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par Christian du Tertre

Vers l’économie de la fonctionnalité et de la coopération

 

Le développement durable apparaît comme une perspective de plus en plus souhaitable aux yeux d’un nombre grandissant d’acteurs économiques, associatifs, sociaux et institutionnels. Pourtant, les indicateurs macro-environnementaux sont tous au rouge, les inégalités sociales s’accroissent, la gouvernance des entreprises demeure sous la coupe des acteurs financiers, la gouvernance des territoires infranationaux restant très inaccessible aux citoyens.

 

christian du tertre

Depuis plus de vingt ans des efforts importants sont engagés en matière d’innovation technologique sans que des résultats probants apparaissent, les effets rebonds venant malheureusement compenser les efforts de réduction de matière utilisée par unité produite, et d’énergies carbones émettant des gaz à effets de serre. Quant au fond, la transition écologique et sociale bute sur l’enjeu d’un changement de modèle économique et sur la difficulté d’initier de nouveaux rapports entre les territoires et les entreprises s’appuyant sur l’émergence de nouvelles organisations du travail et d’un nouveau mode de vie fondés sur la reconnaissance des enjeux écologiques et des attentes des citoyens.

Dans cette conjoncture apparemment très bloquée, voire « vicieuse », associée à la notion de « croissance verte », des entreprises et des territoires cherchent à rompre avec le modèle économique dominant, fondé sur le maintien d’une perspective industrielle et sur le poids de la finance de marché. Emerge un nouveau modèle dénommé « économie de la fonctionnalité » dont le cœur de la dynamique s’organise autour d’une rentabilité fondée sur la réduction de l’usage des ressources naturelles non renouvelables et la production de solutions (biens-services) destinées à réduire les inégalités sociales et à reconstituer les capacités écologiques de l’environnement. Cette démarche cherche à instaurer une trajectoire de développement qui autorise une modification du rapport à la nature de manière intrinsèquement liée à la réduction des inégalités sociales. L’impasse de la croissance verte qui conduit à opposer les efforts financiers orientés vers les innovations technologiques, à ceux consentis en direction d’innovations sociales, peut être surmontée. Cette trajectoire ouvre des possibilités de changement du travail adossées à l’instauration d’un changement de modèle de performance.

Cette notion d’économie de la fonctionnalité est, aujourd’hui, utilisée à propos de trois démarches. Malgré leur référence commune à cette notion, elles construisent un lien différent au développement durable et à sa dimension territoriale, la seconde et la troisième offrant des lignes d’action prometteuses.

 

1. Les trois modèles de l’économie de la fonctionnalité
La première démarche est liée au basculement d’entreprises industrielles ou d’entreprises commerciales, produisant et/ou vendant des biens d’équipement vers la location de ces biens auprès des ménages comme auprès des entreprises. Le fait de vendre l’usage d’un bien et non sa propriété peut être considéré comme la base de l’économie de la fonctionnalité, un « stade EF.0 ». C’est le cas, par exemple, de l’entreprise Lokéo , filiale du groupe Boulanger qui loue des téléviseurs, ordinateurs, laves vaisselles, au lieu de les vendre.

La seconde concerne des entreprises de services ou des entreprises industrielles qui conçoivent et produisent des « solutions » intégrant des biens et des services dans la perspective d’une « performance d’usage ». C’est la pertinence de cette intégration qui permet d’obtenir la performance recherchée. La convergence d’intérêts entre les prestataires et les bénéficiaires de la solution se traduit par une contractualisation reposant sur des engagements réciproques. Cette démarche peut être considérée comme le « stade EF.1 » de l’économie de la fonctionnalité. A titre d’exemple, relevons que l’entreprise Michelin conçoit et propose aux entreprises qui gèrent des flottes de poids lourds, une solution ciblant une performance kilométrique associée à un certain type d’usage des pneus. Il s’agit, d’abord, de concevoir et de produire des pneus destinés à durer le plus longtemps possible, ensuite de louer ces pneus en intégrant des services de maintenance associés au gonflage et de formation à l’éco-conduite contribuant les uns et les autres à réduire l’usure des pneus et parallèlement la consommation de carburant. Cette perspective en impulsant une modification de la conduite conduit à changer le travail.

La troisième concerne des entreprises et des acteurs territoriaux se concertant pour concevoir et réaliser des « solutions intégrées » de services (ou de biens et de services) de telle manière que cette intégration prenne en charge des enjeux considérés comme essentiels sur un plan territorial. Les solutions prennent la forme de convergence d’intérêts entre entreprises, usagers-citoyens et territoires. Le périmètre des acteurs concernés et la dimension géographique de la réalisation de la solution ont une incidence directe sur le développement du territoire en question. La « performance territoriale » de la solution conduit à considérer cette démarche comme le « stade EF.2 » de l’économie de la fonctionnalité. Elle conduit, généralement, à faire émerger un écosystème productif et coopératif.

Par exemple, dans le domaine de la santé, l’entreprise Gesnord (Nord Pas-de-Calais) qui est un centre d’appel fixant les rendez-vous entre des patients et leurs médecins, a étendu son activité afin de prendre en charge des enjeux liés à la désertification médicale du bassin minier : surmenage des généralistes et diminution de leur nombre, absence de spécialistes, mauvaises orientations des patients et saturation des urgences. L’entreprise a changé de trajectoire de développement en renouvelant le service apporté aux généralistes afin de tenir compte d’un équilibre vie professionnelle/vie personnelle considéré comme souhaitable par les médecins, en coopérant avec des spécialistes d’autres territoires afin d’organiser leur venue, en associant des maires et les acteurs territoriaux de la santé, à la démarche. Gesnord a étendu son offre de services de telle manière que leur intégration permette d’améliorer l’accès aux soins. La coopération avec les médecins et avec les acteurs du territoire est le levier central de cette nouvelle orientation stratégique, octroyant, un sens nouveau au travail, notamment, des standardistes.

Ces trois démarches conduisant à l’émergence de nouveaux modèles d’affaires ont en commun de conduire au développement des activités de service et de mettre, ainsi, à distance la vente de droits de propriété. Dans les trois cas, l’entreprise prestataire demeure propriétaire des biens d’équipement utilisés lors du service. Elle est, alors, directement incitée à concevoir et à utiliser des biens au cours de la période de temps la plus longue possible, intéressée par le développement de l’éco-conception. Plus le bien dure, plus l’amortissement de son achat diminue. Elle est, aussi, invitée à se préoccuper de manière fine des attentes des bénéficiaires , à coopérer avec eux afin de faire progresser la qualité du service réalisé.

 

2. Les impacts différenciés de ces trois modèles sur le développement durable
Malgré l’intérêt de ces trois démarches, plusieurs différences majeures apparaissent entre la première et les deux autres liées : cela concerne la dynamique de performance dans laquelle s’inscrivent les entreprises, la première démarche relevant d’une performance de type industriel, les deux autres de type serviciel.
Trois séries de remarques méritent d’être formulées.

Dans le modèle locatif (stade EF.0), la rentabilité de l’entreprise reste dépendante des volumes loués. Les services étant appréhendés et gérés comme des quasi-biens, l’entreprise a intérêt, malgré tout, à augmenter le volume des locations ce qui induit en amont une augmentation du volume de la production. C’est possible, car la réduction du prix de l’accès aux biens favorise l’augmentation de la fréquence de l’usage du service. Le modèle n’échappe pas aux « effets rebonds » qui déstabilisent l’impact positif de l’éco-conception sur l’environnement. Dans le cas de Lokéo, la location des biens favorise le remplacement rapide des biens pour suivre au plus près l’évolution technologique, accélérant ainsi la fréquence des renouvellements avec ses effets délétères sur le volume des ressources naturelles non renouvelables mobilisées.

A l’opposé, les deux autres démarches (stade EF.1 et stade EF.2) conçoivent, contractuellement, des solutions fondées sur « l’effet ciseau » : une réduction de l’impact matière de l’usage des biens et une croissance des effets utiles d’ordre immatériel qu’apporte l’intégration des services. Le revenu des entreprises prestataires, et incidemment leur rentabilité, repose sur leur capacité à atteindre la performance annoncée, voire à la dépasser. Elle est obtenue grâce à des gains de productivité liés à la pertinence de l’intégration des biens et des services, aux économies d’adoption fondées sur la confiance et aux gains de temps liés au caractère complémentaire des compétences et des connaissances. Cette productivité dénommée servicielle repose sur la reconnaissance du rôle stratégique des ressources immatérielles associées à la dimension humaine de l’économie. Cette performance peut associer, de manière intrinsèque, des objectifs environnementaux et des objectifs sociaux. Par exemple, dans le cadre de la mobilité, des solutions d’inter-modalités de transports, lourds et légers, privés et collectifs, peuvent envisager de réduire les embouteillages, la pollution les accompagnant et, de manière conjointe, la réduction des inégalités d’accès aux services ou aux emplois des centres villes.

Le modèle locatif (stade EF.0) a tendance à maintenir une organisation du travail et un management néo-tayloriens, se focalisant sur la division d’un travail prescrit et l’évaluation de résultats mesurables dont il s’agit de contrôler la réalisation. L’innovation de services et de process étant réservée aux spécialistes de la R/D et du marketing, l’innovation technologique prime et s’impose, du haut en bas, à des salariés considérés comme de simples exécutants. Cela conduit à une perte du sens du travail et à une absence de reconnaissance du travail réel très préjudiciables à la santé et à la créativité des salariés.

A l’opposé, les deux autres démarches (stade EF.1 et stade EF.2), reposent sur une coopération entre les prestataires et les bénéficiaires des services. C’est la qualité de la coopération transverse aux partenaires qui permet d’atteindre la performance d’usage ou la performance territoriale. Dans ces modèles, le service n’est plus conçu en dehors de la prise en compte de l’action du bénéficiaire ou du citoyen ; son évolution devant tenir compte de l’expérience de coopération entre les différents protagonistes. La remontée de l’expérience devient stratégique, mettant au cœur de l’innovation les salariés en contact avec le public, l’innovation technologique étant subordonnée aux innovations sociétales et institutionnelles. Ces modèles, en favorisant la reconnaissance du travail réel, ouvrent un espace de créativité pouvant favoriser le « vivre ensemble » et la citoyenneté dans les territoires.

Dans des secteurs d’activité où la concurrence reste très forte, le modèle locatif (stade EF.0) maintient, généralement, une gouvernance des entreprises sous domination des acteurs financiers. A l’opposé, les deux autres modèles, l’un ciblant une performance d’usage (stade EF.1), l’autre une performance territoriale (stade EF.2), créent les conditions d’une transformation de la gouvernance des entreprises. En effet, l’élargissement de l’activité s’appuie sur celui du périmètre des acteurs engagés dans la production de la solution. Cela conduit à un déplacement du centre de gravité des entreprises, par un effet qualité, vis-à-vis de leur secteur d’origine réduisant, ainsi, l’impact de l’intensification de la concurrence. L’ouverture de leur espace d’action leur permet d’envisager des formes de financement de leur activité ne se limitant plus aux actionnaires et aux banques pour les entreprises, au budget et aux banques pour les collectivités territoriales. D’autres types d’acteurs internes (les salariés) et externes (les partenaires) aux organisations, comme les citoyens peuvent contribuer dans une perspective de convergence d’intérêt à ces financements. La performance d’usage ou la performance territoriale étant dépendantes de la qualité des coopérations, il apparaît stratégique d’ouvrir la gouvernance des entreprises aux différents partenaires de l’écosystème coopératif, aux salariés des entreprises comme aux territoires. Dans cette perspective, le statut de SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) apparaît correspondre à ce type d’ouverture et d’évolution institutionnelle.

 

En définitive, ces orientations conduisent à modifier les rapports entre les entreprises et les territoires tout en ouvrant de nouvelles marges d’action pour le changement du travail et l’engagement citoyen. Les territoires désireux de s’inscrire dans une perspective de durabilité ont intérêt à se préoccuper des changements de modèle économique des entreprises. Ceux relevant de l’économie de la fonctionnalité, essentiellement, ceux relevant des stades EF.1 et EF.2 présentent de nouvelles opportunités favorisant la transition écologique, sociale et économique des territoires dans une situation où la pression budgétaire est et restera très forte. Ce renouvellement du rapport aux entreprises provoque des démarches de coopération entre structures, entre salariés d’une même structure, et entre les structures et les citoyens, bénéficiaires des services. La reconnaissance du travail réel et de la coopération devient, alors un puissant levier de transformation sociale et écologique.

Christian du Tertre  est Professeur de sciences économiques à l’université Paris-Diderot Paris7,
Directeur scientifique d’ATEMIS
Et Président de l’Institut Européen de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération

 

Pour en savoir plus

Bibliographie
du Tertre C. (2007), « Economie de la fonctionnalité, développement durable et innovations institutionnelles », in E. Heurgon et J Landrieu (coord), L’économie des services pour un développement durable, Editions l’Harmattan, collection Prospective, essais et recherche, Paris, pp. 241-255.
Gaglio G., Lauriol J., du Tertre C. (dir.) (2011), L’économie de la fonctionnalité : une voie nouvelle vers le développement durable ? Octares Editions, Toulouse, Paris, 167 p.
Lipovac J-C, du Tertre C, Vuidel P. (2013), « Villes durables : vers de nouveaux modèles économiques d’entreprises ? », L’économie politique, n°58.
www.cerdd.org ; parcours thématique2 ; dossiers « Villes durables, vers de nouveaux modèles économiques ».

 

 

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