée en un droit d’usage. Plutôt qu’une propriété individuelle des infrastructures productives, des bâtiments, les habitants et entrepreneurs du territoire possèdent des titres qui leur donnent un droit d’usage sur les biens communs, leur permettant d’accéder aux ressources et de participer activement à leur gestion. Ils sont rémunérés raisonnablement sur les risques qu’ils prennent à condition que des excédents durables soient observés. 

Ce modèle économique garantit une utilisation équitable et durable des ressources, tout en préservant la possibilité pour des investisseurs extérieurs de contribuer financièrement au développement du territoire. Cependant, pour éviter toute dérive spéculative, ces investisseurs ne détiennent pas directement les biens communs, mais des droits à intérêt sur les revenus générés, avec une rentabilité financière encadrée. L’objectif est de caper la rentabilité économique afin qu’elle ne compromette ni la rentabilité sociale ni la rentabilité écologique des investissements productifs. 

Est-ce moins profitable dans l’instant ? À y regarder avec de bonnes lunettes, non. Cela ouvre tellement d’opportunités dans tellement de domaines et de territoires que celles et ceux qui sont des investisseurs « éclairés » y trouveront largement de quoi voir leur patrimoine perdurer et se développer. 

De plus, ce modèle économique fondé sur la coopération et la mutualisation des ressources favorise non seulement l’efficacité, mais aussi la résilience face aux crises. À travers une gouvernance mieux distribuée, chaque membre de la communauté a un rôle et contribue activement au développement de l’écosystème. Ce mode de fonctionnement évite la spéculation et assure une distribution équitable des richesses produites prioritairement localement. 

Une comptabilité rigoureuse et transparente 

Peu de gens le savent, mais les abbayes ont développé les premières formes de comptabilité en Europe. Les moines consignaient méticuleusement les recettes, les dépenses et les investissements, permettant une gestion optimisée et une planification de long terme. À TERA, nous nous inspirons de cette rigueur financière en mettant en place un modèle économique et financier robuste et transparent, garantissant la viabilité du projet et la pérennité des investissements. 

Dans une économie moderne où la transparence et la traçabilité sont devenues des enjeux majeurs, cette approche permet d’instaurer une confiance durable entre les différents acteurs impliqués. Grâce à des outils de suivi précis et une répartition équilibrée des ressources, nous nous assurons que chaque contribution participe à la construction d’un système plus équitable et pérenne. 

Avec une comptabilité écosystémique, soutenue par Jean-Luc et toute son équipe d’Agde-Audecia Comptabilité, toutes nos transactions sont identifiées par leur impact sur notre territoire de vie. Ainsi, nous voyons comment nos fonctions vitales (par exemple « Habiter durablement ») sont nourries par nos projets (par exemple le CERF) et comment ils sont financés  par exemple par un « autofinancement » ou la « Fondation de France »). Cela nous permet de piloter notre développement pour arriver un jour à un autofinancement qui pourra même financer de nouveaux quartiers ruraux dans une chaine causale qui ressemble à l’essaimage des abbayes de quelques-unes à des centaines… Si tout ne s’est pas effondré avant ! On aura fait au mieux en tout cas. 

Enfin, nous intégrons l’usage des monnaies citoyennes locales numériques comme levier de traçabilité et de valorisation de l’impact positif de nos productions. Loin d’être un gadget de « bobos », elles sont aussi issues de la tradition des abbayes et des monastères. Les « Méraux » étaient des monnaies locales émises par les monastères. Elles permettaient de payer les ouvriers. Ils les dépensaient ensuite chez les artisans et les commerçants du village. Eux-mêmes revenaient au monastère pour y acheter avec les produits de la ferme. 

On considère qu’au Moyen Âge, il y avait des centaines de méraux qui circulaient au côté de la monnaie seigneuriale et assuraient ainsi la sécurité des populations et le développement de leur territoire de vie. Il a fallu plus de 300 ans pour les éliminer pour n’en garder qu’une, celle du roi qui avait besoin de mettre l’appareil de production en ordre de marche pour servir ses intérêts et ses conquêtes. 

Ainsi, en permettant à notre « Abeille » (notre monnaie citoyenne locale) de mesurer directement les échanges économiques de notre territoire de vie, ces monnaies citoyennes locales facilitent la transparence et le suivi des flux financiers en lien avec les enjeux climatiques et le développement local. Elles renforcent l’économie circulaire en stimulant les achats au sein du réseau local et en assurant que chaque transaction contribue à la résilience et à la prospérité de notre territoire de vie. 

Une organisation sociale qui favorise l’inclusion et l’épanouissement 

Les abbayes étaient des lieux d’accueil, d’apprentissage et de solidarité. Elles offraient un cadre structurant où chaque individu pouvait contribuer selon ses compétences. À TERA, nous essayons de favoriser un cadre de travail collaboratif et inclusif, où chacun trouve sa place. Une fois trouvée, il peut participer ainsi activement à une transition écologique profonde. 

L’apprentissage par la transmission et la coopération est au cœur de notre projet. Nous faisons en sorte progressivement que chaque membre de la communauté bénéficie d’un accompagnement et d’un espace pour développer ses compétences, favorisant ainsi un engagement sur le long terme. Ce modèle permet d’attirer des talents et de créer une dynamique locale forte, essentielle pour la réussite de la transition. 

Dans cette optique, nous intégrons la notion d’essaimage, tout comme l’ont fait les abbayes, pour étendre nos bonnes pratiques à d’autres quartiers ruraux en transition dans d’autres communes. L’objectif est de reproduire et d’adapter notre modèle en accompagnant d’autres territoires vers une autonomie durable. 

Cet essaimage repose sur trois piliers fondamentaux : la sensibilisation, la formation et la production de biens et de services vitaux aux habitants de nos territoires de vie. Ces éléments constituent le socle de nos pratiques et garantissent la pérennité du modèle à travers le temps et l’espace. 

Des circuits économiques locaux pour une autonomie territoriale 

L’économie des abbayes était locale et circulaire : elles produisaient ce qu’elles consommaient, échangeaient avec les villages environnants et participaient aux foires. Ce modèle est un antidote à la mondialisation et à la dépendance aux grandes chaines de distribution. 

TERA applique cette logique en développant des circuits courts et en favorisant les échanges locaux, permettant ainsi aux habitants de retrouver une autonomie économique tout en réduisant leur empreinte écologique. 

L’impact de cette approche est double : d’une part, elle permet de réduire la vulnérabilité économique des territoires, en créant des opportunités locales ; d’autre part, elle encourage une consommation plus responsable, où chaque produit consommé est issu d’une production locale, transparente et durable. 

Cela ne veut pas dire s’isoler du reste du monde, bien au contraire. Nous choisissons de relocaliser au plus proche des lieux de consommation ce qui est vital aux habitants, aux entreprises et aux collectivités territoriales. Cela crée de nouveaux marchés locaux et donc des opportunités à nos industriels de se tourner vers nos territoires de vie en leur apportant les outils, les machines, les équipements et les infrastructures dont ils ont besoin. Cela rend nos communes rurales prêtes pour accueillir ces millions de citadins de grandes villes qui veulent y vivre, entreprendre ou investir, libérant ainsi de l’espace à nos villes pour y refonder une urbanité plus respectueuse des humains et de la nature. 

Seules conditions que nos investisseurs éclairés (privés, publics ou de la société civile) y mettent à disposition des capitaux patients à intérêts modérés pour y créer à terme des marchés solvables et y obtenir des retours sur investissement et une rentabilité financière d’utilité commune. 

Un modèle estimable pour donner un futur au présent 

Face aux défis environnementaux et sociaux, il est temps de s’inspirer des modèles qui ont fait leurs preuves dans l’histoire. L’économie des abbayes nous montre qu’il est possible de bâtir des communautés résilientes, autonomes et prospères sans logique spéculative et extractiviste. 

Elles nous ont enseigné que le don de soi – loin d’être une simple gratuité, mais un véritable engagement (bénévolat = « vouloir le bien ») – pouvait initier des marchés encore non solvables. Grâce à la persévérance et au soutien de dons monétaires et en nature, elles ont su consolider ces nouveaux marchés au fil du temps. Enfin, grâce à la nouvelle capacité d’autofinancement de leur centre devenu enfin productif, elles nous ont montré qu’elles avaient créé un formidable outil de développement territorial durable qui nous a fait passer du Moyen Âge à la renaissance et de la renaissance à la social-démocratie. Et si ce même processus nous faisait passer de cette société de production à bout de souffle à une civilisation de l’émancipation ? Parce qu’elle a fait ses preuves sur des centaines d’années déjà (peut être des milliers), moi, je le crois et vous ? 

Si vous ressentez l’envie de vivre, entreprendre et investir en milieu rural pour aligner vos comportements sur vos valeurs et rejoindre cette transition écologique profonde, si vous hésitez encore, alors discutons-en ! 

Nous sommes tous passés par là !

Pour en savoir plus 

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