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Le livre collectif Consentement, organisation et société, publié sous la direction de Jean-Michel Saussois aux Presses de l’Université Laval (PUL), explore l’ensemble des dimensions de la notion de consentement au cœur de débats difficiles et particulièrement d’actualité. Au travail, dans l’intimité, dans la relation entre un patient et son médecin, en tant que citoyen et contribuable, dans la liste interminable des CGU de nos applications favorites, lors de choix de carrière ou pour modifier sa consommation, que signifie consentir ? Est-il possible de le faire de façon « libre et éclairée », quelle place pour la dimension contractuelle de nos relations, pour la « fabrique du consentement » dans la société, que faire de la « servitude volontaire » ? Les questions sont nombreuses.

Jean-Michel Saussois dans une riche introduction, explique comment le projet de ce livre et du colloque qui l’a précédé a émergé dans des discussions animées entre participants au retour d’un séminaire à Cerisy consacré au « Travail en mouvement ». Séminaire dont nous avions rendu compte dans Metis en 2018 et 2019. Le livre rassemble, outre l’introduction de Jean-Michel Saussois, les contributions de 19 auteur.e.s, sociologues, économistes, philosophes, psychologues, anthropologues. Ils apportent chacun une pièce, façon puzzle, à un ensemble qui, au final, réussit plus à « problématiser l’ambivalence du consentement » qu’à résoudre simplement l’énigme qu’il pose.

Consentir à sa propre exploitation

Dans la partie consacrée au travail, les articles complémentaires de Michel Lallement et de Maëlezig Bigi s’interrogent sur ce qui apparaît effectivement comme une énigme. Pourquoi les ouvriers d’une entreprise américaine dans laquelle deux sociologues américains Michael Burowoy et Donald Roy ont enquêté, choisissent dans certaines situations de s’engager dans une « course à la production » et dans d’autres au contraire de « freiner », et le font éventuellement alternativement, pressés d’en finir avec la confection d’une pièce pour entamer une autre série ou simplement « pour rompre la monotonie ». Ni les incitations financières, ni la contrainte ou les pressions de la hiérarchie, et encore moins les préceptes tayloriens, ne permettent de comprendre ce phénomène.

Pour expliquer ce consentement des travailleurs à leur propre exploitation lorsqu’ils fournissent un surtravail selon la terminologie marxiste, pour le seul bénéfice de l’entreprise et au risque d’abimer leur santé, les deux sociologues familiers des questions liées au travail ont recours, à la suite de leurs collègues américains, à la notion de jeu. Pour comprendre cette référence étonnante, ils distinguent deux significations qui apparentent ce « dépassement des normes de production que l’encadrement impose aux opérateurs » à des jeux.

Inventer « des défis pour reprendre la main sur son activité » (Maëlezg Bigi) est une manière de retrouver du sens à son travail. En se réappropriant leur rythme de travail, en montrant qu’ils peuvent freiner ou accélérer, en se fixant des objectifs à court terme comme autant de défis, ces ouvriers, condamnés à répéter le même geste, cessent d’être des agents passifs. Ce jeu qu’ils introduisent dans la monotonie doit être compris comme une opération « d’autoproduction par le travailleur d’un sens à l’activité qui lui est prescrite » (Michel Lallement). Ce jeu dans lequel ils s’engagent et dont ils décident des règles, est une façon « de produire et d’imposer des formes de régulation sociale alternatives » et de lutter contre « l’invisibilité sociale qui affecte les opérateurs, des hommes peu qualifiés en écrasante majorité ». Ce consentement à un surtravail n’est d’ailleurs pas propre aux ouvriers devant leur machine, les travailleurs indépendants, les télétravailleurs à domicile, sont coutumiers de ces « débordements ».

La référence au jeu peut prendre un second sens. Il renvoie alors « au comportement de l’individu rationnel qui organise ses relations avec les autres et joue avec les règles en vue de satisfaire ce qu’il perçoit comme étant ses intérêts » ((Maëlezg Bigi). Chaque groupe de travailleurs détermine des règles et des normes implicites, qu’il serait coûteux d’enfreindre. Au sein de ces collectifs, « chaque opérateur doit aussi se lier, nouer des alliances, assumer des différends avec les acteurs qui composent le petit monde de l’usine (ses pairs, les contremaîtres, les chronométreurs, les cadres) » (Michel Lallement). Dans ce sens, « jouer est une condition pour entrer en relation avec les autres membres de l’atelier »,

Cette référence au jeu, pour déroutante qu’elle soit, éclaire un aspect du consentement au travail. La référence aux notions d’autorité, d’obéissance, de prescription, ne peuvent expliquer le rapport subjectif que chacun construit avec son activité. L’acceptation d’agir dans le cadre d’un contrat de subordination est corrélée aux possibilités d’autoproduire des formes alternatives allant des savoir-faire tactiques du joueur aux utopies réelles décrites par Erik Olin Wright ou Michel Lallement, et qui prouvent que « le consentement n’est pas une fatalité ».

Codétermination

Olivier Favereau s’interroge sur ce que peut vouloir dire consentir lorsque la notion met en relation, non pas deux personnes, mais deux collectifs, en l’occurrence dans l’entreprise, le Capital et le Travail. Même en mettant de côté une analyse toujours vivante en termes de lutte des classes, il faut affronter la contradiction entre l’asymétrie qui les caractérise et le principe qui veut qu’un « consentement authentique, entre collectifs comme entre individus » est qu’il y ait symétrie entre les termes. Comment alors penser ensemble cette contradiction et la mise en œuvre des principes de la codétermination ?

Plutôt que nier l’asymétrie et le déséquilibre entre le Capital et le Travail, ce qui inévitablement favorise la confusion entre codétermination et compromission, Olivier Favereau les définit plus précisément. Les apporteurs de capitaux sont seuls créateurs de la société comme personne morale. Les salariés sont sous l’autorité de leur employeur, qui en droit est la société précédemment constituée par ses actionnaires. La codétermination, définie comme la participation à égalité de représentants des actionnaires et de représentants des salariés dans l’instance dirigeante, ne modifie ni le contrat de société, ni le contrat de travail.

Elle oblige à élargir le périmètre de la réflexion à ce que l’économiste appelle l’entreprise, c’est-à-dire l’entité économique qui inclut la société, personne morale, mais aussi les salariés, « parties constituantes » au même titre que les actionnaires et les dirigeants de cette entreprise. Pour se représenter l’entièreté de cette entité économique, il faudrait ajouter les « parties prenantes » que sont les clients, fournisseurs, banquiers, collectivités, en acteurs de l’environnement, mais elles ne sont pas directement impliquées dans la codétermination dans l’instance dirigeante.

La codétermination oblige ceux qui y consentent à renoncer d’un côté à leur « fantasme de toute puissance » et concrètement à leur privilège dans les décisions stratégiques, et de l’autre à une posture arguant de leur statut juridiquement « subordonné » pour revendiquer de vouloir renverser l’ensemble sans s’obliger à ce que l’esprit de responsabilité impose. La codétermination crée un commun entre les termes, qui n’est pas constitué de l’intersection du Capital et du Travail, là où se trouve ce qu’ils ont d’identique, mais de leur nécessaire union au sein d’une entité commune plus vaste. Union fondée sur le « manque », la société sans l’entreprise ne produit rien, ni dividendes ni services ou biens matériels, les salariés, eux, « s’ils ne trouvent pas une « société » pour les embaucher, leur force de travail restera stérile ». Le manque est productif, « il est à l’émergence d’un tout qui est plus que la somme des deux parties ».

La codétermination « ne présuppose aucun accord coopératif préalable sur le contenu futur des stratégies, elle propose une règle, une procédure, pour l’élaborer en commun ». Une règle qui annule l’asymétrie initiale et ouvre la voie à un consentement authentique. Le point de départ est le consentement à la codétermination entre deux termes asymétriques, la symétrie est le point d’arrivée. Elle résulte du travail de codétermination au lieu de lui préexister, « la codétermination plénière est une asymétrie surmontée ».

Enseignants-chercheurs et mannequins

Jean-François Chanlat centre sa réflexion sur un métier bien particulier, celui des enseignants-chercheurs en gestion. Comment réagissent-ils face aux injonctions institutionnelles auxquelles ils sont soumis : « consentement, résistance ou servitude volontaire » ? Après un rappel des idées développées par Etienne de la Boétie dans le Discours sur la servitude volontaire (1548), il s’interroge sur ce que signifie concrètement le consentement à l’injonction majeure qui leur est faite et qui tient en deux mots « publish or perish ». Elle conduit à confondre « production et diffusion, international et étranger, international et anglais, qualité avec label » et à privilégier les théories au détriment de la singularité des contextes locaux, nationaux, étrangers.

S’ensuit une série de questions. Comment comprendre que « dans bien des institutions d’enseignement francophones actuelles, on adopte (…) carrément certains classements étrangers, comme la liste du Financial Times » ? Comment accepter que l’évaluation d’institutions publiques soit résumée par leur position dans une liste établie par des organismes privés ? Rien n’empêche de reconnaître les revues de langue française à leur juste valeur, ou sinon de « ne rien classer, comme les sociologues allemands l’ont décidé pour leur discipline en Allemagne ».

En conclusion ce spécialiste de l’anthropologie des organisations et du management interculturel, cite l’article Pour sortir de la cage de fer, révoltons-nous ! d’Aurélien Rouquet (2017) et appelle « les membres de la communauté à adopter désormais une éthique de la résistance à la logique de ce système ». Y consentir serait accepter la « standardisation du mode d’écriture, privilégiant un seul mode : l’article dans une revue classée au détriment des autres modes : ouvrage, monographie, articles professionnels, etc. ». Au détriment finalement de ce qui est essentiel pour un chercheur, « avoir un effet au-delà de sa communauté académique ».

Dans un tout autre domaine, Kévin Flamme documente très précisément ce que peut signifier consentir pour une profession dans laquelle sa propre image est « cédée, bricolée, puis commercialisée », celle de mannequin. Une fois le consentement donné à l’utilisation de leur image, celle-ci ne leur appartient plus. « La finalité de l’usage de l’image est sujette à des surprises, à des quiproquos qui placent les mannequins dans des situations inconfortables auxquelles ils en viennent à consentir parce qu’il faut jouer le jeu de la mode ». Il leur est impossible de prévoir l’étendue de ce à quoi ils consentent en cédant la gestion de leur image à un agent et encore moins « l’expérience subjective » qui va être la leur.

Même en cas de succès professionnel, beaucoup souffrent de ce que l’auteur appelle « un désarroi identitaire ». Ils ne savent plus qui ils sont, ils ne se définissent plus que comme une image dans laquelle ils ne se reconnaissent pas et vivent une forme de désubjectivation ». Pourtant, les mannequins participent à « ce système de soumission », et consentent sauf exception à cette forme de « servitude volontaire ». Dans quelle mesure une mannequin anorexique « consent-elle au fait qu’elle doive encore maigrir pour que son image soit la plus esthétique possible ? ». Les dynamiques de l’environnement de travail jouent évidemment.

Pour comprendre pourquoi les « quelques actes de résistance pour la défense de leurs droits échouent » malgré la dureté des conditions de travail, écoutons la confidence d’un mannequin « Ce plaisir c’est la lumière, c’est que je recherche : je veux cette lumière-là parce que mon rôle, c’est de me mettre en valeur, ce qui est d’une violence incroyable ». Toute l’ambivalence de son consentement est dite.

Une énigme

Le livre dirigé par Jean-Michel Saussois organise un véritable dialogue entre ce que peut signifier consentir dans les mondes sociaux et professionnels, dans ceux de l’intimité et de la sexualité, dans ceux du quotidien. Dans quelles circonstances, dans quelles conditions, consentons-nous ? A quoi consentons-nous ? Le consentement comme son refus, sont revendiqués comme l’expression de notre liberté. Pourtant, comme l’écrit le psychanalyste Thierry Vigneron, se référant aussi à bien Vanessa Springora qu’à Jacques Lacan, « Consentir est une énigme » (…) Si le refus est un non, le consentement n’est pas qu’un oui. Il fait malentendu et le pourquoi avoir dit oui reste voilé ».

Un exemple qu’il cite, au plus près de cette ambivalence, incertitude, malentendu, équivoque du consentement. Une adolescente « moderne et rieuse » parle à sa meilleure amie d’un garçon qu’elle aimait : « je lui ai dit que je ne voulais plus le voir et tu sais ce qu’il a fait ? Il m’a crue ! Quel idiot ! ».

Il n’est pas possible de citer dans cet article chaque contributrice ou contributeur. Que ceux dont le nom n’apparaît pas ici me pardonnent. Leurs textes précisent les distinctions nécessaires entre le consentement, le contrat qui « suppose la fiction de la symétrie entre les contractants », l’obéissance qui au contraire suppose une inégalité, une hiérarchie, un rapport de force. La lecture du livre permet de penser ce que signifie « la fabrique du consentement » dans une démocratie qui valorise la consommation et la « liberté de choix » du consommateur tout en professant de débattre et de négocier les projets de société, par exemple ceux ayant trait à la transformation de nos modes de vie au nom du « vivant » et de l’écologie. « Céder n’est pas consentir » et « sans cette participation citoyenne, cette implication, pas de consentement » à un mode de vie sobre nous dit Valérie Guillard, qui conclue que dans ce domaine essentiel, il faut mettre en place les conditions pour que « chacun accepte, choisisse, agisse et consente ». Thierry Le Roy, citant la Convention européenne des droits de l’homme, nous rappelle que nos sociétés prohibent « les traitements inhumains ou dégradants, même consentis » et font « primer l’exigence de la dignité de la personne humaine sur son consentement ».

Pour finir, une phrase de La Boétie citée par Jean-François Chanlat « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ». Elle peut concerner les différents domaines explorés dans ce livre comme l’actualité. Celle dramatique du viol et des agressions sexuelles, comme celle récente de la pandémie de Covid-19 pendant laquelle nous avons collectivement consenti, qui l’eut cru, à nous confiner.

Jean-Michel Saussois expose ainsi au tout début de son introduction le projet de ce livre : « Consentir, un verbe ambivalent, à la fois résultat et processus, verbe difficile à définir tout comme son substantif consentement, autant de difficultés justifiant un travail consistant à déployer le verbe et son substantif selon plusieurs plans d’analyse : économique, psychologique, sociologique, politique, anthropologique ». Travail accompli.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.