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En 1995, à l’incitation de Louis Vianet, le congrès de la CGT en plein conflit votait, à main levée, la suppression du premier article de ses statuts qui lui fixait d’œuvrer à l’instauration du socialisme. À ce congrès, Nicole Notat était invitée. En désignant Bernard Thibault à sa succession, Louis Vianet faisait-il le bon choix ?

 

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Le cadeau du secrétaire général sortant de la suppression du premier article des statuts était un acte symbolique de la plus grande importance. Il prenait à rebours l’allégeance de la CGT à la troisième internationale communiste comme au PCF. Une prise de distance qui s’opérait six ans après l’écroulement du mur de Berlin et qui avait laissé le temps aux staliniens les plus envoûtés de se poser la question, même timidement, de savoir si la tyrannie à l’Est était due exclusivement à une dérive lénino stalinienne ou purement et simplement au communisme lui même. Une situation où le PCF, via son écroulement d’audience, ne disposait même plus d’une capacité de maîtrise de son « organisation de masse », la livrant ainsi à elle même pour être conforme à l’indépendance affichée dans les mots. Si donc l’on n’oeuvrait plus à l’instauration du socialisme, en quoi la CGT privée de cette finalité avait-elle non seulement à s’en doter d’une autre mais aussi, au même titre, de rompre avec des méthodes qui, comme le centralisme démocratique, étaient assassines de la libération de la parole dans les pays de l’Est comme à la CGT.

 

Vianet, en rupture avec la plupart des dirigeants, avait osé là où traditionnellement les plus ouverts du système arguaient de ne pas ouvrir le débat, de crainte de faire éclater la CGT et d’encourir les dangers du vieux mythe de se faire doubler sur sa gauche par la quatrième internationale incarnée en syndicalisme par SUD. Une stratégie de la peur du débat radicalement inverse des évolutions de la société où, la subordination n’était plus ce qu’elle était, que ce soit dans les relations de travail, dans la Cité ou dans le syndicalisme.

 

Qu’on le veuille ou non, ce refus d’ouvrir le débat pour ne pas heurter la nostalgie du rêve communiste perdu a empêché de prendre en compte la mutation du travail et de l’emploi. Dès lors, ce refus n’a pas permis d’alimenter autrement la revendication et de tirer les leçons, ne serait ce que depuis la restructuration de la sidérurgie, de l’action de la CGT. Oui ou non, avait-elle pris la mesure des évènements et engagé les actions nécessaires ?

 

Bernard Thibault n’a fait que dans l’homéopathie. Il a quitté le comité central du parti communiste et a laissé faire à Christophe Le Duiguou de la « formation action en situation » sur les retraites ou la sécurité sociale en prise sur le principe de réalité plutôt que de laisser libre cours au plaisir du niet à tout. Mais si cela a sauvé les meubles du pire, cela n’a pas réellement ouvert le débat au fond.

Thibault aura mené une politique, en ce dotant d’une image de sphinx, qui masque en fait une pratique d’âne de Buridan, perplexe entre l’avoine et le seau d’eau, entre l’ouverture du débat et la peur de l’engager. Alors, à la différence de l’âne de Buridan, la CGT n’en est heureusement pas morte, mais elle a pris 14 ans de plus à ne pas se questionner. Elle y a même perdu la maîtrise du centralisme démocratique sans en avoir discrédité le concept. Bernard Thibault sera ainsi le premier secrétaire général à n’avoir pu assurer la maîtrise de sa succession. Le syndicalisme comme la nature a horreur du vide, et la répétition, à peu de chose près, a fini par susciter l’ennui. Le travail syndical n’est pas différent du travail de tout un chacun si l’on veut que le travailleur légitime les objectifs. Encore faut-il lui permettre de mettre du sien dans l’élaboration des données de la décision et pour cela, dans l’entreprise comme dans le syndicalisme, il y faut un débat contradictoire et libre. Faute de l’avoir fait, Thibault n’a enrichi ni sa ligne ni la légitimité de celle-ci. A ce jeu, comme la crise impose des questions, elles se débattent en catimini dans les fédérations et les régions envers et contre tous les interdits, sans être jamais consolidées. Ainsi, à la sortie de son mandat, ce ne sont pas des lignes alternatives qui lui sont opposées, mais une querelle sur des têtes de clients dont on ne sait trop rien, sinon leur appétence à diriger l’auguste maison.

 

Heureusement, il doit y avoir une bonne étoile qui veille sur la CGT, c’est un tiers aux impétrants en ligne qu’elle a sorti de son chapeau. Comme pour Bernard Thibault, on va quelque temps rêver de voir Thierry Lepaon, qu’on ne connaît pas et à qui l’on peut donc tout prêter, œuvrer, mais avec 14 ans de retard à l’allumage de la confédération. Ceci à un moment où, des excès du libéralisme pur et dur qui nous ont fabriqué 5 millions de chômeurs, toutes catégories confondues, une gauche aux affaires est elle même en panne de pensée depuis très longtemps et en brouillon permanent pour réinventer en plein exercice du pouvoir la social-démocratie. Dans la militance CGT, gageons que la tendance va davantage être à la radicalisation qu’à l’intériorisation qu’un compromis n’est pas une compromission. Puisse la bonne étoile de la CGT guider Thierry Lepaon à rattraper 14 ans de retard.

 

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