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Réguler ou abolir le travail des enfants

publié le 2012-03-06

Après les scandales chez Nike hier, chez Apple aujourd’hui via son sous-traitant taïwanais Foxconn, le travail des enfants fait partie de ces phénomènes dont la condamnation semble évidente. 215 millions d’enfants entre 5 et 17 ans travaillent selon l’OIT (2008). Ils sont dans des situations très variées selon qu’ils sont scolarisés ou non. Parmi les enfants européens qui travaillent, 2 millions sont Britanniques, 500 000 sont Italiens. La majorité des enfants travaillent en Asie du Sud-Est, dont près de 100 millions en Inde.

 

childlabour

Le refus d’y avoir recours, directement ou par le biais de la sous-traitance, occupe d’ailleurs une place de choix dans les « codes de bonne conduite » adoptés par les entreprises soucieuses de respectabilité. Toutefois, Aurélie Leroy appelle à nuancer les dénonciations inconditionnelles d’un phénomène bien plus complexe qu’il n’y parait. Historienne et chargée d’étude au Centre tricontinental (CETRI), elle côtoie depuis longtemps les principaux protagonistes de ce débat ambigu. Elle a accepté d’en livrer à Metis quelques-unes des clés d’interprétation.

 

Vous affirmez que la condamnation du travail des enfants est loin d’être aussi consensuelle sur le plan mondial qu’il n’y parait. Pourquoi ?
Parler du travail des enfants n’est vraiment pas une chose facile. On s’attend à une condamnation automatique, a priori. Pourtant, il existe une variété infinie de situations d’enfants travailleurs (isolés ou en famille, scolarisés ou non, en ville ou à la campagne). Le consensus s’effrite donc rapidement parce que les situations sont trop singulières. Il s’agit d’un phénomène multidimensionnel auquel les réactions se doivent d’être circonstanciées. C’est pourquoi le CETRI s’oppose, avec d’autres, aux solutions toutes faites, standardisées, généralement proposées par les organismes internationaux. D’autant plus que les notions d’enfance et de travail sont situées dans le temps et dans l’espace. Le travail des enfants est un concept made in Europe. Il renvoie à notre propre histoire, à la lutte qui a eu lieu contre le travail des enfants à la suite de la révolution industrielle. Dans nos sociétés occidentales, l’enfance est désormais considérée comme une période à haut risque. Une période d’insouciance, d’apprentissage, d’absence de contraintes, qui nécessite une protection de la part du monde adulte. Dans ce contexte, le travail des enfants est considéré comme une aberration, un fléau, quelque chose d’anormal, et l’enfant travailleur ne peut être qu’une victime. Ce point de vue dominant, relayé par les grands textes internationaux, ne fait pas l’unanimité car il apparaît comme un « produit d’importation ». Certains estiment que ces textes ne rendent pas compte de la réalité des enfants travailleurs des pays en développement et que l’interdiction systématique n’est pas appropriée. Ils prônent une approche qui apporte des réponses différentes, adaptées à des formes différentes de travail et à des enfants différents.

 

Mais n’est-ce pas risqué de relativiser ? Après tout, des entreprises peu scrupuleuses pourraient se prévaloir de ce type de discours pour justifier des pratiques douteuses.
Tout à fait et il ne s’agit surtout pas d’adopter un discours angélique qui banaliserait la question du travail des enfants. C’est évidemment un problème très sérieux et les mouvements qui soutiennent les enfants travailleurs en sont conscients. S’ils acceptent le principe du travail des enfants sous certaines conditions, ils en rejettent toute forme d’exploitation. Ils essayent simplement d’intégrer une approche par les droits, qui tienne compte de ce que les enfants disent et vivent. Or les enfants en tant qu’acteurs ont souligné que le travail, dans certaines conditions, pouvait contribuer à l’épanouissement de leurs droits (droit à la survie, droit au développement, droit à l’éducation, droit de pouvoir contribuer aux revenus du ménage pour améliorer leur mieux-être). C’est cette conception-là qu’ils essayent de faire passer.

 

Vous parlez des enfants en tant qu’acteurs. Quel est leur place dans ces débats ?
Il existe des mouvements d’enfants et d’adolescents travailleurs, soutenus par des syndicats locaux, par des intellectuels et même par d’importantes ONG internationales comme « Save the children ». Ce sont les principaux représentants de la position « régulationniste » en matière de travail des enfants. Mais celle-ci demeure minoritaire. La position dominante, défendue notamment par le mouvement mondial contre le travail des enfants, vise, à terme, son abolition pure et simple.

 

Quels sont les arguments de ces enfants travailleurs ?
D’abord, ils s’appuient davantage sur la convention des droits de l’enfant, qui les reconnait pour la première fois comme des sujets de droits et des acteurs à part entière et non plus seulement comme des objets d’attention ayant uniquement des besoins. Ils veulent être des acteurs de premier plan dans les décisions qui les concernent. Par ailleurs, et c’est commun à l’ensemble des régulationnistes, ils s’opposent à toutes interdictions catégoriques et inconditionnelles du travail des enfants. Ils veulent qu’on reconnaisse et qu’on accepte que certaines formes de travail peuvent être bénéfiques aux droits des enfants. Là où ça devient compliqué, c’est que certains vont plus loin et défendent le droit de l’enfant à travailler. Or, c’est un pas extrêmement délicat que peu d’organisations acceptent de franchir.

 

On a l’impression que c’est un débat très juridique. Quelle est la place des autres dimensions (économiques, politiques, culturelles) du travail des enfants dans ces discussions ?
Lorsque l’on s’intéresse aux raisons de la mise au travail précoce, il faut à la fois avoir une approche globale et pouvoir tenir compte de la réalité locale des individus. On doit intégrer des préoccupations très concrètes, quotidiennes (les revenus du ménage, la scolarité des enfants), mais aussi des préoccupations beaucoup plus générales qui ont trait aux systèmes politiques et économiques, aux facteurs socio-culturels qui produisent la pauvreté et le phénomène du travail des enfants. Par exemple, le dénominateur commun aux situations d’enfants travailleurs est la pauvreté. Pour lutter contre, il faut identifier et agir sur les facteurs à l’origine de cette pauvreté et éviter à tout prix les discours fatalisant justifiant l’immobilisme. Je crois qu’une approche globale et circonstanciée est absolument nécessaire et l’OIT comme les mouvements d’enfants travailleurs en sont parfaitement conscients.

 

Quelles seraient, selon vous, les pistes de solutions à mettre en place pour essayer de coller un peu mieux à la complexité du problème ?
Je pense que l’analyse des situations concrètes des enfants travailleurs est une nécessité. À partir de là, on peut essayer de développer une batterie de solutions qui tiennent compte d’aspects juridiques absolument nécessaires pour les protéger, mais aussi de mesures concrètes et incitatives qui permettent d’améliorer leur sort ou même de les sortir du travail si c’est nécessaire. Prenons l’exemple du Brésil, plusieurs programmes sociaux sont venus en aide aux parents et aux ménages les plus pauvres à condition que leurs enfants suivent une scolarité. Ça n’extrait peut-être pas les enfants du travail, mais ça leur permet de combiner travail et éducation car le manque à gagner est comblé par l’allocation reçue. Ce sont des outils concrets, qui ne sont certes pas des solutions globales, mais qui tiennent compte du vécu et du contexte des enfants et de leur famille.

 

Repères

En 2008, l’OIT chiffrait le nombre d’enfants travaillant entre 5 et 17 ans à 215 millions. Plus de la moitié (115 millions) étaient occupés par des travaux considérés comme dangereux. 70% se retrouvent dans le secteur agricole et les garçons sont beaucoup plus concernés que les filles (40 millions de plus).

Les classements par pays sont difficiles à établir étant donné le manque de données fiable pour nombre d’entre eux (par exemple, il n’existe pas de statistiques pour la Chine). Néanmoins, la région où l’on retrouve le plus d’enfants au travail en chiffre absolu est l’Asie-Pacifique (plus de 60% des enfants travailleurs se retrouvent en Asie du Sud et du Sud-Est), avec l’Inde qui a elle seule en compterait 100 millions. Par contre, en proportion du nombre total d’enfants, c’est en Afrique Subsaharienne (1 sur 4) que leur nombre est le plus élevé. Bien que moindrement affecté par le phénomène, les pays dits développés n’y échappent pas pour autant. En Europe, c’est au Royaume-Uni qu’ils seraient les plus nombreux (à peu près 2 millions), suivi de l’Italie (500 000).

Le prochain rapport du BIT est prévu pour 2012. Il analysera les répercussions de la crise sur l’évolution du travail des enfants.

 

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